Habib Bourguiba
mardi 11 avril 2000 :: Divers :: #415 :: rss :: lu 2778 fois
Arrêté le 18 janvier 1952, il avait été assigné à résidence à Tabarka, petite ville près de la frontière tuniso-algérienne, puis transféré dans l'île tunisienne (inhabitée) de La Galîte, où il vécut deux ans, dans un isolement absolu, gardé par des gendarmes français.
J'étais étudiant à Paris et militais au sein de la fédération du Néo-Destour en France. En 1953, je fus chargé d'entreprendre une correspondance avec lui, en vue d'un livre (qui sera édité plus tard chez Julliard).
Une de ses lettres nous apprendra qu'il avait décelé dans mes lettres « quelqu'un qui savait commencer une phrase et la terminer, et dont l'esprit était, par conséquent, bien fait... » (sic). J'ai, aujourd'hui encore, la faiblesse de croire que ce n'était pas une de ces flatteries... dont il était capable.
Lorsque Pierre Mendès France accéda au pouvoir, en mai-juin 1954, il commença par régler le conflit indochinois, où la France était enlisée, puis, dans l'espoir d'éteindre le feu qui se propageait en Afrique du Nord, s'attaqua au « problème tunisien » qui lui paraissait plus facile à régler que celui du Maroc. Il espérait ainsi prévenir l'explosion qu'on sentait venir en Algérie.
Pierre Mendès France se rendit donc à Tunis le 31 juillet 1954 en tant que président du Conseil français, y promit, dans un discours devant le bey, l'autonomie interne de la Tunisie et fit « libérer » Bourguiba.
En fait, il fut d'abord transféré dans une autre île, française celle-ci : l'île de Groix, au large de la Bretagne, puis dans un manoir de Montargis, à 100 kilomètres au sud de Paris, où il restera plusieurs mois, toujours en résidence surveillée, et toujours gardé par des gendarmes français.
C'est alors que je devins son chauffeur-secrétaire, dans ma propre voiture de post-étudiant : le parti dont il était le chef et moi un militant n'était pas assez riche pour en avoir (ou en louer) une. Je vécus dans son intimité, vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant plusieurs mois, que je n'ai pas oubliés.
Il se prit pour moi d'une affection dont il ne se départit jamais, même lorsque j'ai quitté son gouvernement et que nos chemins divergèrent. Je lui voue une admiration que sa mort n'interrompt pas.
Lorsque je le vis pour la première fois, en septembre 1954, il avait 53 ans (et moi 26). L'isolement l'avait reposé et mûri. Il dominait déjà la classe politique et subjuguait la jeunesse tunisienne, dont je faisais partie. Il était, en fait, notre idole et nous n'apercevions aucun de ses défauts.
Les dirigeants français de l'époque, Pierre Mendès France et Alain Savary, puis Edgar Faure, Jacques Duhamel et Christian Fouché, étaient séduits, mais perplexes : ils le trouvaient un peu imprévisible, car sa logique n'était pas la leur ; ils ne savaient pas jusqu'à quel point ils pouvaient lui faire confiance.
Au début de 1955, je ne sais plus sous quelle inspiration, je décidai - seul - de rentrer en Tunisie pour y créer un hebdomadaire, laissant à Paris Bourguiba et la délégation tunisienne (dont je faisais partie) achever de négocier l'autonomie interne. Il ne fit pas obstacle à mon départ.
Le premier numéro de cet hebdomadaire - L'Action, ancêtre d'Afrique Action et de Jeune Afrique - parut le 25 avril 1955. Une chance extraordinaire a voulu que ce soit le jour de la clôture de la fameuse conférence de Bandoeng et celui de la conclusion, à Paris, de l'accord sur l'autonomie interne de la Tunisie.
Bourguiba est rentré à Tunis le 1er juin 1955 et a fait de cette date la fête nationale, celle de la victoire. Cela a paru « nombriliste » et, après son élimination du pouvoir, le 7 novembre 1987, on a rayé cette date des jours fériés de la Tunisie.
Mais il avait eu raison de lui donner la plus grande importance. Ce jour-là, lui, commandant en chef d'un combat de plus d'un quart de siècle, franchissait « l'étape substantielle et décisive » vers son but : l'indépendance. Il rentrait dans sa capitale avec, en poche, l'acte qui reconnaissait sa victoire, celle de son parti et de son peuple sur le colonialisme français.
