Dans deux jours, « la guerre contre le terrorisme » entrera dans sa quatrième semaine. Il y a donc près d'un long mois que, provoqués et frappés chez eux, les Américains se sont engagés, presque par réflexe, mais avec une impressionnante détermination, dans une expédition si mal définie qu'ils ne parviennent pas à lui donner un nom : ni le premier, « Justice sans limites », vite abandonné, ni le second, « Liberté durable », plus hermétique encore, ne valent le claironnant « Tempête du désert » de 1990.
Telle que leurs principaux dirigeants l'ont conçue et la présentent, avec plus que des nuances entre « faucons » et « colombes », leur entreprise pourrait être appelée « guerre américano-mondiale contre le terrorisme ». Mais s'agit-il d'une guerre ? Et contre quel terrorisme ? Les listes publiées depuis le 11 septembre par les Américains (voir p. 21) ne sont ni exhaustives, ni définitives, ni indiscutables.
En dépit de ces imprécisions et approximations, les États-Unis ont mis en branle une incroyable batterie de moyens militaires (aériens, navals et terrestres) sans se préoccuper ni de ce que cela coûte ni, semble-t-il, de ce que le commandement va bien trouver à leur faire faire (voir p. 25). Pourquoi exhiber tant de moyens contre un ennemi, dangereux certes, mais cent mille fois moins armé ? Sans doute pour montrer à ceux qui ont osé l'attaquer, et à tous les autres, que l'Amérique est encore plus puissante que le reste du monde ne le pense, pour dissuader les ennemis d'aujourd'hui et de demain, et aussi, je pense, pour exorciser le sentiment - nouveau - que les Américains ont de leur vulnérabilité.
Simultanément, les dirigeants américains ont tenu à mobiliser leurs amis et alliés sur tous les continents, pour s'assurer qu'ils en ont beaucoup et pour vérifier que tous répondront « présent » ; mais aussi parce que la première puissance mondiale a été secouée et qu'elle éprouve le besoin de se rasséréner.
Depuis le début de cette affaire, dont nul ne sait comment et quand elle va se terminer, l'une des questions que le monde entier se pose est : les Arabes et les musulmans sont-ils « dans » la guerre ?
Si oui, de quel côté ? Et que vont-ils faire, comment vont-ils se comporter ?
Ma réponse à ces questions est sans ambages : même si cela ne se voit pas encore, qu'ils le veuillent ou non, les Arabes et les musulmans sont dans la guerre. Ils y sont même jusqu'au cou. Et des deux côtés.
D'abord parce que les hommes qui ont frappé New York et Washington le 11 septembre ont des noms et des passeports arabes, sont « musulmans » et islamistes. En révolte contre ceux qui détiennent le pouvoir dans leurs pays.
Leur principal grief contre les États-Unis, la raison pour laquelle ils en sont venus à les attaquer, est le soutien que ce pays apporte aux régimes arabes et musulmans que l'Occident appelle modérés mais que les islamistes considèrent comme corrompus, valets de l'Amérique, et qu'ils ont juré d'abattre.
Ensuite parce que les auteurs des attentats contre New York et Washington attendaient de leur coup, entre autres,
- que l'Amérique se fâche et frappe à tort et à travers,
- que les dirigeants arabes et musulmans s'affolent, prennent peur et se mettent d'une manière encore plus visible sous la protection (et au service) de l'Amérique. Ils pourront alors les dénoncer et les discréditer plus facilement encore.
Grâce, en bonne partie, à la présence de Colin Powell à la tête de sa diplomatie, l'Amérique n'a pas, jusqu'ici, frappé. Mais elle a déjà exigé, et obtenu, des chefs d'État arabo-musulmans un alignement inconditionnel.
Le plus spectaculaire - mais aussi, pour les États-Unis, le plus prometteur - est celui du général Musharraf du Pakistan. Dans son sillage, ses pairs arabes et musulmans seront, l'un après l'autre, sous une forme ou une autre, entraînés dans « la guerre mondiale contre le terrorisme ». Telle que l'ont conçue et déjà théorisée les Américains, qui en assurent tout naturellement le commandement.
