Nous sommes donc au début d'un nouveau siècle, le XXIe de l'ère chrétienne, et même d'un millénaire, le troisième. La tentation est forte de chercher à discerner ce qu'on appelle « les tendances lourdes » : ce qui, au sens le plus fort du terme, est appelé à changer.
Nous vivons une époque de mutations rapides, désordonnées en apparence mais commandées par une logique et des liens de cause à effet.
Les sciences (et les techniques qui en découlent) nous promettent des surprises, que les scientifiques eux-mêmes sont en peine de maîtriser. Il y a cependant un changement que les spécialistes prévoient avec une relative certitude, et qui affectera notre vie à tous d'ici à deux ou trois décennies : c'est la fin annoncée, voire programmée, de l'ère du pétrole et du moteur à explosion. Il est désormais certain, en effet, que le pétrole, source de revenus fabuleux pour les pays qui l'exportent, vecteur d'une préoccupante pollution et facteur du réchauffement de la planète, sera remplacé par l'hydrogène ; avant de s'épuiser, il deviendra inutile et sera donc sans valeur.
Je vous laisse imaginer les conséquences sur les pays qui en vivent depuis un demi-siècle ou plus. Presque aucun n'en a véritablement profité et, plus grave, ne s'est préparé à se passer des recettes considérables qu'il assure. Principales victimes expiatoires de cette extraordinaire mutation : une bonne dizaine de pays arabes, musulmans ou africains, qui auront été les cigales de l'ère du pétrole...
Pendant le même laps de temps, c'est-à-dire le temps d'une génération, on prévoit, sans grand risque d'erreur, l'émergence, dans le sud de la planète, d'au moins deux très grosses fourmis. Pour décrire cette évolution, très positive, je donne la parole à un grand capitaliste, le nouveau patron de General Electric, successeur du mythique Jack F. Welch.
Pour Jeffrey R. Immelt, l'avenir du Japon, actuelle deuxième puissance économique du monde, est sombre, tandis que celui de l'Union européenne est prometteur. Mais, se tournant vers l'Asie continentale, il confirme ce que nous avons souvent annoncé dans Jeune Afrique/L'intelligent : dans sa première moitié, le siècle verra l'avènement de la Chine et de l'Inde, dont il n'est pas inutile de rappeler qu'elles totalisent, à elles deux, 2,3 milliards d'hommes et de femmes, soit 40 % de la population mondiale.
Avec cet avènement lui aussi programmé, c'est donc le sud de la planète qui « revient » à la civilisation, renoue avec la modernisation et le progrès.
- La Chine
« Elle va devenir la deuxième économie du monde », prédit Jeffrey R. Immelt, qui ajoute : « Sa direction politique comprend les aspirations des Chinois. Nous n'approuvons pas et n'avons pas à approuver les décisions de ses dirigeants. Mais ils sont orientés vers un bel avenir, et le changement qu'ils impriment à leur pays est irrésistible. »
- L'Inde
« Ce qui s'y est enclenché est grandiose, nous dit le même Jeffrey R. Immelt. Le pays forme chaque année 30 000 ingénieurs électriciens et électroniciens. Le capital humain, l'éducation, l'intelligence, sont fabuleux ; l'infrastructure se modernise et la recherche est au meilleur niveau mondial... »
Un autre cerveau, qui connut son heure de gloire dans les années soixante-dix et dont les plus jeunes d'entre vous risquent d'avoir oublié jusqu'au nom, Henry Kissinger, confirme le pronostic, au moins pour la Chine, dont il est un connaisseur-admirateur : « Avec la Chine, dit-il dans une interview au Financial Times, vous avez un problème philosophique (et de civilisation). Beaucoup pensent que ce grand pays sera, dans peu d'années, le vrai rival des États-Unis et que nous avons intérêt à ne pas attendre, pour l'affronter, qu'il soit devenu capable de nous défier. Pour l'heure, Washington a opté pour une relation de non-affrontement, mais cela peut changer. »
Henry Kissinger s'intéresse toutefois davantage au présent qu'à l'avenir. Ses pensées acérées tournent autour de la géopolitique de 2002. Pour l'anecdote, je vous en livre quelques-unes :
- Bill Clinton ? « Il n'a rien laissé de durable, même pas quelqu'un qui lui soit durablement attaché. Il n'y a pas de culte Clinton comme il y a eu un culte Kennedy... Curieusement, Clinton n'avait aucun sens de ses responsabilités envers la nation et n'était intéressé que par lui-même. »
- Poutine ? « Il sait que la Russie est et sera trop faible pour se permettre de se lancer dans une compétition stratégique avec les États-Unis. D'où sa recherche d'accommodement et de convergence avec nous : cela durera un temps car, nous aussi, nous y avons pour le moment intérêt. »
- Les Américains ? « Nous avons tendance à traiter les autres pays comme s'ils étaient les filiales, voire les succursales d'une maison mère : les États-Unis. »
- Tony Blair ? « J'ai été agréablement surpris qu'il se fasse le héraut de la cause américaine, mais je comprends le sens de sa manoeuvre : montrer que la Grande-Bretagne peut être utile aux États-Unis, certes, mais aussi, et en même temps, à l'Europe ; être un pont entre cette dernière et l'Amérique permettra à la Grande-Bretagne de renforcer la place et le rôle qu'elle peut espérer jouer en Europe. »
- L'Europe ? « Elle va subir des tensions qui peuvent la mettre en danger : quand elle comptera vingt-six pays, l'idéal de l'unification en sera contrecarré, affaibli. Élargissement et approfondissement sont fondamentalement contradictoires... »