Il ne se trompait pas : moins d'un an après - le 20 mars 1956 -, le gouvernement français signait, cette fois avec Bourguiba directement, la reconnaissance de l'indépendance de la Tunisie. La chape de plomb du protectorat français, instauré en 1881, aura été maintenue soixante-quinze ans.
Moins de vingt jours après, Habib Bourguiba devenait, à 55 ans, le premier chef de gouvernement de la Tunisie indépendante. Il voulut - contre mon gré - que je sois membre de ce gouvernement, et a ainsi fait de moi, à 28 ans, un très jeune ministre, le benjamin de son équipe.
Seize mois plus tard, le 25 juillet 1957, il parachevait sa prise du pouvoir en « déracinant l'arbre mort » qu'était la monarchie tunisienne et en proclamant la République, dont il fut, tout naturellement, le premier président.
Dans son discours prononcé ce jour-là devant l'Assemblée constituante, il déclara : « Je pourrais aujourd'hui, si je le voulais, instaurer une nouvelle dynastie pour remplacer celle que nous destituons. Mais je préfère la République... »
C'était avouer qu'il avait eu la tentation de se faire roi.
Les Tunisiens ne perdront rien pour attendre car la République bourguibienne sera autoritaire et son président un « despote éclairé ».
De plus en plus despote avec l'âge - et de moins en moins éclairé.
Il faut dire qu'à sa longévité politique - trente ans de lutte pour le pouvoir plus trente autres d'exercice de celui-ci - s'est ajoutée, pour Bourguiba, une phénoménale longévité physique : né dans la première année du siècle, dépossédé du pouvoir il y a plus de douze ans, il cheminait vers sa centième année.
Sa mort, dont la nouvelle nous est parvenue dans la matinée du 6 avril, ne m'a d'ailleurs pas attristé. Tandis que le pleuraient ceux-là mêmes qui ne l'ont jamais approché, je me disais que s'achevait trop tard un destin accompli. J'ai la conviction qu'en dépit du « naufrage » qu'il a vécu dans les deux dernières décennies de sa vie, prix de sa longévité, l'Histoire absoudra ses fautes et dira que son bilan a été extraordinairement positif.
Le bilan de Habib Bourguiba homme d'État ? Il est déjà établi dans les coeurs des Tunisiens : ils lui pardonnent ses fautes, aiment ses défauts, sont fiers que leur petit pays ait produit le plus grand homme du Maghreb pour ce siècle et vouent à « Si Habib » une infinie reconnaissance : n'a-t-il pas conduit avec maestria leur combat pour l'indépendance puis, cette victoire politique engrangée, n'a-t-il pas, sans perdre un seul jour, engagé la bataille pour le développement et la modernisation du pays ? N'a-t-il pas, dès sa première année à la tête de la République, garanti l'avenir en décrétant l'éducation gratuite pour tous et l'égalité entre hommes et femmes ?
Lorsqu'il a été contraint au départ, le 7 novembre 1987, cette bataille était déjà à moitié gagnée. La chance des Tunisiens est que le successeur et les équipes dont il s'est entouré ont poursuivi, avec plus de vigueur et de méthode, sur la même lancée pour conduire la Tunisie, en moins de quinze ans, là où Bourguiba voulait l'emmener. La condition d'un pays (presque) développé atteinte en moins d'un demi-siècle à partir d'un pays prostré et décrépi laissé en 1956 par le colonialisme français.
Je voudrais terminer ce retour sur Bourguiba en évoquant quelques-uns des traits qui le distinguent des autres hommes remarquables que j'ai pu approcher ou observer.
1. Bourguiba a été un homme d'une exceptionnelle intégrité. Ayant conquis la Tunisie, il ne voulait rien posséder d'autre.
L'argent du parti, puis de l'État, il le distribuait avec libéralité mais, s'il a toléré que dans son entourage, y compris familial, on s'en approprie, il s'est interdit et a interdit à son fils unique de le faire.
Je ne lui connais aucun ami riche et je sais qu'il a tenu, dès son arrivée au pouvoir, à faire rembourser - par l'État - tous ceux qui l'ont aidé à parvenir au pouvoir.
Sur ce plan, il est et il restera un modèle.
