Inventée par les conseillers en communication de George W. Bush pour pimenter son discours sur « l'état de l'Union » prononcé le 29 janvier, l'expression a fait florès. Le président américain s'en est servi pour stigmatiser trois régimes qu'il a ainsi distingués de tous les autres et dont il a fait, du jour au lendemain, les trois ennemis que l'Amérique s'est jurée d'abattre.
Deux se trouvent au Moyen-Orient, voisins mais plus ennemis que frères : l'un est arabe, l'Irak, dirigé d'une main de fer depuis un quart de siècle par le dictateur sanguinaire Saddam Hussein ; l'autre est musulman chiite, l'Iran, gouverné depuis vingt-trois ans par une « mollahchie » obscurantiste.
Triste avatar du stalinisme, le troisième, la Corée du Nord, est situé en Asie. C'est une monarchie communiste, fermée sur elle-même, vouée, depuis plus d'un demi-siècle, à un culte de la personnalité héréditaire.
Les trois régimes suscitent dans le monde entier, à des degrés divers, une réprobation assez générale, et on ne trouvera nulle part, même dans le monde arabo-musulman pour les deux premiers, ou en Asie pour le troisième, de partisans convaincus de ces oppresseurs.
Et pourtant, le monde entier a mal accueilli le réquisitoire de George W. Bush contre ces trois pays, et l'on a pu noter que les grands alliés européens de l'Amérique n'étaient pas les moins véhéments.
Près d'un mois après le lancement de la désormais célèbre formule « axe du Mal », ses auteurs ont dû corriger le tir.
Ils ont reconnu que les trois régimes sont trop différents, voire hostiles les uns aux autres, pour qu'on puisse parler d'un « axe », et qu'au lendemain du 11 septembre l'Iran n'était pas loin d'être classé parmi les amis...
Ils ont dû préciser que si l'opinion mondiale a compris que l'Amérique allait s'attaquer à ces pays l'un après l'autre pour renverser leurs régimes par la guerre comme elle l'a fait en Afghanistan, elle a mal compris : certes, « aucune option n'est exclue contre les États qui menacent les États-Unis et le reste du monde civilisé par le terrorisme ou par les armes de destruction massive. Mais la guerre n'est pas la première... »
« Si le ton guerrier de notre président a fait croire que nous avons décidé d'attaquer l'Irak, ont ajouté les collaborateurs de George W. Bush, c'est seulement parce qu'il a un discours clair et carré. Mais il n'agit que patiemment et prudemment... »
Que penser de cet épisode de la guerre contre le terrorisme ? Au risque d'étonner ceux de mes lecteurs qui croient, à tort, que je suis antiaméricain, je dirai ceci :
1. Pensant incarner « le Bien », les Américains nous ont habitués à coller le qualificatif de « mal » à leur ennemi du moment : la Chine était, jusqu'en 1970, « la puissance du Mal », l'URSS « l'empire du Mal » dans les années quatre-vingt ; aujourd'hui, on descend de plusieurs crans pour rassembler trois pays en un axe sans colonne vertébrale sous le vocable d'« axe du Mal ».
2. Même traumatisée et gouvernée par des hommes sans vision, l'Amérique reste une démocratie. Les contrepoids intérieurs et extérieurs ont joué pour obliger George W. Bush et son équipe à mettre beaucoup d'eau dans leur vin.
3. Que l'Amérique menace haut et fort de mauvais régimes pour les obliger à s'amender et à devenir fréquentables ne me gêne pas.
À condition que le mauvais régime ne soit pas celui qui a cessé de plaire à l'Amérique et le bon celui qui s'est aplati devant elle pour regagner ses faveurs.
N'y aurait-il pas sur l'un ou l'autre des cinq continents d'autres régimes qui, bien qu'amis des États-Unis, mériteraient de faire partie de « l'axe du Mal » ?
4. Si l'Amérique voulait débarrasser les Irakiens de leur dictateur (et le Moyen-Orient de la menace qu'il représente), l'Iran d'un régime où les élus n'ont pas de pouvoir tandis que ceux qui l'accaparent ne sont pas élus, la Corée du faux communisme (plus oppresseur que le vrai), nous l'accepterions, à condition que cette démocratie ne se comporte pas... en dictateur.
L'Amérique ne peut pas être celui qui désigne le coupable, prononce la sentence en dernier ressort et l'exécute sans témoin, s'arrogeant le droit d'éliminer qui lui déplaît pour le remplacer par qui lui convient.
Les spectateurs que nous sommes ne conservant que celui d'applaudir... avant sommation.