Nos lecteurs savent qui est Jeffrey Sachs : Américain, professeur d'économie internationale à Harvard, directeur du Centre pour le développement international, il a décidé de mettre sa science (et son talent) au service d'un ordre économique international plus juste que l'actuel, dont nous voyons bien qu'il est régi par la loi du plus fort et régulé, à cette fin, par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.
À ses frères nantis, le professeur Sachs explique depuis des années, sans se fatiguer, que l'ordre économique actuel, conçu à Bretton Woods il y a un demi-siècle et à peine aménagé depuis, doit être repensé et modifié.
Faute de quoi, l'Humanité demeurera coupée en deux ou trois parties inégales, la plus importante (en nombre) étant maintenue à la lisière, ou même, hors du jeu économique.
Ce qui me conduit à vous parler aujourd'hui du professeur Sachs, c'est sa nouvelle et très séduisante théorie du développement, exposée tout récemment au « Sommet économique pour l'Afrique australe », qui s'est tenu du 21 au 23 juin à Durban, en Afrique du Sud (voir aussi p. 57), ainsi que dans un remarquable article publié la semaine dernière dans The Economist.
Jeffrey Sachs a établi une nouvelle carte du monde (voir ci-dessus) et l'explique ainsi :
Avec la fin de la guerre froide a disparu la division du monde en deux camps, le capitaliste et le communiste : désormais, tous les pays ont fait allégeance à l'économie de marché, donc au capitalisme.
D'un autre côté, l'opposition entre pays riches et développés et pays dits - pudiquement - en voie de développement n'est plus valable, et la notion de Tiers Monde doit elle-même être révisée. Cela n'empêche pas que le monde, tel qu'il se présente à l'observateur en cette fin de XXe siècle, à Jeffrey Sachs en tout cas, demeure divisé en trois parties fort inégales.
Sachs a inventé un nouveau critère de différenciation : il classe les pays selon leur situation par rapport à l'innovation technologique.
- La plus petite partie de l'Humanité, près de 15 % des habitants de notre planète, soit moins de un milliard d'être humains, donne au monde la quasi-totalité de l'innovation technologique qu'il reçoit chaque année (et à chaque instant).
- La plus grande rassemble environ la moitié de la population mondiale - disons trois milliards d'hommes et de femmes. Elle n'innove pas, mais elle est suffisamment évoluée pour être utilisatrice de technologie, soit pour produire couramment ce qu'elle consomme, soit pour fabriquer des produits que d'autres consommeront.
- La dernière partie de l'Humanité regroupe le reste : un tiers des êtres humains (deux milliards sur six). Ceux-ci n'ont pas ou peu de relations avec la technologie et le monde moderne.
Ils n'utilisent pas les ressources de cette technologie parce qu'ils n'en ont pas les moyens ou n'en ressentent pas le besoin, ou bien encore parce qu'ils n'y ont pas accès.
À partir de ce constat et de ce classement, le professeur Sachs décrit les évolutions possibles, discerne ce qui s'oppose au changement et ce qui le favorise.
La semaine prochaine, dans Economia, nous analyserons plus complètement les propositions qu'avance Jeffrey Sachs pour faire qu'au XXIe siècle l'innovation ne soit pas indéfiniment l'apanage de 15 % de l'Humanité.