2. Il se savait supérieur et en était même imbu. « Je suis un Jugurtha qui a réussi », répétait-il, et, à un journaliste américain qui lui demandait, en 1962, à la fin de la guerre d'Algérie, s'il pensait qu'il y avait un Bourguiba algérien, il a répondu, sans gêne ni hésitation :
« S'il existait, ça se saurait. »
À Edgar Faure, qui pensait lui faire un compliment en lui disant qu'il aurait été « un » des meilleurs orateurs de l'Assemblée nationale française, il répliqua, vexé :
« Un des meilleurs ? »
3. Bourguiba et la presse : il se piquait d'avoir été journaliste et de comprendre la presse. En tout cas, avec les journalistes, il savait y faire : ils l'adoraient car il savait les flatter et leur donner leur drogue : une information rare ou exclusive.
Lui président du Conseil et moi ministre, jamais aucun journal n'a été saisi en Tunisie, ni encore moins interdit. J'avais clairement dit que, moi ministre, cela ne pouvait pas arriver. Il a toujours arbitré en ma faveur contre ses ministres « durs » qui voulaient censurer pour un « oui » ou pour un « non ».
Même pendant la guerre de Suez, en octobre 1956, lorsque le gros de la presse soutenait l'expédition franco-anglaise et la collusion des deux puissances européennes avec Israël, même au début de la guerre d'Algérie où la presse française vilipendait le FLN.
Sous d'autres influences, plus tard, il évoluera et acceptera saisies et interdictions de plusieurs journaux, y compris Jeune Afrique qui a fini par être interdit complètement pendant les deux dernières années de sa présidence (1986-1987).
4. C'est la presse qui a inventé « bourguibisme », qualifiant ainsi, sans bien la définir ni à vrai dire bien la comprendre, sa « politique des étapes ».
Lui la pratiquait sans l'avoir théorisée en public, mais nous disait : « Pour moi, une étape n'a de valeur que si elle permet à coup sûr la suivante, exactement comme la marche d'un escalier qui vous porte à la marche au-dessus. Je n'aurais pas accepté l'autonomie interne comme étape si je n'avais été sûr qu'elle était "décisive" et ouvrait la voie vers l'indépendance. Mendès ne le pensait pas, je crois, et Salah Ben Youssef faisait semblant de ne pas le croire. J'ai joué entre les deux... »
Bourguibisme mis à part, Habib Bourguiba ne voulait entendre parler d'aucun « isme ». Pour lui, le communisme n'était pas une voie, le kemalisme d'Atatürk était trop brutal et violentait l'âme de la Turquie.
Quant à l'islamisme, auquel il se heurtera plus tard, il personnifiait à ses yeux ce qui avait conduit l'islam à son déclin multiséculaire. Ses apôtres sont, à ses yeux, des gens néfastes qui ne peuvent qu'aggraver ce déclin en cherchant dans un passé figé les clés de l'avenir.
Rien ne l'horripilait plus que quelqu'un qui, au lieu de penser par lui-même, se réfère aveuglément à ce qu'a dit quelqu'un d'autre, il y a plusieurs siècles, qu'il ait été sage ou non, éclairé ou pas.
5. On a beaucoup parlé de sa position à l'égard d'Israël et de son jugement sur la façon dont les Arabes du Moyen-Orient menaient leur combat pour récupérer la Palestine.
Comme tous les Arabes, Bourguiba pensait que les Palestiniens étaient victimes d'une injustice historique. Cela posé, il redevenait pragmatique et calculateur : « On ne peut cantonner cette injustice et l'avance israélienne par la guerre : l'expérience montre qu'à chaque conflit armé les Arabes perdent des territoires au lieu d'en gagner. »
Que faire alors ? Avoir avec soi « la légalité internationale ». Revenir sur le refus du partage édicté par l'ONU en 1947 et, non seulement l'accepter, mais s'y accrocher.
Simple, génial. Au point que certains dirigeants israéliens de l'époque en sont venus à craindre que cette approche ne soit adoptée. « Ne craignez rien, leur a dit Ben Gourion, nos adversaires d'ici sont différents. Il n'y a aucun risque pour qu'ils adoptent la ligne bourguibiste. »
Au total, Bourguiba aura été un grand révolutionnaire méconnu : la taille et les moyens de son pays, son côté XIXe siècle qui affleurait à travers ses goûts littéraires (Vigny, Hugo), son enferment dans l'espace francophone (amoureux de l'Amérique, il ignorait sa langue), ses subtilités tactiques et la brièveté de son règne utile - il a décliné physiquement dès 1967 - l'ont empêché d'avoir l'impact et le rayonnement qu'appelait son génie politique.
