La paix israélo-arabe à l'horizon
lundi 4 mars 2002 :: Divers :: #59 :: rss :: lu 1667 fois
Thomas L. Friedman, journaliste-éditorialiste du New York Times, a raconté dans notre dernier numéro les circonstances qui ont fait de lui le truchement de ce qu'on appelle désormais « l'initiative saoudienne pour ramener la paix entre Israël et les Arabes ». En page 70 de ce numéro, Henry Siegman ajoute son témoignage à celui de Friedman et appelle à saisir la balle au bond.
Le prince héritier Abdallah, 78 ans, gouverne l'Arabie saoudite avec une sage et inhabituelle sobriété depuis six ans. L'idée qu'il a exposée et qu'on appelle désormais « le plan saoudien » est, comme toutes les idées géniales, d'une très grande simplicité : « Conformément aux résolutions de l'ONU, un retrait total de tous les territoires occupés, y compris Jérusalem [et le Golan] contre une totale normalisation des relations entre les vingt-deux pays arabes et Israël.
« J'ai rédigé un discours en ce sens, précise le prince. Je comptais le prononcer devant le sommet de la Ligue et essayer de rallier l'ensemble du monde arabe à cette proposition. [...]
« Je souhaitais trouver une manière de dire aux Israéliens que les Arabes ne les méprisent ni ne les rejettent. Ils refusent juste l'oppression et le traitement inhumain que leur gouvernement inflige aux Palestiniens. J'ai pensé que c'était là un signal possible à l'adresse du peuple israélien. »
Il s'agit, vous l'avez compris, des conditions de paix que l'ensemble du monde arabe communiquera dans les prochaines semaines à Israël. Ni plus ni moins.
Et ces conditions de paix sont si attrayantes qu'elles apparaîtront à la majorité des Israéliens, lorsqu'elles seront formalisées, comme « une proposition qu'on ne peut refuser ». Exactement comme celle que leur a faite le président Sadate au cours de son voyage à Jérusalem en novembre 1977.
Je peux relater pour mes lecteurs la genèse de cette idée, jamais rapportée jusqu'ici dans aucun journal et que je tiens de témoins directs qui m'en ont fait la confidence en avril dernier, il y a donc onze mois.
L'idée n'est pas du prince Abdallah qui, d'ailleurs, n'en a pas revendiqué la paternité. Elle est plus ancienne qu'il n'y paraît puisqu'elle a été formulée pour la première fois il y a un an, au dernier sommet de la Ligue arabe, qui s'est tenu à Amman, capitale de la Jordanie, les 27 et 28 mars 2001.
Elle est d'inspiration maghrébine et a été exposée à huis clos devant ses pairs, le 28 mars 2001, par... Mouammar Kaddafi, en son nom et en celui des présidents tunisien et algérien, Zine el-Abidine Ben Ali et Abdelaziz Bouteflika.(*)
À l'origine de l'idée, ces deux derniers ont pensé que si elle était exposée aux autres chefs d'État arabes par Kaddafi, réputé très hostile au compromis avec Israël, elle aurait le maximum de chances de « passer ».
Les deux présidents maghrébins ont fait valoir que l'État d'Israël, dont l'économie est prospère et l'armée puissante, a été créé par une résolution des Nations unies en date de 1947. Membre de cette organisation et reconnu à ce titre par l'écrasante majorité des 190 pays qui la constituent, il a pour allié indéfectible les États-Unis, bénéficie de la sollicitude des grands pays d'Europe et de celle, encore plus affirmée, de la puissante diaspora juive. Il ne peut donc être ni réduit ni même ramené à ses frontières initiales de novembre 1947.
