Réflexions d'un homme inquiet
mardi 9 octobre 2001 :: Divers :: #75 :: rss :: lu 1938 fois
Je compte parmi mes amis un grand banquier européen qui connaît bien les États-Unis, et tout aussi bien les pays de l'ex-Tiers Monde. Nous nous connaissons depuis longtemps, échangeons souvent nos idées et informations, et, jusqu'ici, nos analyses concordaient.
Il a demandé à me voir cette semaine et, à mon étonnement, a développé, sur ce que j'ai appelé « la guerre américano-mondiale contre le terrorisme », une thèse différente de toutes celles que vous et moi avons lues ou entendues.
Je vous la soumets telle qu'il me l'a exposée parce que j'ai été impressionné par sa cohérence.
« Vous savez l'estime que j'ai pour votre journal, que je lis depuis bien longtemps parce que j'y trouve ce que je ne lis pas ailleurs. J'ai été, la plupart du temps, d'accord avec vos analyses.
Je suis venu vous voir aujourd'hui pour vous dire que je suis en désaccord avec la manière dont vous appréhendez et expliquez la crise, qui a éclaté, aux yeux de l'opinion mondiale, le 11 septembre, par les spectaculaires et ravageurs attentats contre New York et Washington.
Je vois bien que vous vous démarquez, ayant vous-même perçu une partie de ce que je vais vous dire, et que vous essayez de faire entendre une voix différente.
Mais vous et vos collaborateurs avez, cette fois, manqué de lucidité ou, plus exactement, vous vous êtes laissé circonvenir par la thèse dominante selon laquelle cet acte grave est "un coup de tonnerre dans un ciel serein" et une "déclaration de guerre" à l'Amérique ; vous l'avez condamné à ce titre et parce qu'il a atteint des milliers de civils innocents.
Soit ! Mais vous ne pouvez ignorer que les gens qui ont perpétré cet acte sont entrés en guerre contre l'Amérique depuis des années, que celle-ci le savait et considérait, de son côté, qu'elle était en guerre contre eux. Le 11 septembre ne marque donc pas l'ouverture des hostilités, mais constitue une bataille parmi d'autres, connues de vous et de moi, dans lesquelles les Américains ont déjà subi les assauts des islamistes et perdu beaucoup d'hommes : cela va de l'affrontement somalien (1993) à l'attaque contre l'USS Cole au Yémen (2000) en passant par l'attentat contre le World Trade Center (1996) - déjà - et ceux perpétrés en Arabie saoudite (1995-1996), au Kenya et en Tanzanie (1998).
En représailles, les Américains avaient, dès 1998, mis à prix la tête de Ben Laden, bombardé ses bases et cherché à le tuer ou à le faire tuer, sans s'encombrer de scrupules juridiques. Nul besoin de preuves : le jour même de l'attentat contre New York et Washington, ils savaient et nous savions d'où venait le coup.
Je déplore comme vous, et comme tout le monde, le fait que cette guerre fasse des victimes civiles. Mais, depuis le début de la Seconde Guerre mondiale, il en a toujours été ainsi : les bombardements de Londres par les Allemands, ceux de Dresde par les Anglais, ceux, nucléaires, de Hiroshima et de Nagasaki par les Américains, visaient des civils par dizaines de milliers ; les missiles de croisière américains et les bombardements israéliens n'épargnent pas non plus les populations civiles, pas plus que ceux des Russes.
Pour horrible qu'elle soit, l'attaque du 11 septembre n'est donc que la dernière en date d'une série. C'est, je le répète, une des batailles d'une guerre qui n'est pas terminée, et où chacun utilise ses armes.
Elle soulève une indignation plus grande par son côté spectaculaire, magnifié par les télévisions de tous les continents, et parce que les victimes sont nombreuses et, pour la plupart, américaines.
Il n'y a pas de bien ni de mal, sauf pour la propagande.
Une guerre est donc en cours... depuis la fin de la guerre du Golfe et, d'ailleurs, elle en procède.