J'étais étudiant à Paris et militais au sein de la fédération du Néo-Destour en France. En 1953, je fus chargé d'entreprendre une correspondance avec lui, en vue d'un livre (qui sera édité plus tard chez Julliard).
Une de ses lettres nous apprendra qu'il avait décelé dans mes lettres « quelqu'un qui savait commencer une phrase et la terminer, et dont l'esprit était, par conséquent, bien fait... » (sic). J'ai, aujourd'hui encore, la faiblesse de croire que ce n'était pas une de ces flatteries... dont il était capable.
Lorsque Pierre Mendès France accéda au pouvoir, en mai-juin 1954, il commença par régler le conflit indochinois, où la France était enlisée, puis, dans l'espoir d'éteindre le feu qui se propageait en Afrique du Nord, s'attaqua au « problème tunisien » qui lui paraissait plus facile à régler que celui du Maroc. Il espérait ainsi prévenir l'explosion qu'on sentait venir en Algérie.
Pierre Mendès France se rendit donc à Tunis le 31 juillet 1954 en tant que président du Conseil français, y promit, dans un discours devant le bey, l'autonomie interne de la Tunisie et fit « libérer » Bourguiba.
En fait, il fut d'abord transféré dans une autre île, française celle-ci : l'île de Groix, au large de la Bretagne, puis dans un manoir de Montargis, à 100 kilomètres au sud de Paris, où il restera plusieurs mois, toujours en résidence surveillée, et toujours gardé par des gendarmes français.
C'est alors que je devins son chauffeur-secrétaire, dans ma propre voiture de post-étudiant : le parti dont il était le chef et moi un militant n'était pas assez riche pour en avoir (ou en louer) une. Je vécus dans son intimité, vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant plusieurs mois, que je n'ai pas oubliés.
Il se prit pour moi d'une affection dont il ne se départit jamais, même lorsque j'ai quitté son gouvernement et que nos chemins divergèrent. Je lui voue une admiration que sa mort n'interrompt pas.
Lorsque je le vis pour la première fois, en septembre 1954, il avait 53 ans (et moi 26). L'isolement l'avait reposé et mûri. Il dominait déjà la classe politique et subjuguait la jeunesse tunisienne, dont je faisais partie. Il était, en fait, notre idole et nous n'apercevions aucun de ses défauts.
Les dirigeants français de l'époque, Pierre Mendès France et Alain Savary, puis Edgar Faure, Jacques Duhamel et Christian Fouché, étaient séduits, mais perplexes : ils le trouvaient un peu imprévisible, car sa logique n'était pas la leur ; ils ne savaient pas jusqu'à quel point ils pouvaient lui faire confiance.
Au début de 1955, je ne sais plus sous quelle inspiration, je décidai - seul - de rentrer en Tunisie pour y créer un hebdomadaire, laissant à Paris Bourguiba et la délégation tunisienne (dont je faisais partie) achever de négocier l'autonomie interne. Il ne fit pas obstacle à mon départ.
Le premier numéro de cet hebdomadaire - L'Action, ancêtre d'Afrique Action et de Jeune Afrique - parut le 25 avril 1955. Une chance extraordinaire a voulu que ce soit le jour de la clôture de la fameuse conférence de Bandoeng et celui de la conclusion, à Paris, de l'accord sur l'autonomie interne de la Tunisie.
Bourguiba est rentré à Tunis le 1er juin 1955 et a fait de cette date la fête nationale, celle de la victoire. Cela a paru « nombriliste » et, après son élimination du pouvoir, le 7 novembre 1987, on a rayé cette date des jours fériés de la Tunisie.
Mais il avait eu raison de lui donner la plus grande importance. Ce jour-là, lui, commandant en chef d'un combat de plus d'un quart de siècle, franchissait « l'étape substantielle et décisive » vers son but : l'indépendance. Il rentrait dans sa capitale avec, en poche, l'acte qui reconnaissait sa victoire, celle de son parti et de son peuple sur le colonialisme français.
Il ne se trompait pas : moins d'un an après - le 20 mars 1956 -, le gouvernement français signait, cette fois avec Bourguiba directement, la reconnaissance de l'indépendance de la Tunisie. La chape de plomb du protectorat français, instauré en 1881, aura été maintenue soixante-quinze ans.
