Vous avez entendu parler de l'ALS (l'Armée du Liban-Sud). Mais vous savez peu de choses sur cette force supplétive composée de quelque 2 000 Libanais recrutés, entraînés, armés et rémunérés par Israël.
L'armée israélienne, qui a occupé le Sud-Liban pendant vingt ans, a créé cette force d'appoint dès 1980 et en a confié le commandement au major Haddad, jusqu'à sa mort en 1984 et, depuis cette date, au général Antoine Lahad, deux officiers chrétiens libanais que Beyrouth considère comme des félons.
Elle a chargé l'ALS des sales besognes que toute armée d'occupation a tendance à commanditer à des supplétifs autochtones.
De tous temps et sous toutes les latitudes, les armées d'occupation ont trouvé de pauvres hères et des officiers « collabos » pour faire la guerre à leur place ou à leur côté ; au cours du dernier conflit mondial, les Allemands ont eu leurs miliciens et leurs « collabos » dans chacun des pays de l'Europe occupée ; après la guerre, les Français ont eu leurs « harkis », en Indochine d'abord, puis en Algérie ; de même que les Américains au Vietnam, et les Russes en Afghanistan.

L'histoire de ces forces indigènes est d'une affligeante banalité : on enrôle, parfois de force (souvent par la ruse), de pauvres types, analphabètes la plupart du temps, et qui (pour subvenir aux besoins de leurs familles) acceptent de servir l'occupant, de risquer leur vie pour une mauvaise cause. L'occupant les laisse piller un peu, torturer beaucoup, se comporter en soldatesque.
Mais comme toute occupation a une fin, arrive le jour où l'on doit quitter le pays conquis. Que faire alors de ces gens frustes qu'on a compromis et qui se feraient étriper par leur peuple si on les laissait derrière soi ?
Le comportement de l'occupant sur le départ est toujours le même : n'ayant aucune confiance en ses mercenaires, il ne les prévient qu'à la dernière minute, n'en emmène que le minimum avec lui (pour qu'on ne puisse pas l'accuser d'abandon), « oublie » le gros des troupes sur place et... se bouche les oreilles pour ne pas entendre les cris.
Revenons au cas le plus récent, celui de l'ALS, dont le sort se dénoue en ce moment même sous nos yeux, et voyons comment les choses se sont passées.

Les Israéliens ont brusqué leur départ et, sans prévenir personne - même pas le général Lahad -, l'ont exécuté en une nuit, avec six semaines d'avance : la moitié des mercenaires environ ont pu rassembler quelques effets, mettre leurs familles dans des véhicules de fortune et, abandonnant leurs maisons, franchir la frontière israélienne avant qu'elle ne leur soit fermée.
Les autres, laissés sur place, croupissent dans les geôles libanaises ou écopent de lourdes peines.
Ceux qui ont abandonné maison, village et pays se retrouvent mal logés - deux pièces par famille - et chichement entretenus par Israël, qui fait son devoir mais ne veut pas les garder sur son territoire.
C'est à croire que ce pays, qui s'est construit sur un territoire dont il a fait partir des centaines de milliers d'Arabes - réfugiés ailleurs depuis un demi-siècle -, s'est juré qu'il n'accepterait en retour, durablement en tout cas, aucun Arabe. Qu'il ne reconnaîtrait aucun tort à l'endroit de ceux qui ont tout perdu, ne leur devrait aucune compensation, ne favoriserait aucune démarche pour qu'on leur en accorde une.

C'est là où l'histoire de l'ALS diffère de celles des autres aventures de ce type ; je vous la raconte d'ailleurs pour cette différence et ce qu'elle signifie.
En 1962, à la fin de la guerre d'Algérie, la France a accueilli ceux de ses harkis qui ont pu se sauver et prendre le dernier bateau : trente-huit ans après, ni eux ni même leurs enfants n'ont été intégrés à la société française. Bannis de leur pays, confinés dans une demi-misère, ils vivent dans l'exclusion, ressassent leurs rancoeurs. Mais ils sont en France et en ont la nationalité.
Fidèles à la tradition de leur immense pays, les Américains ont intégré sans difficulté les Vietnamiens qu'ils avaient compromis et qui ont pu quitter le Vietnam à la chute de Saigon.
Israël, lui, a imaginé une solution différente : comptant un million d'Arabes (20 % des Israéliens le sont), il aurait pu envisager de naturaliser ses « harkis » (6 000 personnes, avec leurs familles : soit un pour mille de la population) ou, à défaut, leur donner un statut de résidents permanents.
Mais non : il a entrepris des démarches auprès de la France, du Canada, de l'Allemagne, des États-Unis et de l'Australie pour les prier d'accueillir ces Arabes dont lui ne veut pas. Et, tenez-vous bien : il a déjà obtenu, en deux mois, plusieurs centaines de visas pour eux et il estime pouvoir, c'est le cas de le dire, en « fourguer » le plus grand nombre.

Et le général Antoine Lahad, me direz-vous ?
Lui aussi vit en Israël, depuis le 24 mai dernier. Mais même lui n'y est qu'à titre temporaire. Cet officier, qui a justifié ses seize années au service de l'occupant en déclarant : « Avec Israël nous avions des intérêts communs : nous combattions ; ils payaient » (sic), a répondu au journaliste qui lui demandait ce qu'il allait faire :
« Je vais terminer mon travail ici, puis j'irai retrouver ma famille à Paris »...