Plus sur « l'affaire Ben Barka »
mardi 10 juillet 2001 :: Divers :: #91 :: rss :: lu 2667 fois
Nos confrères de l'hebdomadaire marocain Le Journal et du quotidien français Le Monde ont publié simultanément, le 30 juin, la confession-témoignage du « greffier » de l'affaire Ben Barka, Ahmed Boukhari.
Long texte, précis, éclairant et convaincant ; contribution historique, la première depuis trente-cinq ans, à la vérité sur l'assassinat en France [le 30 octobre 1965] de Mehdi Ben Barka, leader de la gauche marocaine, figure mondialement connue du tiers-mondisme.
Nos confrères, et Ahmed Boukhari tout autant, voire plus, méritent les plus grands éloges : leur travail servira à la justice, si elle veut bien s'atteler à dénouer les fils d'une des « affaires-énigmes » du XXe siècle.
Je dispose d'un témoignage qui donne au récit d'Ahmed Boukhari un éclairage que je soumets à votre appréciation.
Entre Jeune Afrique et l'ancien roi Hassan II - il a accédé au pouvoir quelques mois après le lancement de Jeune Afrique -, les relations n'ont jamais été bonnes, mais nous avons toujours compté, parmi ses intimes et ses collaborateurs les plus proches, des amis qui, eux, nous faisaient entière confiance. L'un d'eux, en particulier, a su concilier sa fidélité au roi et son lien affectif avec nous.
Il m'a tenu informé pendant trente ans des pensées, des décisions et des actes d'Hassan II, assuré qu'il était de mon amitié pour son pays et du fait que je ne ferais en aucun cas un mauvais usage des secrets qu'il me livrait. De mon côté, je savais que ce patriote marocain, ce grand Maghrébin, ne me disait que la vérité.
Un soir de l'année 1966, alors que nous dînions en tête à tête à Paris, il me dit :
- « Je suis sûr que tu aimerais connaître la genèse, les tenants et les aboutissants de l'affaire Ben Barka. »
Le leader marocain avait été enlevé le 29 octobre 1965, à Paris, en plein jour. Tout indiquait que l'État marocain, en la personne de son ministre de l'Intérieur de l'époque, Mohamed Oufkir, et de son directeur de la Sûreté, Ahmed Dlimi, était derrière cet enlèvement. Mais, le corps n'ayant jamais été retrouvé, l'enquête de la justice française n'ayant pas abouti, le Maroc officiel ne reconnaissant aucune responsabilité dans le rapt et la France gardant pour elle ce qu'elle savait, on en était réduit aux spéculations. On parlait du Mossad et de la CIA, mais on ne savait ni qui avait pris la décision ni, surtout, ce qu'il était advenu de Ben Barka. Avait-il été tué ? Volontairement ou accidentellement ? Par qui ?
Énigme enveloppée dans un mystère.
Entre mon ami, haut responsable du royaume chérifien, et moi, journaliste, l'accord tacite était que je ne lui demandais jamais de m'informer. L'initiative lui en revenait : il me disait ce qu'il estimait pouvoir me dire, et rien de ce qu'il me livrait ne devait être ébruité.
Voici ce que ma mémoire a conservé de ce qu'il m'a confié, ce soir-là, sur cette affaire :
- « Je vais te dire ce que je sais. Mais je précise que je ne sais pas tout.
« Tu te souviens de "la guerre des Sables" qui a éclaté entre nous et l'Algérie en septembre-octobre 1963. Le clash a été violent et a enfiévré les Marocains comme les Algériens.
« Une des surprises de cette guerre a été qu'un homme politique aussi accompli et intelligent que l'était Mehdi Ben Barka a cru possible de prendre parti pour l'Algérie contre son pays, le Maroc. Publiquement, par écrit, dans la presse algérienne.
« Au Maroc, au sein du régime en tout cas, nous en avons été indignés.
« La guerre terminée, Sa Majesté a réuni un jour, spécialement, quatre ou cinq généraux et deux ou trois très hauts responsables civils. Cet aréopage impromptu a examiné le cas Ben Barka et une condamnation à mort a été prononcée, assortie d'une exigence : la sentence ne serait pas exécutée au Caire, à Genève, à Alger ou à La Havane, capitales entre lesquelles tourbillonnait Mehdi et où un tireur aurait pu l'abattre à la manière du Mossad.
« Non, il fallait qu'il soit capturé et ramené au Maroc pour que la sentence - politique et non pas judiciaire - soit exécutée sur le sol national.
« Si on ne pouvait le ramener, il était requis des exécutants qu'ils le fassent parler et lui communiquent la sentence avant de le tuer.
« Oufkir a été chargé de diriger « l'opération exécution de la sentence » ; il a disposé de tous les moyens du Maroc pour réussir sa mission...
« Voilà, conclut mon ami, tu en sais presque autant que moi sur l'affaire, en tout cas suffisamment sur sa genèse pour te faire ton propre jugement. »
Je n'ai jamais oublié ce que m'a dit, ce soir-là, mon ami, et je n'en ai jamais fait état : je n'en avais pas le droit et, qui plus est, cela n'aurait servi à rien puisqu'il n'existait aucune preuve.
Je n'ai d'ailleurs pas noté les propos de mon ami que je cite de mémoire, trente-cinq ans après. Fondé sur la confidence d'un homme qui n'est plus et dont je tairai le nom, que vaut cet éclairage ? À vous de juger.
Si j'ai décidé de vous en faire part, après avoir lu les révélations faites par Ahmed Boukhari à nos confrères, c'est que le récit de celui-ci confirme en tous points la confidence de mon ami. Et vice versa.