Cela étant, les chefs d'État arabes du XXIe siècle ont le devoir de renoncer sans plus tarder à la ligne énoncée en septembre 1967, comme un slogan, par leurs aînés réunis en sommet à Khartoum : « Pas de réconciliation, pas de reconnaissance, pas de négociation [avec Israël]. »
N'ayant pas accepté Israël dans les frontières initiales que lui a données l'ONU en 1947 - contrairement à ce que recommandait Bourguiba -, il nous faut l'accepter aujourd'hui dans celles de mai 1967 : « Contre l'évacuation des territoires arabes occupés en juin 1967 à la faveur de la guerre des Six Jours (Cisjordanie, Jérusalem-Est et Golan), nous normaliserons nos relations avec lui et tenterons l'expérience de vivre côte à côte avec un pays dont la présence au milieu du monde arabe s'est imposée à nous. »
Kaddafi, qui n'est pas le moins lucide des leaders arabes, a donc exposé cette réflexion, à huis clos, en présence des seuls chefs d'État. Il a été décidé qu'un comité de cinq pays - dont l'Arabie saoudite - serait chargé d'approfondir la réflexion, d'identifier les avantages et les inconvénients d'une telle démarche.
Mais comme le sommet d'Amman s'est tenu quelques jours après l'accession au pouvoir, en Israël, d'Ariel Sharon, opposé au processus de paix, s'est posée la question de l'opportunité même de la démarche.
Avant de se séparer, les chefs d'État sont convenus que le comité constitué leur ferait un rapport dans un an exactement, lors du sommet suivant : celui qui doit se tenir à Beyrouth les 27 et 28 mars courant.
C'est, compte tenu de la situation explosive en Palestine, de ses propres relations avec Washington, que le prince Abdallah a estimé devoir brusquer les choses et saisir, via le New York Times, les opinions américaine et israélienne avant même que lui et ses pairs ne débattent à nouveau, dans moins d'un mois, des conditions de paix à proposer à Israël.
Je pense qu'il a bien fait de prendre l'opinion publique mondiale à témoin : les réactions de celle-ci confirmeront aux Arabes qu'ayant, pour la première fois depuis bien longtemps, pris l'initiative au lieu de se contenter de réagir, ils sont enfin sur la voie qui mène à la solution.
Mais, en Israël, il y a au pouvoir Sharon et son équipe, en embuscade Netanyahou et la sienne ; il y a la droite du Likoud, les partis religieux et les colons, tous opposés au processus de paix.
Y a-t-il une chance pour que Sharon réagisse positivement à l'initiative arabe de 2002 comme Begin, alors Premier ministre d'Israël, à celle de Sadate en 1977 ? Possible, mais j'en doute.
Il suffit, pour justifier le scepticisme, de lire ce qu'écrit William Safire (dans le New York Times). Ami, confident et interprète des arrière-pensées de Sharon, déjà cité dans ces colonnes, Safire écrivait, il y a trois jours :
« Sharon étudie la mise en place de zones tampon pour protéger les centres d'habitation israéliens et les terrains d'aviation des incursions terroristes et des tirs de roquettes. Il ne s'agit pas d'un mur, encore moins d'une frontière, mais d'une bande de terrain large de trois kilomètres avec des patrouilles mobiles équipées d'appareils de détection électronique. L'armée restera autorisée à frapper encore plus fort ceux qui organisent et perpétuent la violence.
« Le gouvernement de coalition israélien ne se leurre pas pour autant : cette mesure réduira les pertes civiles, mais ne mettra pas fin à la guérilla. Celle-ci ne cessera que lorsque les Arabes auront compris qu'on ne peut briser la volonté du peuple israélien, que les États-Unis n'imposeront pas de paix bâtarde et n'accepteront pas d'arrangement proposé par l'ONU.
« Dans de futures négociations, Jérusalem ne sera pas divisé, la Cisjordanie et la vallée du Jourdain ne seront pas entièrement restituées, de même, une invasion d'immigrés arabes ne submergera pas l'État juif.
« Les projets extrémistes d'Arafat supposent une victoire de la guérilla. Cela ne se réalisera pas... »
Au rameau d'olivier tendu par les dirigeants arabes, le sharonisme oppose, pour le moment en tout cas, la politique du « bunker ».
Pour ma part, je fais confiance à l'immense désir de paix de la grande majorité de la population et de l'intelligentsia israéliennes, sous-estimé jusqu'ici par les Arabes. Je pense qu'il balaiera la résistance d'arrière-garde de la bande à Sharon-Netanyahou et que la paix entre Arabes et Juifs pointe enfin à l'horizon.