Parce que les Américains ont été attaqués chez eux, pour la première fois de leur histoire, parce qu'ils sont riches et puissants, nous voici embarqués par eux dans une entreprise démesurée, disproportionnée, puisqu'elle mobilise des dizaines de milliers de militaires américains et alliés, et accapare les dirigeants d'un très grand nombre de pays, etc.
Plus grave, elle met en péril l'économie mondiale, qui va droit à la récession, et la démocratie, dont les principes directeurs sont fendillés ; la géopolitique mondiale et le jeu des alliances vont eux-mêmes en être profondément modifiés.
Je suis inquiet de voir les responsables américains agir ou réagir d'une manière si ouvertement émotionnelle : ils me donnent l'impression d'un tigre fou de rage contre une guêpe qui l'a piqué.
Je suis triste de ne voir dans le reste du monde - et d'abord chez nous, en Europe - que suivisme et démission de tout esprit critique.
L'Amérique n'est pas seulement une superpuissance, elle est un empire dont le pouvoir s'exerce sur le monde entier, maltraite quelques-uns (Cuba, l'Irak) et terrorise beaucoup d'autres. Nous venons d'avoir une démonstration de l'étendue de ce pouvoir : tous les États du monde se sont inclinés devant ses exigences, lui ont donné ce qu'elle leur a demandé, certains, au premier rang desquels, la Grande-Bretagne, ou plutôt son Premier ministre, sont même tombés dans le ridicule à force de zèle.
Le FMI, la Banque mondiale et même l'ONU se sont laissé embrigader, au prix de leur crédibilité.
Ce n'était nullement nécessaire car, pas plus que l'armée irakienne n'était la quatrième du monde, comme on nous l'a raconté en 1991, Ben Laden, la Qaïda et tous les terroristes de la Terre ne sont la menace mortelle qui pourrait justifier pareille mobilisation.
S'imposait-il vraiment d'étendre la lutte au terrorisme dans son ensemble ? N'aurait-il pas été plus sage de la limiter, pour le moment, aux commanditaires et aux complices de l'attaque du 11 septembre ?
La coalition que les Américains sont en train de constituer n'est-elle pas, visiblement, sinon dans la conception qu'ils s'en font, composée de vassaux autour du suzerain, de subordonnés empressés de satisfaire les demandes du chef ? Les dictatures qui en sont n'ont-elles pas déjà trouvé là une occasion inespérée de redorer leur blason ? Ne sera- t-elle pas une alliance pour faire régner l'ordre plutôt que la liberté ?
Si elle élimine tous les contre-pouvoirs, l'Amérique en sera-t-elle meilleure et nous autres plus libres ? N'est-elle pas déjà en train de se transformer, sur bien des points, en le contraire de ce qu'elle a été et ce pourquoi tant de gens l'admiraient, voulaient en être ?
À combien de morts, en majorité innocents, l'Amérique jugera-t-elle son humiliation lavée et son amour-propre retrouvé ?
Poser ces questions, c'est y répondre. Mais pourquoi ne sont-elles pas posées par les intellectuels, les hommes publics, les journalistes ?
Je m'attendais à ce que vous, à Jeune Afrique/L'intelligent, ayez davantage de lucidité et de courage. Je sais qu'il en faut beaucoup pour aller à contre-courant...
L'Amérique et l'Europe pensent qu'elles sont la civilisation, Silvio Berlusconi l'a dit. Mais cette "civilisation", au sein de laquelle je vis, à laquelle je participe et dont je reconnais les mérites, ne peut pas, sans en mourir, se fonder sur l'égoïsme, se limiter à la recherche du "bonheur individuel", en faire le lot de la minorité qu'elle constitue, et opposer l'"idéologie" de 15 % de l'humanité au reste du monde.
C'est parce qu'elle a renoncé à toute spiritualité, à la générosité, qu'elle suscite les attaques dont elle s'étonne d'être victime.
Elle ne se sauvera pas en déclarant la guerre au terrorisme et en la menant comme elle dit qu'elle va le faire. »
Ici s'arrête le long réquisitoire de mon ami, exprimé devant moi avec une grande sincérité. Je n'ai rien répondu sur le champ, préférant réfléchir à ce que je venais d'entendre.
