Une très mauvaise affaire
mardi 16 octobre 2001 :: Divers :: #167 :: rss :: lu 1975 fois
La guerre américaine contre le terrorisme, baptisée première guerre du XXIe siècle, est donc entrée dans son deuxième mois, et tout ce que nous en avons dit dans ce journal s'est trouvé confirmé : les événements ont pris la tournure que nous avions prévue et les protagonistes de la guerre se sont comportés jusqu'ici comme nous avons pensé (et annoncé) qu'ils se comporteraient.
Nous n'avons pas beaucoup de mérite à cela et n'en tirons aucune gloire : il suffit d'être indépendant et sans préjugés, de ne pas se laisser impressionner par l'étalage de la puissance et de savoir distinguer l'information de la propagande.
George W. Bush d'abord, Oussama Ben Laden ensuite ont cru nous faire peur en nous assénant (à nous tous) :
- Si vous n'êtes pas avec moi, vous êtes avec l'autre, qui est mon ennemi. Vous devenez ipso facto mon ennemi et, alors, gare à vous !
À l'un et à l'autre il faut répondre que nous rejetons leurs sommations, que nous ne nous alignerons pas sur leurs positions, car nous les jugeons extrêmes et indéfendables. Nous leur dirons :
- Votre combat n'est pas le nôtre, ni dans ses objectifs, ni dans ses moyens, que nous réprouvons. Embrigadez qui vous pouvez, nous n'en serons pas ; vous ne déciderez pas pour nous de qui doit être notre ennemi et de qui ne le sera pas.
À nos yeux, cette guerre est une mauvaise action et, pour le monde entier, une très mauvaise affaire ; le seul moyen d'en limiter l'ampleur et les dégâts est de ne pas en être, d'adopter et de prôner un « non-alignement actif ».
Dénoncer les dérives de ceux qui la mènent, attirer l'attention sur leurs erreurs et leurs mensonges, voilà notre devoir.
D'abord, une prévision : le rythme de la guerre va s'accélérer au cours de ce deuxième mois, car les Américains voudront avoir obtenu l'essentiel du résultat visé (dislocation et remplacement du pouvoir taliban, destruction des installations de la Qaïda de Ben Laden) avant le 15 novembre.
Au-delà de cette date butoir commence le ramadan, mois sacré pour les musulmans, au cours duquel ils supporteront encore moins qu'aujourd'hui de voir les armées anglo-saxonnes détruire un pays « frère » et y semer la mort.
Ensuite, un constat : les Américains n'ont évidemment pas voulu, ni même imaginé possible, ce qui leur est tombé sur la tête le 11 septembre. Mais, l'émotion passée, ils sont en train de saisir l'occasion que leur a donnée Oussama Ben Laden pour, à la faveur de la guerre qu'ils ont déclarée au terrorisme, parfaire leur emprise sur cette partie de l'Asie qui entoure l'Afghanistan et, ensuite, étendre les mailles d'acier de leur hégémonie sur l'ensemble de la planète.
Vous le percevez comme moi : Oussama Ben Laden, son organisation et tous les terroristes de la terre ne justifient ni le branle-bas mondial auquel nous assistons, ni les moyens mobilisés, ni les exigences formulées par les Américains, ni leurs avertissements répétés à l'envi : « la guerre sera longue ».
Celle contre les talibans et Ben Laden ne le sera pas, à mon avis. Longue, complexe et difficile sera en revanche la mise en place, sur les cinq continents, des verrous qui permettront aux États-Unis un contrôle plus serré de toutes les possibilités de contestation.
Nous l'avons écrit, mais il ne me paraît pas inutile de le rappeler : en 1991, les mêmes hommes, qui étaient déjà à la tête des États-Unis, ont profité de la bêtise et de la rigidité de Saddam Hussein pour, grâce à l'opération « Tempête du désert », affermir leur domination politique et économique sur le Moyen-Orient et s'y installer militairement.
Dix ans après, un autre Arabe, mais qui n'est pas chef d'État, Oussama Ben Laden, reprend le flambeau et propose à tous les musulmans, cette fois, de détruire l'hégémonie américaine, sur leurs pays et sur l'univers, par le terrorisme.
