Une semaine de plus, la sixième dans la guerre déclenchée dès le 12 septembre par les États-Unis contre le terrorisme. Que nous aura-t-elle apporté, sinon une angoissante expectative ?
Les bombardements américains sur l'Afghanistan ont été quotidiens et non exempts de bavures ; la mise en place par les États-Unis de la coalition mondiale antiterroriste s'est poursuivie ; un plan est mis à exécution.
En attendant la prochaine phase, la surprise ou le coup de théâtre, passons en revue quelques aspects de cette guerre dont nous avons dit ici, la semaine dernière, qu'elle nous paraissait « une très mauvaise affaire » pour l'ensemble du monde.
1. Le spectacle insoutenable de la plus grande puissance militaire du monde (et de tous les temps) bombardant jour et nuit un petit pays pauvre, déjà déchiré par vingt-deux ans de guerre civile et qui n'a guère les moyens de se défendre.
Ce triste tableau me fait penser à un flic surarmé et bien nourri tabassant, sans vouloir (ou pouvoir) s'arrêter, un homme à terre qui tente maladroitement et en vain de se protéger des coups.
Le monde entier observe, impuissant ; les journalistes relatent et commentent ; le malaise s'installe.
2. Depuis toujours et plus particulièrement depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis se présentent au monde extérieur comme les meilleurs défenseurs de la liberté d'informer. Leur Constitution la garantit, leur peuple l'exige et leur presse l'assure superbement.
Ils se sont érigés en hérauts de la démocratie et nous ont répété, tout au long des dernières années, qu'ils allaient l'étendre au monde entier, abattre les murs qui se dressent entre nous et la liberté.
Les derniers censeurs (souvent arabes) en avaient perdu le sommeil ; arabo-musulmans ou non, les dictateurs tremblaient...
Et puis le 11 septembre 2001 arriva. Et que voyons-nous depuis ?
La Maison Blanche, le Pentagone et le département d'État multipliant démarches et efforts pour bâillonner Al-Jazira, la seule télévision arabe fondée sur le principe sacro-saint de la liberté de la presse, si jalousement défendu dans les démocraties. Faute de parvenir à la faire taire, le pouvoir américain a décidé de... la censurer aux États-Unis et a obtenu... la coopération des grandes chaînes de télévision.
Inimaginable il y a seulement deux mois !
3. Que voyons-nous d'autre ? Le général-président Pervez Musharraf du Pakistan, voué aux gémonies jusqu'au 11 septembre, transformé en un tournemain, c'est le cas de le dire, la semaine du deuxième anniversaire du coup d'État qui l'a porté au pouvoir, en allié couvert d'honneurs.
Et ce n'est qu'un début ! Une dizaine d'autres dictateurs et adversaires de la modernité, quelques-uns en Afrique mais la plupart en Asie, se frottent les mains : on leur a dit qu'il leur suffisait de s'enrôler dans la croisade contre le terrorisme, de mettre à la disposition du chef (de la coalition) ce qu'ils détiennent comme atouts pour recevoir le label d'ami des États-Unis, sésame qui ouvre la porte du paradis américain et garantit que nul, désormais, ne leur cherchera noise.
4. Le général (américain) Brent Scowcroft, proche collaborateur de l'ancien et du nouveau président Bush, décrit très bien ce que les États-Unis attendent des pays qu'ils ont mobilisés :
« Les services de renseignement des pays amis des États-Unis donneront à la coalition une somme d'informations secrètes impossibles à rassembler sans eux. Grâce à leur assistance, aucune des communications des terroristes ne nous échappera. Et, plus important encore, ils nous permettront de pénétrer et d'infiltrer les organisations terroristes, ce que nous ne pouvons pas faire sans eux.
« Ainsi nous viendrons à bout de la menace terroriste plus vite et plus sûrement. »
Il conclut :
« Nous entourer d'une coalition de pays amis présente deux autres avantages :
- la mauvaise réputation que nous avons acquise d'unilatéralisme, d'indifférence, voire d'arrogance, en sera atténuée ;
- nous retrouverons l'habitude de travailler en liaison étroite avec des pays habituellement éloignés de nous, voire hostiles, tels que la Russie, la Chine, l'Iran ou le Pakistan. »
Brent Scowcroft est, comme le secrétaire d'État Colin Powell, un modéré qui recommande de ménager la susceptibilité des alliés et de les utiliser sans les humilier.