Mais pourquoi y réfléchir tout seul ? Ai-je le droit de garder pour moi les pensées d'un homme qui n'a aucune raison personnelle de jouer les procureurs ? Non.
Je livre donc à votre méditation le message de mon ami, tel que je l'ai reçu.
Il a demandé à me voir cette semaine et, à mon étonnement, a développé, sur ce que j'ai appelé « la guerre américano-mondiale contre le terrorisme », une thèse différente de toutes celles que vous et moi avons lues ou entendues.
Je vous la soumets telle qu'il me l'a exposée parce que j'ai été impressionné par sa cohérence.
« Vous savez l'estime que j'ai pour votre journal, que je lis depuis bien longtemps parce que j'y trouve ce que je ne lis pas ailleurs. J'ai été, la plupart du temps, d'accord avec vos analyses.
Je suis venu vous voir aujourd'hui pour vous dire que je suis en désaccord avec la manière dont vous appréhendez et expliquez la crise, qui a éclaté, aux yeux de l'opinion mondiale, le 11 septembre, par les spectaculaires et ravageurs attentats contre New York et Washington.
Je vois bien que vous vous démarquez, ayant vous-même perçu une partie de ce que je vais vous dire, et que vous essayez de faire entendre une voix différente.
Mais vous et vos collaborateurs avez, cette fois, manqué de lucidité ou, plus exactement, vous vous êtes laissé circonvenir par la thèse dominante selon laquelle cet acte grave est "un coup de tonnerre dans un ciel serein" et une "déclaration de guerre" à l'Amérique ; vous l'avez condamné à ce titre et parce qu'il a atteint des milliers de civils innocents.
Soit ! Mais vous ne pouvez ignorer que les gens qui ont perpétré cet acte sont entrés en guerre contre l'Amérique depuis des années, que celle-ci le savait et considérait, de son côté, qu'elle était en guerre contre eux. Le 11 septembre ne marque donc pas l'ouverture des hostilités, mais constitue une bataille parmi d'autres, connues de vous et de moi, dans lesquelles les Américains ont déjà subi les assauts des islamistes et perdu beaucoup d'hommes : cela va de l'affrontement somalien (1993) à l'attaque contre l'USS Cole au Yémen (2000) en passant par l'attentat contre le World Trade Center (1996) - déjà - et ceux perpétrés en Arabie saoudite (1995-1996), au Kenya et en Tanzanie (1998).
En représailles, les Américains avaient, dès 1998, mis à prix la tête de Ben Laden, bombardé ses bases et cherché à le tuer ou à le faire tuer, sans s'encombrer de scrupules juridiques. Nul besoin de preuves : le jour même de l'attentat contre New York et Washington, ils savaient et nous savions d'où venait le coup.
Je déplore comme vous, et comme tout le monde, le fait que cette guerre fasse des victimes civiles. Mais, depuis le début de la Seconde Guerre mondiale, il en a toujours été ainsi : les bombardements de Londres par les Allemands, ceux de Dresde par les Anglais, ceux, nucléaires, de Hiroshima et de Nagasaki par les Américains, visaient des civils par dizaines de milliers ; les missiles de croisière américains et les bombardements israéliens n'épargnent pas non plus les populations civiles, pas plus que ceux des Russes.
Pour horrible qu'elle soit, l'attaque du 11 septembre n'est donc que la dernière en date d'une série. C'est, je le répète, une des batailles d'une guerre qui n'est pas terminée, et où chacun utilise ses armes.
Elle soulève une indignation plus grande par son côté spectaculaire, magnifié par les télévisions de tous les continents, et parce que les victimes sont nombreuses et, pour la plupart, américaines.
Il n'y a pas de bien ni de mal, sauf pour la propagande.
Une guerre est donc en cours... depuis la fin de la guerre du Golfe et, d'ailleurs, elle en procède.
Parce que les Américains ont été attaqués chez eux, pour la première fois de leur histoire, parce qu'ils sont riches et puissants, nous voici embarqués par eux dans une entreprise démesurée, disproportionnée, puisqu'elle mobilise des dizaines de milliers de militaires américains et alliés, et accapare les dirigeants d'un très grand nombre de pays, etc.