En gage de succès et pour donner du poids à son discours, il s'est appuyé sur quelques actions réussies, dont celle du 11 septembre 2001, spectaculaire et meurtrière, est une espèce de paroxysme.
Beaucoup d'humiliés, et qui ne sont pas tous musulmans, vibrent, croient ou espèrent qu'un héros est né : il est pieux, il a abandonné le confort pour se consacrer à la lutte ; il utilise sa richesse et risque sa vie.
Ses hommes et ses disciples sont courageux, patients, planifient et réussissent ce qu'ils entreprennent, donnent leur vie.
La toute-puissante Amérique tremble devant ce stratège, cet ange exterminateur, qui jure qu'elle ne connaîtra plus jamais la sécurité...
À ceux qui ont confiance en notre jugement, je dis que ceux-là qui escomptent du positif du combat de Ben Laden se trompent lourdement et qu'ils seront terriblement déçus.
Deux raisons principales fondent ce pronostic :
- S'attaquer principalement à des civils, même en théorisant, est une faute morale, bien sûr. Mais aussi un signe de faiblesse : on reconnaît sa propre incapacité à s'attaquer aux cibles militaires.
Les Palestiniens tout récemment, les Algériens au cours de la célèbre bataille d'Alger, n'ont rien gagné à le faire que de coaliser contre eux toutes les forces civiles et militaires de leur adversaire et... de se faire massacrer.
- Choisir le terrorisme comme arme principale n'a jamais conduit personne à la victoire. C'est une constante de l'Histoire humaine.
Tous ceux qui ont gagné une guerre d'indépendance ou de libération - Vietnamiens, Tunisiens, Algériens, Marocains, Juifs en Palestine, Sud-Africains - n'ont utilisé le terrorisme que comme arme complémentaire, marginale.
Ben Laden sera battu et peut-être tué. Il aura servi l'Amérique avant de se retourner contre elle et de la frapper. En la frappant, il l'aura rendue plus forte, plus hégémonique. Et c'est nous qui, après lui, en paierons le prix.
À l'intention des Arabes et des musulmans qui n'aiment pas leurs dirigeants et souhaitent les voir remplacés par d'autres plus intègres et plus démocrates, j'ajoute ceci : si vous espérez que l'action d'Oussama Ben Laden conduira à la chute des dirigeants dont vous souhaitez vous libérer, vous allez, vous aussi, au-devant d'amères désillusions.
La guerre déclenchée ou relancée le 11 septembre par l'initiative des disciples de Ben Laden renforcera le pouvoir de la majorité de vos dictateurs. Si l'un d'eux chutait, l'Amérique « post-11 septembre » veillerait à ce qu'il soit remplacé par un autre encore plus docile.
Quant à la Palestine, dont Ben Laden a voulu nous faire croire tardivement que son sort et ses malheurs le préoccupaient, sachez qu'elle et ses dirigeants ont été mis, par la guerre contre le terrorisme, dans une situation impossible :
Ou Arafat stoppe net l'Intifada et va jusqu'à réprimer ceux des Palestiniens qui voudraient la continuer ou bien il subit les foudres de l'Amérique, ajoutées à celles d'Ariel Sharon.
Et s'il stoppe l'Intifada, comme il a entrepris de le faire, Ariel Sharon aura un répit, dira aux Israéliens qu'il a ramené la sécurité et consolidera ainsi son pouvoir.
On devra attendre que l'Amérique ait le temps et veuille bien se donner la peine de persuader Sharon - ou son successeur - de songer à évacuer les 20 % de la Palestine historique dont se contente l'Autorité palestinienne pour y établir l'État palestinien.
Pour l'heure, c'est avec des promesses verbales que Bush paye ses interlocuteurs arabes qui le pressent d'agir pour que cette évacuation se fasse. Celles-là mêmes que l'Amérique fait aux Arabes depuis 1991, jamais suivies d'effet, et qui n'engagent que ceux qui y croient.
Oui, cette guerre est une très mauvaise affaire dont les effets négatifs - je n'en ai cité que quelques-uns - sont nombreux et pas encore tous identifiables.
Le plus important, pour le monde entier, est la récession économique. Avant le 11 septembre, elle semblait pouvoir être évitée ; en ce 13 octobre, on peut dire, sans risque d'erreur, qu'elle est déjà là et que les dirigeants américains n'ont rien fait pour en limiter l'ampleur !