Mais il existe à Washington, parmi les conseillers du président Bush, une tendance dure dont on tremble à l'idée qu'elle puisse prévaloir (voir pages 12 à 17).
5. La guerre américaine contre le terrorisme prenant l'allure d'une entreprise planétaire, des voix commencent à se faire entendre, en Europe même, qui traduisent l'inquiétude.
L'essayiste français Guy Sorman interroge :
« Nous poursuivons les terroristes ? Très bien. Mais qui est terroriste, qui ne l'est pas ? Par quel critère distinguer la résistance légitime du terrorisme ?
« La Realpolitik ne l'emporte-t-elle pas sur la morale ? L'alliance avec Poutine et Musharraf conduit à s'interroger : sommes-nous réellement contraints de renoncer à l'universalité des droits de l'homme au nom de la lutte contre le terrorisme ? Si oui, notre combat antiterroriste perd beaucoup de sa légitimité. »
De son côté, Evgueni Primakov, ancien Premier ministre russe et bon connaisseur du monde arabo-musulman, lance une mise en garde :
« On ne peut pas combattre le terrorisme par le terrorisme. Et vouloir diviser le monde en zones chrétiennes et zones musulmanes mènerait au désastre.
« Au contraire, nous devons convaincre les musulmans de lutter sérieusement chez eux contre le terrorisme. Et c'est possible dans la mesure où l'islam n'a rien de commun avec la violence aveugle. Dans la guerre contre ce fléau, les services de renseignement forment la ligne de front. Mais à New York et à Washington, les services secrets pourtant les mieux financés du monde ont montré leurs limites. »
Il ajoute deux observations fort justes :
« Seules les situations de désespoir total produisent des fanatiques capables de se muer en kamikazes.
« S'attaquer aux racines du mal suppose une politique de développement économique plus équilibrée, et il n'y a pas de temps à perdre. »
6. Oussama Ben Laden est arabe et musulman intégriste ; son discours relève d'une rhétorique religieuse, d'où la résonance très forte qu'il trouve en terre d'islam.
Mais ce qu'ignorent ceux qui vivent en Europe ou aux États-Unis, c'est que les faibles, les pauvres et les opprimés d'Afrique et d'Asie, même lorsqu'ils ne sont pas musulmans mais chrétiens ou animistes, bouddhistes ou confucéens, sont très nombreux à vibrer au nom de Ben Laden et à ses proclamations.
Autant que la masse des musulmans, ils voient en lui l'homme qui s'est dressé face aux riches et aux puissants ; celui qui a osé les défier, s'attaquer à leurs villes et à leurs privilèges ; un héros providentiel engagé, pensent-ils, dans la défense des faibles et des opprimés.
En ce sens, Ben Laden rejoint le combat des antimondialistes (voir page 15 l'analyse du Herald Tribune), en le dépassant puisque lui et ses disciples, se considérant en guerre, acceptent de tuer et de mourir.
7. Sur le point d'entrer dans sa septième semaine, la guerre risque fort de déborder le seul Afghanistan, échappant à ceux qui l'ont déclenchée et croient la contrôler.
Qui se bat contre qui ? Nous ne le savons pas avec suffisamment de précision. Quels sont les objectifs de guerre des uns, les conditions de retour à la paix des autres ? Se retrouvent-ils dans leurs calculs et arrière-pensées, ceux qui se sont autoproclamés chefs de cette guerre ?
Qui est en train de trahir ? Qui sera tué, qui sera déstabilisé ? Et si on nous avait embarqués dans un navire sans capitaine digne de ce nom ?
Regardez bien et écoutez : vous ne verrez ni n'entendrez personne, parmi ceux qui se croient les rois du monde, parler de retour à la paix, de recherche de solutions pour éviter l'embrasement ou la crise économique, et les souffrances qu'ils engendrent.
Qui se préoccupe de dominer le tumulte ou d'essayer de calmer la tempête ? Certainement pas Bush, ni Blair, ni Poutine, grisés par leur statut de chefs de guerre.
La paix, elle, n'a pas de chef. Même pas l'ONU et son secrétaire général, Prix Nobel de la paix, certes, mais prisonniers de New York et, pour l'heure, incapables de se démarquer des thèses américaines...