Ne s'y opposent plus, si l'Amérique de Bush s'y rallie, que les islamistes, d'un côté, les sharonistes-netanyahistes, de l'autre.
Le prince héritier Abdallah, 78 ans, gouverne l'Arabie saoudite avec une sage et inhabituelle sobriété depuis six ans. L'idée qu'il a exposée et qu'on appelle désormais « le plan saoudien » est, comme toutes les idées géniales, d'une très grande simplicité : « Conformément aux résolutions de l'ONU, un retrait total de tous les territoires occupés, y compris Jérusalem [et le Golan] contre une totale normalisation des relations entre les vingt-deux pays arabes et Israël.
« J'ai rédigé un discours en ce sens, précise le prince. Je comptais le prononcer devant le sommet de la Ligue et essayer de rallier l'ensemble du monde arabe à cette proposition. [...]
« Je souhaitais trouver une manière de dire aux Israéliens que les Arabes ne les méprisent ni ne les rejettent. Ils refusent juste l'oppression et le traitement inhumain que leur gouvernement inflige aux Palestiniens. J'ai pensé que c'était là un signal possible à l'adresse du peuple israélien. »
Il s'agit, vous l'avez compris, des conditions de paix que l'ensemble du monde arabe communiquera dans les prochaines semaines à Israël. Ni plus ni moins.
Et ces conditions de paix sont si attrayantes qu'elles apparaîtront à la majorité des Israéliens, lorsqu'elles seront formalisées, comme « une proposition qu'on ne peut refuser ». Exactement comme celle que leur a faite le président Sadate au cours de son voyage à Jérusalem en novembre 1977.
Je peux relater pour mes lecteurs la genèse de cette idée, jamais rapportée jusqu'ici dans aucun journal et que je tiens de témoins directs qui m'en ont fait la confidence en avril dernier, il y a donc onze mois.
L'idée n'est pas du prince Abdallah qui, d'ailleurs, n'en a pas revendiqué la paternité. Elle est plus ancienne qu'il n'y paraît puisqu'elle a été formulée pour la première fois il y a un an, au dernier sommet de la Ligue arabe, qui s'est tenu à Amman, capitale de la Jordanie, les 27 et 28 mars 2001.
Elle est d'inspiration maghrébine et a été exposée à huis clos devant ses pairs, le 28 mars 2001, par... Mouammar Kaddafi, en son nom et en celui des présidents tunisien et algérien, Zine el-Abidine Ben Ali et Abdelaziz Bouteflika.(*)
À l'origine de l'idée, ces deux derniers ont pensé que si elle était exposée aux autres chefs d'État arabes par Kaddafi, réputé très hostile au compromis avec Israël, elle aurait le maximum de chances de « passer ».
Les deux présidents maghrébins ont fait valoir que l'État d'Israël, dont l'économie est prospère et l'armée puissante, a été créé par une résolution des Nations unies en date de 1947. Membre de cette organisation et reconnu à ce titre par l'écrasante majorité des 190 pays qui la constituent, il a pour allié indéfectible les États-Unis, bénéficie de la sollicitude des grands pays d'Europe et de celle, encore plus affirmée, de la puissante diaspora juive. Il ne peut donc être ni réduit ni même ramené à ses frontières initiales de novembre 1947.
Cela étant, les chefs d'État arabes du XXIe siècle ont le devoir de renoncer sans plus tarder à la ligne énoncée en septembre 1967, comme un slogan, par leurs aînés réunis en sommet à Khartoum : « Pas de réconciliation, pas de reconnaissance, pas de négociation [avec Israël]. »
N'ayant pas accepté Israël dans les frontières initiales que lui a données l'ONU en 1947 - contrairement à ce que recommandait Bourguiba -, il nous faut l'accepter aujourd'hui dans celles de mai 1967 : « Contre l'évacuation des territoires arabes occupés en juin 1967 à la faveur de la guerre des Six Jours (Cisjordanie, Jérusalem-Est et Golan), nous normaliserons nos relations avec lui et tenterons l'expérience de vivre côte à côte avec un pays dont la présence au milieu du monde arabe s'est imposée à nous. »
Kaddafi, qui n'est pas le moins lucide des leaders arabes, a donc exposé cette réflexion, à huis clos, en présence des seuls chefs d'État. Il a été décidé qu'un comité de cinq pays - dont l'Arabie saoudite - serait chargé d'approfondir la réflexion, d'identifier les avantages et les inconvénients d'une telle démarche.