Et l'Histoire retiendra que chacun des deux Bush - aidé par un Arabe - aura donné à l'Amérique, que dis-je ! au monde, une guerre et une récession.
Nous n'avons pas beaucoup de mérite à cela et n'en tirons aucune gloire : il suffit d'être indépendant et sans préjugés, de ne pas se laisser impressionner par l'étalage de la puissance et de savoir distinguer l'information de la propagande.
George W. Bush d'abord, Oussama Ben Laden ensuite ont cru nous faire peur en nous assénant (à nous tous) :
- Si vous n'êtes pas avec moi, vous êtes avec l'autre, qui est mon ennemi. Vous devenez ipso facto mon ennemi et, alors, gare à vous !
À l'un et à l'autre il faut répondre que nous rejetons leurs sommations, que nous ne nous alignerons pas sur leurs positions, car nous les jugeons extrêmes et indéfendables. Nous leur dirons :
- Votre combat n'est pas le nôtre, ni dans ses objectifs, ni dans ses moyens, que nous réprouvons. Embrigadez qui vous pouvez, nous n'en serons pas ; vous ne déciderez pas pour nous de qui doit être notre ennemi et de qui ne le sera pas.
À nos yeux, cette guerre est une mauvaise action et, pour le monde entier, une très mauvaise affaire ; le seul moyen d'en limiter l'ampleur et les dégâts est de ne pas en être, d'adopter et de prôner un « non-alignement actif ».
Dénoncer les dérives de ceux qui la mènent, attirer l'attention sur leurs erreurs et leurs mensonges, voilà notre devoir.
D'abord, une prévision : le rythme de la guerre va s'accélérer au cours de ce deuxième mois, car les Américains voudront avoir obtenu l'essentiel du résultat visé (dislocation et remplacement du pouvoir taliban, destruction des installations de la Qaïda de Ben Laden) avant le 15 novembre.
Au-delà de cette date butoir commence le ramadan, mois sacré pour les musulmans, au cours duquel ils supporteront encore moins qu'aujourd'hui de voir les armées anglo-saxonnes détruire un pays « frère » et y semer la mort.
Ensuite, un constat : les Américains n'ont évidemment pas voulu, ni même imaginé possible, ce qui leur est tombé sur la tête le 11 septembre. Mais, l'émotion passée, ils sont en train de saisir l'occasion que leur a donnée Oussama Ben Laden pour, à la faveur de la guerre qu'ils ont déclarée au terrorisme, parfaire leur emprise sur cette partie de l'Asie qui entoure l'Afghanistan et, ensuite, étendre les mailles d'acier de leur hégémonie sur l'ensemble de la planète.
Vous le percevez comme moi : Oussama Ben Laden, son organisation et tous les terroristes de la terre ne justifient ni le branle-bas mondial auquel nous assistons, ni les moyens mobilisés, ni les exigences formulées par les Américains, ni leurs avertissements répétés à l'envi : « la guerre sera longue ».
Celle contre les talibans et Ben Laden ne le sera pas, à mon avis. Longue, complexe et difficile sera en revanche la mise en place, sur les cinq continents, des verrous qui permettront aux États-Unis un contrôle plus serré de toutes les possibilités de contestation.
Nous l'avons écrit, mais il ne me paraît pas inutile de le rappeler : en 1991, les mêmes hommes, qui étaient déjà à la tête des États-Unis, ont profité de la bêtise et de la rigidité de Saddam Hussein pour, grâce à l'opération « Tempête du désert », affermir leur domination politique et économique sur le Moyen-Orient et s'y installer militairement.
Dix ans après, un autre Arabe, mais qui n'est pas chef d'État, Oussama Ben Laden, reprend le flambeau et propose à tous les musulmans, cette fois, de détruire l'hégémonie américaine, sur leurs pays et sur l'univers, par le terrorisme.
En gage de succès et pour donner du poids à son discours, il s'est appuyé sur quelques actions réussies, dont celle du 11 septembre 2001, spectaculaire et meurtrière, est une espèce de paroxysme.