Mieux même : ce que m'a révélé mon ami enrichit et complète ce qui a été relaté par Ahmed Boukhari : pour la première fois, à ma connaissance, est indiqué le pourquoi du meurtre ou, plus exactement, la motivation que se sont donnée, pour le perpétrer, ses instigateurs et ses exécutants.
Long texte, précis, éclairant et convaincant ; contribution historique, la première depuis trente-cinq ans, à la vérité sur l'assassinat en France [le 30 octobre 1965] de Mehdi Ben Barka, leader de la gauche marocaine, figure mondialement connue du tiers-mondisme.
Nos confrères, et Ahmed Boukhari tout autant, voire plus, méritent les plus grands éloges : leur travail servira à la justice, si elle veut bien s'atteler à dénouer les fils d'une des « affaires-énigmes » du XXe siècle.
Je dispose d'un témoignage qui donne au récit d'Ahmed Boukhari un éclairage que je soumets à votre appréciation.
Entre Jeune Afrique et l'ancien roi Hassan II - il a accédé au pouvoir quelques mois après le lancement de Jeune Afrique -, les relations n'ont jamais été bonnes, mais nous avons toujours compté, parmi ses intimes et ses collaborateurs les plus proches, des amis qui, eux, nous faisaient entière confiance. L'un d'eux, en particulier, a su concilier sa fidélité au roi et son lien affectif avec nous.
Il m'a tenu informé pendant trente ans des pensées, des décisions et des actes d'Hassan II, assuré qu'il était de mon amitié pour son pays et du fait que je ne ferais en aucun cas un mauvais usage des secrets qu'il me livrait. De mon côté, je savais que ce patriote marocain, ce grand Maghrébin, ne me disait que la vérité.
Un soir de l'année 1966, alors que nous dînions en tête à tête à Paris, il me dit :
- « Je suis sûr que tu aimerais connaître la genèse, les tenants et les aboutissants de l'affaire Ben Barka. »
Le leader marocain avait été enlevé le 29 octobre 1965, à Paris, en plein jour. Tout indiquait que l'État marocain, en la personne de son ministre de l'Intérieur de l'époque, Mohamed Oufkir, et de son directeur de la Sûreté, Ahmed Dlimi, était derrière cet enlèvement. Mais, le corps n'ayant jamais été retrouvé, l'enquête de la justice française n'ayant pas abouti, le Maroc officiel ne reconnaissant aucune responsabilité dans le rapt et la France gardant pour elle ce qu'elle savait, on en était réduit aux spéculations. On parlait du Mossad et de la CIA, mais on ne savait ni qui avait pris la décision ni, surtout, ce qu'il était advenu de Ben Barka. Avait-il été tué ? Volontairement ou accidentellement ? Par qui ?
Énigme enveloppée dans un mystère.
Entre mon ami, haut responsable du royaume chérifien, et moi, journaliste, l'accord tacite était que je ne lui demandais jamais de m'informer. L'initiative lui en revenait : il me disait ce qu'il estimait pouvoir me dire, et rien de ce qu'il me livrait ne devait être ébruité.
Voici ce que ma mémoire a conservé de ce qu'il m'a confié, ce soir-là, sur cette affaire :
- « Je vais te dire ce que je sais. Mais je précise que je ne sais pas tout.
« Tu te souviens de "la guerre des Sables" qui a éclaté entre nous et l'Algérie en septembre-octobre 1963. Le clash a été violent et a enfiévré les Marocains comme les Algériens.
« Une des surprises de cette guerre a été qu'un homme politique aussi accompli et intelligent que l'était Mehdi Ben Barka a cru possible de prendre parti pour l'Algérie contre son pays, le Maroc. Publiquement, par écrit, dans la presse algérienne.
« Au Maroc, au sein du régime en tout cas, nous en avons été indignés.
« La guerre terminée, Sa Majesté a réuni un jour, spécialement, quatre ou cinq généraux et deux ou trois très hauts responsables civils. Cet aréopage impromptu a examiné le cas Ben Barka et une condamnation à mort a été prononcée, assortie d'une exigence : la sentence ne serait pas exécutée au Caire, à Genève, à Alger ou à La Havane, capitales entre lesquelles tourbillonnait Mehdi et où un tireur aurait pu l'abattre à la manière du Mossad.
« Non, il fallait qu'il soit capturé et ramené au Maroc pour que la sentence - politique et non pas judiciaire - soit exécutée sur le sol national.
« Si on ne pouvait le ramener, il était requis des exécutants qu'ils le fassent parler et lui communiquent la sentence avant de le tuer.
« Oufkir a été chargé de diriger « l'opération exécution de la sentence » ; il a disposé de tous les moyens du Maroc pour réussir sa mission...
« Voilà, conclut mon ami, tu en sais presque autant que moi sur l'affaire, en tout cas suffisamment sur sa genèse pour te faire ton propre jugement. »
Je n'ai jamais oublié ce que m'a dit, ce soir-là, mon ami, et je n'en ai jamais fait état : je n'en avais pas le droit et, qui plus est, cela n'aurait servi à rien puisqu'il n'existait aucune preuve.
Je n'ai d'ailleurs pas noté les propos de mon ami que je cite de mémoire, trente-cinq ans après. Fondé sur la confidence d'un homme qui n'est plus et dont je tairai le nom, que vaut cet éclairage ? À vous de juger.
Si j'ai décidé de vous en faire part, après avoir lu les révélations faites par Ahmed Boukhari à nos confrères, c'est que le récit de celui-ci confirme en tous points la confidence de mon ami. Et vice versa.
Mieux même : ce que m'a révélé mon ami enrichit et complète ce qui a été relaté par Ahmed Boukhari : pour la première fois, à ma connaissance, est indiqué le pourquoi du meurtre ou, plus exactement, la motivation que se sont donnée, pour le perpétrer, ses instigateurs et ses exécutants.
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