Moins de vingt jours après, Habib Bourguiba devenait, à 55 ans, le premier chef de gouvernement de la Tunisie indépendante. Il voulut - contre mon gré - que je sois membre de ce gouvernement, et a ainsi fait de moi, à 28 ans, un très jeune ministre, le benjamin de son équipe.
Seize mois plus tard, le 25 juillet 1957, il parachevait sa prise du pouvoir en « déracinant l'arbre mort » qu'était la monarchie tunisienne et en proclamant la République, dont il fut, tout naturellement, le premier président.
Dans son discours prononcé ce jour-là devant l'Assemblée constituante, il déclara : « Je pourrais aujourd'hui, si je le voulais, instaurer une nouvelle dynastie pour remplacer celle que nous destituons. Mais je préfère la République... »
C'était avouer qu'il avait eu la tentation de se faire roi.
Les Tunisiens ne perdront rien pour attendre car la République bourguibienne sera autoritaire et son président un « despote éclairé ».
De plus en plus despote avec l'âge - et de moins en moins éclairé.
Il faut dire qu'à sa longévité politique - trente ans de lutte pour le pouvoir plus trente autres d'exercice de celui-ci - s'est ajoutée, pour Bourguiba, une phénoménale longévité physique : né dans la première année du siècle, dépossédé du pouvoir il y a plus de douze ans, il cheminait vers sa centième année.
Sa mort, dont la nouvelle nous est parvenue dans la matinée du 6 avril, ne m'a d'ailleurs pas attristé. Tandis que le pleuraient ceux-là mêmes qui ne l'ont jamais approché, je me disais que s'achevait trop tard un destin accompli. J'ai la conviction qu'en dépit du « naufrage » qu'il a vécu dans les deux dernières décennies de sa vie, prix de sa longévité, l'Histoire absoudra ses fautes et dira que son bilan a été extraordinairement positif.
Le bilan de Habib Bourguiba homme d'État ? Il est déjà établi dans les coeurs des Tunisiens : ils lui pardonnent ses fautes, aiment ses défauts, sont fiers que leur petit pays ait produit le plus grand homme du Maghreb pour ce siècle et vouent à « Si Habib » une infinie reconnaissance : n'a-t-il pas conduit avec maestria leur combat pour l'indépendance puis, cette victoire politique engrangée, n'a-t-il pas, sans perdre un seul jour, engagé la bataille pour le développement et la modernisation du pays ? N'a-t-il pas, dès sa première année à la tête de la République, garanti l'avenir en décrétant l'éducation gratuite pour tous et l'égalité entre hommes et femmes ?
Lorsqu'il a été contraint au départ, le 7 novembre 1987, cette bataille était déjà à moitié gagnée. La chance des Tunisiens est que le successeur et les équipes dont il s'est entouré ont poursuivi, avec plus de vigueur et de méthode, sur la même lancée pour conduire la Tunisie, en moins de quinze ans, là où Bourguiba voulait l'emmener. La condition d'un pays (presque) développé atteinte en moins d'un demi-siècle à partir d'un pays prostré et décrépi laissé en 1956 par le colonialisme français.
Je voudrais terminer ce retour sur Bourguiba en évoquant quelques-uns des traits qui le distinguent des autres hommes remarquables que j'ai pu approcher ou observer.
1. Bourguiba a été un homme d'une exceptionnelle intégrité. Ayant conquis la Tunisie, il ne voulait rien posséder d'autre.
L'argent du parti, puis de l'État, il le distribuait avec libéralité mais, s'il a toléré que dans son entourage, y compris familial, on s'en approprie, il s'est interdit et a interdit à son fils unique de le faire.
Je ne lui connais aucun ami riche et je sais qu'il a tenu, dès son arrivée au pouvoir, à faire rembourser - par l'État - tous ceux qui l'ont aidé à parvenir au pouvoir.
Sur ce plan, il est et il restera un modèle.