Depuis près d'un mois, ils nous répètent quotidiennement qu'il s'agit « d'une guerre d'un type entièrement nouveau ». Dans un article très remarqué publié par le New York Times, leur ministre de la guerre, Donald H. Rumsfeld, l'a déjà décrite en ces termes : la coalition qui, sous commandement américain, va mener cette guerre sera... évolutive : en cours de route on y intégrera des pays qui n'y étaient pas à l'origine et on en expulsera d'autres.
Ses membres auront des rôles différents : l'un fournira au chef une aide diplomatique, l'autre un soutien financier, le troisième assurera une partie de la logistique ou donnera un coup de main militaire.
Certains membres de la coalition seront connus comme tels, d'autres seront des alliés (ou des agents) secrets, ce qui permettra de ne pas les compromettre.
Chacun recevra son ordre de mission, et cet ensemble de missions définira la coalition. Pas l'inverse.
De nos amis sûrs, ajoute Donald Rumsfeld, nous accepterons qu'ils participent à certaines actions et s'abstiennent dans d'autres. Certaines de nos initiatives tiendront compte du degré d'implication de pays moins amicaux...
Le texte du ministre américain, dont je n'ai fait que résumer à titre indicatif quelques passages, vaut d'être cité complètement. En tout cas, j'en recommande la lecture attentive à tous ceux qui songent à rejoindre la coalition : ils verront ainsi ce qui les attend.
Il s'agit en effet des premiers éléments d'une doctrine guerrière qui dit aux amis qu'on se propose d'utiliser, c'est le mot : nous sommes le joueur d'échecs, vous êtes nos pions, parmi lesquels il y a le cavalier, la tour, le fou... Nous vous déplacerons à notre guise et, au besoin, nous vous sacrifierons, selon les impératifs de notre guerre.
Ce que n'a pas dit Donald Rumsfeld, parce que c'est le moindre de ses soucis, c'est que cette guerre américaine (et mondiale) contre le terrorisme - il précise qu'elle n'a pas de limites dans le temps - sera, de fait, une guerre civile au sein de tous les pays arabes et musulmans.
Comme tous leurs homologues, et plus encore peut-être, les dirigeants arabes et musulmans ont pour premier souci de garder le pouvoir et de rester en vie. À l'orée de cette nouvelle guerre, et depuis le 11 septembre, chacun d'eux se demande s'il a plus de chance de conserver l'un et l'autre en acceptant ce qu'exigera de lui l'Amérique, et qui est beaucoup plus contraignant que ce qu'elle avait l'habitude de demander, ou en prenant quelque distance avec « la croisade » américaine.
Mais l'Amérique acceptera-t-elle le « non-alignement », le refus de choisir entre elle et la mouvance terroriste ? Ou bien appliquera-t-elle avec rigueur le fameux « qui n'est pas avec nous est avec les terroristes » ?
Qui voudra alors courir le risque de s'attirer les foudres des Américains ? Personne : Arafat a d'emblée, en signe de ralliement, offert publiquement son sang ; Kaddafi s'est repenti et a donné plus d'assurances qu'on ne lui en demandait ; le Soudan du général el-Béchir a fait acte d'allégeance et donné des gages. Quant à Saddam, il ne demande pas mieux que de revenir dans le giron américain, mais Israël veille au grain et ne permettra pas que se réalise un tel retournement.
Le même Israël, premier allié des États-Unis avec la Grande-Bretagne, fera ce qu'il peut pour empêcher Washington et Téhéran de se réconcilier.
À ce stade de l'entreprise, qui en est encore à ses balbutiements, nul ne sait à quoi elle va conduire, combien elle va faire de victimes et lesquelles. « Déclencher une guerre, c'est ouvrir la porte d'une chambre noire et y entrer : impossible de savoir ce qu'on va y trouver et comment s'en extirper... »
Ce qui est sûr, cependant, c'est que les auteurs des attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué, sans le savoir ni, peut-être, le vouloir, un vrai cataclysme aux conséquences incalculables dont leurs pays seront le théâtre et leur communauté l'un des principaux protagonistes.