Mais comme le sommet d'Amman s'est tenu quelques jours après l'accession au pouvoir, en Israël, d'Ariel Sharon, opposé au processus de paix, s'est posée la question de l'opportunité même de la démarche.
Avant de se séparer, les chefs d'État sont convenus que le comité constitué leur ferait un rapport dans un an exactement, lors du sommet suivant : celui qui doit se tenir à Beyrouth les 27 et 28 mars courant.
C'est, compte tenu de la situation explosive en Palestine, de ses propres relations avec Washington, que le prince Abdallah a estimé devoir brusquer les choses et saisir, via le New York Times, les opinions américaine et israélienne avant même que lui et ses pairs ne débattent à nouveau, dans moins d'un mois, des conditions de paix à proposer à Israël.
Je pense qu'il a bien fait de prendre l'opinion publique mondiale à témoin : les réactions de celle-ci confirmeront aux Arabes qu'ayant, pour la première fois depuis bien longtemps, pris l'initiative au lieu de se contenter de réagir, ils sont enfin sur la voie qui mène à la solution.
Mais, en Israël, il y a au pouvoir Sharon et son équipe, en embuscade Netanyahou et la sienne ; il y a la droite du Likoud, les partis religieux et les colons, tous opposés au processus de paix.
Y a-t-il une chance pour que Sharon réagisse positivement à l'initiative arabe de 2002 comme Begin, alors Premier ministre d'Israël, à celle de Sadate en 1977 ? Possible, mais j'en doute.
Il suffit, pour justifier le scepticisme, de lire ce qu'écrit William Safire (dans le New York Times). Ami, confident et interprète des arrière-pensées de Sharon, déjà cité dans ces colonnes, Safire écrivait, il y a trois jours :
« Sharon étudie la mise en place de zones tampon pour protéger les centres d'habitation israéliens et les terrains d'aviation des incursions terroristes et des tirs de roquettes. Il ne s'agit pas d'un mur, encore moins d'une frontière, mais d'une bande de terrain large de trois kilomètres avec des patrouilles mobiles équipées d'appareils de détection électronique. L'armée restera autorisée à frapper encore plus fort ceux qui organisent et perpétuent la violence.
« Le gouvernement de coalition israélien ne se leurre pas pour autant : cette mesure réduira les pertes civiles, mais ne mettra pas fin à la guérilla. Celle-ci ne cessera que lorsque les Arabes auront compris qu'on ne peut briser la volonté du peuple israélien, que les États-Unis n'imposeront pas de paix bâtarde et n'accepteront pas d'arrangement proposé par l'ONU.
« Dans de futures négociations, Jérusalem ne sera pas divisé, la Cisjordanie et la vallée du Jourdain ne seront pas entièrement restituées, de même, une invasion d'immigrés arabes ne submergera pas l'État juif.
« Les projets extrémistes d'Arafat supposent une victoire de la guérilla. Cela ne se réalisera pas... »
Au rameau d'olivier tendu par les dirigeants arabes, le sharonisme oppose, pour le moment en tout cas, la politique du « bunker ».
Pour ma part, je fais confiance à l'immense désir de paix de la grande majorité de la population et de l'intelligentsia israéliennes, sous-estimé jusqu'ici par les Arabes. Je pense qu'il balaiera la résistance d'arrière-garde de la bande à Sharon-Netanyahou et que la paix entre Arabes et Juifs pointe enfin à l'horizon.
Ne s'y opposent plus, si l'Amérique de Bush s'y rallie, que les islamistes, d'un côté, les sharonistes-netanyahistes, de l'autre.
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