Plus grave, elle met en péril l'économie mondiale, qui va droit à la récession, et la démocratie, dont les principes directeurs sont fendillés ; la géopolitique mondiale et le jeu des alliances vont eux-mêmes en être profondément modifiés.
Je suis inquiet de voir les responsables américains agir ou réagir d'une manière si ouvertement émotionnelle : ils me donnent l'impression d'un tigre fou de rage contre une guêpe qui l'a piqué.
Je suis triste de ne voir dans le reste du monde - et d'abord chez nous, en Europe - que suivisme et démission de tout esprit critique.
L'Amérique n'est pas seulement une superpuissance, elle est un empire dont le pouvoir s'exerce sur le monde entier, maltraite quelques-uns (Cuba, l'Irak) et terrorise beaucoup d'autres. Nous venons d'avoir une démonstration de l'étendue de ce pouvoir : tous les États du monde se sont inclinés devant ses exigences, lui ont donné ce qu'elle leur a demandé, certains, au premier rang desquels, la Grande-Bretagne, ou plutôt son Premier ministre, sont même tombés dans le ridicule à force de zèle.
Le FMI, la Banque mondiale et même l'ONU se sont laissé embrigader, au prix de leur crédibilité.
Ce n'était nullement nécessaire car, pas plus que l'armée irakienne n'était la quatrième du monde, comme on nous l'a raconté en 1991, Ben Laden, la Qaïda et tous les terroristes de la Terre ne sont la menace mortelle qui pourrait justifier pareille mobilisation.
S'imposait-il vraiment d'étendre la lutte au terrorisme dans son ensemble ? N'aurait-il pas été plus sage de la limiter, pour le moment, aux commanditaires et aux complices de l'attaque du 11 septembre ?
La coalition que les Américains sont en train de constituer n'est-elle pas, visiblement, sinon dans la conception qu'ils s'en font, composée de vassaux autour du suzerain, de subordonnés empressés de satisfaire les demandes du chef ? Les dictatures qui en sont n'ont-elles pas déjà trouvé là une occasion inespérée de redorer leur blason ? Ne sera- t-elle pas une alliance pour faire régner l'ordre plutôt que la liberté ?
Si elle élimine tous les contre-pouvoirs, l'Amérique en sera-t-elle meilleure et nous autres plus libres ? N'est-elle pas déjà en train de se transformer, sur bien des points, en le contraire de ce qu'elle a été et ce pourquoi tant de gens l'admiraient, voulaient en être ?
À combien de morts, en majorité innocents, l'Amérique jugera-t-elle son humiliation lavée et son amour-propre retrouvé ?
Poser ces questions, c'est y répondre. Mais pourquoi ne sont-elles pas posées par les intellectuels, les hommes publics, les journalistes ?
Je m'attendais à ce que vous, à Jeune Afrique/L'intelligent, ayez davantage de lucidité et de courage. Je sais qu'il en faut beaucoup pour aller à contre-courant...
L'Amérique et l'Europe pensent qu'elles sont la civilisation, Silvio Berlusconi l'a dit. Mais cette "civilisation", au sein de laquelle je vis, à laquelle je participe et dont je reconnais les mérites, ne peut pas, sans en mourir, se fonder sur l'égoïsme, se limiter à la recherche du "bonheur individuel", en faire le lot de la minorité qu'elle constitue, et opposer l'"idéologie" de 15 % de l'humanité au reste du monde.
C'est parce qu'elle a renoncé à toute spiritualité, à la générosité, qu'elle suscite les attaques dont elle s'étonne d'être victime.
Elle ne se sauvera pas en déclarant la guerre au terrorisme et en la menant comme elle dit qu'elle va le faire. »
Ici s'arrête le long réquisitoire de mon ami, exprimé devant moi avec une grande sincérité. Je n'ai rien répondu sur le champ, préférant réfléchir à ce que je venais d'entendre.
Mais pourquoi y réfléchir tout seul ? Ai-je le droit de garder pour moi les pensées d'un homme qui n'a aucune raison personnelle de jouer les procureurs ? Non.
Je livre donc à votre méditation le message de mon ami, tel que je l'ai reçu.
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