2. Il se savait supérieur et en était même imbu. « Je suis un Jugurtha qui a réussi », répétait-il, et, à un journaliste américain qui lui demandait, en 1962, à la fin de la guerre d'Algérie, s'il pensait qu'il y avait un Bourguiba algérien, il a répondu, sans gêne ni hésitation :
« S'il existait, ça se saurait. »
À Edgar Faure, qui pensait lui faire un compliment en lui disant qu'il aurait été « un » des meilleurs orateurs de l'Assemblée nationale française, il répliqua, vexé :
« Un des meilleurs ? »
3. Bourguiba et la presse : il se piquait d'avoir été journaliste et de comprendre la presse. En tout cas, avec les journalistes, il savait y faire : ils l'adoraient car il savait les flatter et leur donner leur drogue : une information rare ou exclusive.
Lui président du Conseil et moi ministre, jamais aucun journal n'a été saisi en Tunisie, ni encore moins interdit. J'avais clairement dit que, moi ministre, cela ne pouvait pas arriver. Il a toujours arbitré en ma faveur contre ses ministres « durs » qui voulaient censurer pour un « oui » ou pour un « non ».
Même pendant la guerre de Suez, en octobre 1956, lorsque le gros de la presse soutenait l'expédition franco-anglaise et la collusion des deux puissances européennes avec Israël, même au début de la guerre d'Algérie où la presse française vilipendait le FLN.
Sous d'autres influences, plus tard, il évoluera et acceptera saisies et interdictions de plusieurs journaux, y compris Jeune Afrique qui a fini par être interdit complètement pendant les deux dernières années de sa présidence (1986-1987).
4. C'est la presse qui a inventé « bourguibisme », qualifiant ainsi, sans bien la définir ni à vrai dire bien la comprendre, sa « politique des étapes ».
Lui la pratiquait sans l'avoir théorisée en public, mais nous disait : « Pour moi, une étape n'a de valeur que si elle permet à coup sûr la suivante, exactement comme la marche d'un escalier qui vous porte à la marche au-dessus. Je n'aurais pas accepté l'autonomie interne comme étape si je n'avais été sûr qu'elle était "décisive" et ouvrait la voie vers l'indépendance. Mendès ne le pensait pas, je crois, et Salah Ben Youssef faisait semblant de ne pas le croire. J'ai joué entre les deux... »
Bourguibisme mis à part, Habib Bourguiba ne voulait entendre parler d'aucun « isme ». Pour lui, le communisme n'était pas une voie, le kemalisme d'Atatürk était trop brutal et violentait l'âme de la Turquie.
Quant à l'islamisme, auquel il se heurtera plus tard, il personnifiait à ses yeux ce qui avait conduit l'islam à son déclin multiséculaire. Ses apôtres sont, à ses yeux, des gens néfastes qui ne peuvent qu'aggraver ce déclin en cherchant dans un passé figé les clés de l'avenir.
Rien ne l'horripilait plus que quelqu'un qui, au lieu de penser par lui-même, se réfère aveuglément à ce qu'a dit quelqu'un d'autre, il y a plusieurs siècles, qu'il ait été sage ou non, éclairé ou pas.
5. On a beaucoup parlé de sa position à l'égard d'Israël et de son jugement sur la façon dont les Arabes du Moyen-Orient menaient leur combat pour récupérer la Palestine.
Comme tous les Arabes, Bourguiba pensait que les Palestiniens étaient victimes d'une injustice historique. Cela posé, il redevenait pragmatique et calculateur : « On ne peut cantonner cette injustice et l'avance israélienne par la guerre : l'expérience montre qu'à chaque conflit armé les Arabes perdent des territoires au lieu d'en gagner. »
Que faire alors ? Avoir avec soi « la légalité internationale ». Revenir sur le refus du partage édicté par l'ONU en 1947 et, non seulement l'accepter, mais s'y accrocher.
Simple, génial. Au point que certains dirigeants israéliens de l'époque en sont venus à craindre que cette approche ne soit adoptée. « Ne craignez rien, leur a dit Ben Gourion, nos adversaires d'ici sont différents. Il n'y a aucun risque pour qu'ils adoptent la ligne bourguibiste. »
Au total, Bourguiba aura été un grand révolutionnaire méconnu : la taille et les moyens de son pays, son côté XIXe siècle qui affleurait à travers ses goûts littéraires (Vigny, Hugo), son enferment dans l'espace francophone (amoureux de l'Amérique, il ignorait sa langue), ses subtilités tactiques et la brièveté de son règne utile - il a décliné physiquement dès 1967 - l'ont empêché d'avoir l'impact et le rayonnement qu'appelait son génie politique.
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