Les éruptions guerrières qui parsèment la carte du continent de taches rouges ou noires ne sont qu'un épiphénomène qui affecte quelques pays africains frappés par le malheur et affligés de mauvais dirigeants.
L'événement qui réconforte et doit retenir l'attention est ailleurs : deux des grands pays de ce continent qui se cherche, l'un en Afrique noire, le Nigeria, et l'autre au Maghreb, l'Algérie, ont entrepris d'inverser le cours de leur histoire, et d'utiliser la voie des urnes et du scrutin contradictoire pour désigner leur président.
À eux deux, ils totalisent 20 % de la population, des ressources pétrolières, des élites éduquées, de l'Afrique.
Le Nigeria vient d'élire l'homme appelé à consolider la démocratie ; l'Algérie devrait le faire le mois prochain. C'est le moment de dire à l'un et à l'autre, à nous tous, ce qu'est la vraie démocratie, d'en cerner le concept et les exigences.
Pour le faire, j'utiliserai l'analyse d'un professeur américain, William B. Quandt, exposée dans un livre consacré à l'Algérie et paru aux États-Unis, à la fin de 1998, sous le titre Between Ballots and Bullets(1) (Entre bulletins de vote et balles de fusil). Un éditeur algérien(2) a eu la bonne idée de le traduire en français et de le publier dans son pays.
Un chapitre de cet ouvrage donne la meilleure définition de la démocratie que je connaisse :
« La démocratie présente l'inconvénient de se définir davantage par les règles qu'elle édicte que par les fins qu'elle se propose. Personne ne peut affirmer que la démocratie garantit la bonne gouvernance, la prospérité économique, la fin de la corruption, l'égalité et la justice. En revanche, elle est la solution au problème de la tyrannie, car elle permet au peuple de se débarrasser d'un mauvais gouvernement sans dresser de barricades ou fomenter de révolution. C'est avec des bulletins de vote - et non des balles - que l'on dépose un tyran.
Le corollaire de ce principe démocratique est que les gens ont le droit de changer d'avis. Ils peuvent se tromper en élisant un incompétent, mais cela ne doit pas les priver du droit de reve-nir sur leur choix et d'évincer le chef politique en faveur duquel ils se sont prononcés dans un premier temps. Si le peuple n'est pas toujours à même d'exprimer clairement ce qu'il attend, il sait, généralement, ce dont il ne veut pas.
Les dispositions institutionnelles permettant de garantir le droit de désigner ses dirigeants et de les tenir responsables de leurs actes peuvent revêtir plusieurs formes. L'organisation d'élections est ce qui caractérise l'exercice de la démocratie, et les urnes constituent le moyen d'expression de la souveraineté populaire.

Toutes les élections ne sont pas pour autant pleinement démocratiques. Il existe des critères permettant d'évaluer le degré de démocratisation.
- Le premier est la participation. Les citoyens ont-ils tous, sans distinction aucune, accès au processus politique ? Aujourd'hui, dans les pays démocratiques, le suffrage universel des adultes est la norme. Cela n'a pas toujours été le cas [...]. Dans un pays comme le Koweït, le vote est encore réservé à une certaine catégorie de la population masculine, mais partout ailleurs la norme du suffrage universel a pris racine.
- Le second critère est la contestation. Quels sont, dans la société, les problèmes qui sont réglés par la compétition électorale ? Existe-t-il des thèmes, tels le rôle de l'armée ou le statut des institutions religieuses, qu'il est interdit d'aborder ou que la classe politique considère comme tabous ? Le Parlement élu exerce-t-il un contrôle réel sur le budget ? En règle générale, plus il y a de sujets débattus, plus le système politique est démocratique. Les deux questions qu'il faut donc se poser lorsqu'il s'agit d'évaluer la nature démocratique d'un système électoral sont les suivantes : Qui participe ? De quoi les électeurs et leurs représentants peuvent-ils décider ?

Cela dit, pourquoi les perdants d'une élec- tion démocratique accepteraient-ils le verdict des urnes ? Il faut, bien sûr, un vainqueur et un vaincu, mais le fait de se plier aux règles après avoir été défait n'est pas si naturel.
Pour que cela le soit, ou le devienne, il faut des institutions qui, sous certaines conditions, ouvrent aux forces politiques principales des perspectives suffisamment avantageuses pour les inciter à se soumettre à un verdict provisoirement défavorable. Les partis politiques n'acceptent la défaite que s'ils savent que le cadre institutionnel qui régit la compétition démocratique leur permettra ultérieurement de prendre leur revanche.
En d'autres termes, la durée peut devenir un facteur déterminant dans les calculs des hommes politiques. En jouant le jeu démocratique, ils ont la possibilité d'améliorer leur situation future ; à l'inverse, s'ils ne le jouent pas, ils compromettent sérieusement leur avenir et sont contraints de chercher d'autres moyens de défendre leurs intérêts... »

1. Brookings Institution Presse, Washington (199 p.).
2. Casbah Editions, sous le titre Société et pouvoir en Algérie, la décennie des ruptures.