Beaucoup d'humiliés, et qui ne sont pas tous musulmans, vibrent, croient ou espèrent qu'un héros est né : il est pieux, il a abandonné le confort pour se consacrer à la lutte ; il utilise sa richesse et risque sa vie.
Ses hommes et ses disciples sont courageux, patients, planifient et réussissent ce qu'ils entreprennent, donnent leur vie.
La toute-puissante Amérique tremble devant ce stratège, cet ange exterminateur, qui jure qu'elle ne connaîtra plus jamais la sécurité...
À ceux qui ont confiance en notre jugement, je dis que ceux-là qui escomptent du positif du combat de Ben Laden se trompent lourdement et qu'ils seront terriblement déçus.
Deux raisons principales fondent ce pronostic :
- S'attaquer principalement à des civils, même en théorisant, est une faute morale, bien sûr. Mais aussi un signe de faiblesse : on reconnaît sa propre incapacité à s'attaquer aux cibles militaires.
Les Palestiniens tout récemment, les Algériens au cours de la célèbre bataille d'Alger, n'ont rien gagné à le faire que de coaliser contre eux toutes les forces civiles et militaires de leur adversaire et... de se faire massacrer.
- Choisir le terrorisme comme arme principale n'a jamais conduit personne à la victoire. C'est une constante de l'Histoire humaine.
Tous ceux qui ont gagné une guerre d'indépendance ou de libération - Vietnamiens, Tunisiens, Algériens, Marocains, Juifs en Palestine, Sud-Africains - n'ont utilisé le terrorisme que comme arme complémentaire, marginale.
Ben Laden sera battu et peut-être tué. Il aura servi l'Amérique avant de se retourner contre elle et de la frapper. En la frappant, il l'aura rendue plus forte, plus hégémonique. Et c'est nous qui, après lui, en paierons le prix.
À l'intention des Arabes et des musulmans qui n'aiment pas leurs dirigeants et souhaitent les voir remplacés par d'autres plus intègres et plus démocrates, j'ajoute ceci : si vous espérez que l'action d'Oussama Ben Laden conduira à la chute des dirigeants dont vous souhaitez vous libérer, vous allez, vous aussi, au-devant d'amères désillusions.
La guerre déclenchée ou relancée le 11 septembre par l'initiative des disciples de Ben Laden renforcera le pouvoir de la majorité de vos dictateurs. Si l'un d'eux chutait, l'Amérique « post-11 septembre » veillerait à ce qu'il soit remplacé par un autre encore plus docile.
Quant à la Palestine, dont Ben Laden a voulu nous faire croire tardivement que son sort et ses malheurs le préoccupaient, sachez qu'elle et ses dirigeants ont été mis, par la guerre contre le terrorisme, dans une situation impossible :
Ou Arafat stoppe net l'Intifada et va jusqu'à réprimer ceux des Palestiniens qui voudraient la continuer ou bien il subit les foudres de l'Amérique, ajoutées à celles d'Ariel Sharon.
Et s'il stoppe l'Intifada, comme il a entrepris de le faire, Ariel Sharon aura un répit, dira aux Israéliens qu'il a ramené la sécurité et consolidera ainsi son pouvoir.
On devra attendre que l'Amérique ait le temps et veuille bien se donner la peine de persuader Sharon - ou son successeur - de songer à évacuer les 20 % de la Palestine historique dont se contente l'Autorité palestinienne pour y établir l'État palestinien.
Pour l'heure, c'est avec des promesses verbales que Bush paye ses interlocuteurs arabes qui le pressent d'agir pour que cette évacuation se fasse. Celles-là mêmes que l'Amérique fait aux Arabes depuis 1991, jamais suivies d'effet, et qui n'engagent que ceux qui y croient.
Oui, cette guerre est une très mauvaise affaire dont les effets négatifs - je n'en ai cité que quelques-uns - sont nombreux et pas encore tous identifiables.
Le plus important, pour le monde entier, est la récession économique. Avant le 11 septembre, elle semblait pouvoir être évitée ; en ce 13 octobre, on peut dire, sans risque d'erreur, qu'elle est déjà là et que les dirigeants américains n'ont rien fait pour en limiter l'ampleur !
Et l'Histoire retiendra que chacun des deux Bush - aidé par un Arabe - aura donné à l'Amérique, que dis-je ! au monde, une guerre et une récession.
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