La semaine dernière, Yasser Arafat a évoqué, pour la première fois, la question de sa succession dans une interview à deux journaux arabes : « Pas de problème, a-t-il dit en substance, en cas de disparition, c'est le président de l'Assemblée (Ahmed Qoreï, dit Abou Ala) qui me succède et organise des élections dans les soixante jours. Quant à l'OLP, c'est son secrétaire général, Mahmoud Abbas, qui la dirigera en attendant la désignation d'un nouveau président... »
Cette réponse n'est pas sérieuse parce qu'elle n'est applicable, à la rigueur, qu'en temps normal : si Arafat disparaissait aujourd'hui, imagine-t-on des élections en Palestine occupée, et en pleine Intifada, dans les soixante jours ?
Lisez en pages 51-66 le dossier que nous consacrons à ce problème et vous constaterez avec nous que la succession n'est pas en ordre. L'interview ne fait que confirmer qu'Arafat ne veut pas qu'elle le soit !
On peut le comprendre : il ne veut pas faciliter la tâche de celui qui veut le voir hors jeu.
Alors, il faut espérer que le « Vieux », comme on l'appelle, tiendra et survivra à celui qui rêve de l'enterrer politiquement, voire physiquement : Ariel Sharon.
Le Premier ministre israélien était jeudi et vendredi derniers, une fois de plus, chez son nouvel ami George W. Bush. Visite trimestrielle à Washington pour raffermir « l'axe du bien », demander une aide économique - Israël en a besoin -, dire que c'est « le dernier quart d'heure » de l'Intifada, qu'il a un plan dont le préalable est d'écarter Arafat et que le sharonisme va gagner pour peu que l'Amérique reste ferme et lui maintienne son soutien.
Le sharonisme, son auteur l'a défini dans une confidence faite à son ami le journaliste du New York Times William Safire juste avant de rencontrer George W. Bush. Lisez, c'est étonnant : « Nous devons résoudre nos problèmes économiques, sauver les Juifs d'Argentine (sic), combattre l'anti-sémitisme en France (re-sic), obtenir un cessez-le-feu (en Palestine). Je suis capable de le faire. »
Vous le constatez avec moi, le Premier ministre que les Israéliens ont élu il y a un an, et entre les mains duquel ils ont remis leur destin, se situe à un niveau bien bas.
Cela dit, je pense que l'affrontement actuel entre Palestiniens et Israéliens est entré en effet dans son dernier quart d'heure. Et que l'emportera celui qui tiendra le plus longtemps. Le rapport des forces sur le terrain et la disproportion entre elles comptent, bien sûr. Mais pas autant que la volonté de gagner, de se libérer.
En 1959, en Algérie, l'armée française était dans la situation où se trouve aujourd'hui l'armée israélienne dans les territoires qu'elle quadrille : maîtresse du terrain. Mais ce sont les Algériens qui ont tenu le dernier quart d'heure et ont gagné.
En 1967, à Hanoi, sous les bombes de B-52 américains, le Premier ministre vietnamien, Pham Van Dong, m'a dit :
« Vous nous voyez surclassés militairement par la plus grande puissance du monde mais, je vous l'assure, c'est nous qui allons gagner, et je vais vous expliquer pourquoi : nous avons décidé de résister dix ans si les Américains nous font la guerre dix ans, vingt ans s'il la font vingt ans. Ils se lasseront les premiers et, alors, il ne nous restera qu'à négocier leur retrait... »
Dans le texte que nous publions en page 66, Yasser Arafat définit pour la première fois, clairement et par écrit, les objectifs de guerre et les conditions de paix des Palestiniens.
Ce sont très précisément ceux du camp israélien de la paix, ceux de la majorité des Arabes, ceux qu'accepte l'Europe, ceux que devrait prendre en charge le secrétaire général de l'ONU s'il se décidait à jouer le rôle que lui confère la Charte et qui est celui de sa fonction, ceux que voudraient voir se réaliser la majorité des Juifs de la diaspora et, d'ailleurs, tout homme raisonnable.
Ne les rejettent que les plus obtus des membres du Likoud israélien, une partie des colons et, aux États-Unis, un Rumsfeld ou un Wolfowitz et peut-être, hélas ! un George W. Bush.
Ce n'est pas peu ? En effet. Mais, à la fin des fins, cela compte moins, à moyen terme, que ce qui commence à se faire jour dans l'opinion israélienne, qui pourrait s'amplifier, et que j'énumère ci-dessous :
- Depuis un an, Sharon et son gouvernement se consacrent à la guerre et délaissent l'économie. Résultat : récession et chômage.
- Le bilan de l'Intifada est très lourd pour les Palestiniens, mais les pertes israéliennes - de 15 % à 20 % du total - approchent de l'insupportable.
Conséquence de la récession et de l'insécurité : le pourcentage d'Israéliens qui font confiance à Sharon commence à baisser et se situe désormais à moins de 50 % : ils seront de plus en plus nombreux à se souvenir qu'ils l'ont élu sur sa promesse, non tenue à ce jour - et probablement non tenable -, de ramener la sécurité.
- Le président de la République, Moshe Katzav, et celui de la Knesset, Avraham Burg, ont pris position publiquement contre Sharon et sa politique. Le premier souhaite rendre visite à Arafat et négocier une trêve (houdna) avec lui, le second ne veut plus que son pays soit défiguré par « les tares de l'occupation imposée à un autre peuple ».
- Plus de cent officiers israéliens se sont résolus à prendre le risque de désobéir à leur hiérarchie dès lors que ses ordres leur paraissent illégaux ou ressortir du crime de guerre.
D'autres, celui de déclarer leur refus de servir dans les territoires occupés.
Il ne faut ni surévaluer ni sous-évaluer ce début d'évolution. Mais, à mes yeux, il signifie que le temps ne travaille ni pour Sharon ni pour la politique qu'il personnifie et s'emploie à mettre en oeuvre.