La main tendue
lundi 1 avril 2002 :: Divers :: #52 :: rss :: lu 1669 fois
Les incidents, les divergences et la confusion qui ont marqué le début du sommet arabe de Beyrouth (27 et 28 mars) ont conduit beaucoup de commentateurs à parler trop tôt de fiasco. Mais son dénouement heureux permet-il d'espérer pour autant que la paix soit enfin en vue ?
À l'heure où j'écris ces lignes, la situation sur le terrain et les initiatives de ceux qui ne veulent pas la paix risquent de prévaloir et de tout « casser » ; c'est, en tout cas, l'objectif secret du général Ariel Sharon, la seule chance qui lui reste de sauver sa fin de carrière politique.
L'évaluation que je vous soumets ci-dessous tient le plus grand compte de l'élément nouveau qu'on peut qualifier d'historique : la proposition arabe de paix globale avec Israël, faite à l'issue du sommet de Beyrouth.
1. Le conflit israélo-arabe a désormais une solution théorique. On y est parvenu par touches successives :
a) Pour le volet Israël-Palestine : Camp David II (juillet 2000), puis, pour pallier les insuffisances de celui-ci(*) et tenir compte de l'Intifada (qui a débuté le 28 septembre 2000), propositions Clinton (décembre 2000) et négociations de Taba (21-28 janvier 2001).
b) Pour le volet arabo-israélien : l'initiative saoudienne de février-mars 2002, confirmée par le discours prononcé par le prince héritier Abdallah à Beyrouth, le 27 mars, a été adoptée le lendemain par tous les pays arabes, à l'unanimité.
2.Dans les deux camps - Israël, diaspora juive et États-Unis, d'un côté ; Palestiniens et Arabes, de l'autre -, une grande majorité, pas toujours silencieuse, est prête à conclure que la guerre peut se terminer sur la base des résolutions de l'ONU, dont certaines, non appliquées, datent de plus de trente ans. Plus précisément, la paix peut s'instaurer grâce à :
- L'évacuation par Israël des territoires arabes qu'il a conquis en 1967 (avec possibilités d'échanges, négociés et équilibrés, de territoires mineurs) ;
- Une solution humaine et digne au problème des réfugiés palestiniens, fondée sur leur droit (inaliénable et consacré par les textes) au retour, droit que les Juifs, mieux que d'autres, peuvent comprendre puisqu'ils l'ont eux-mêmes revendiqué, obtenu et exercé.
Les négociateurs palestiniens à Taba et les dirigeants arabes lors de leurs discussions avec les Européens et les Américains (ou entre eux) ont explicitement accepté que l'exercice par les Palestiniens de leur droit au retour ne mette en cause ni l'existence ni l'équilibre démographique de l'État hébreu.
Ceux des Israéliens et des Juifs qui rejettent le plan arabe de paix globale de crainte de voir « Israël détruit par le retour des réfugiés » devraient compléter leur information sur ce point essentiel.
- L'acceptation par Israël et ses voisins arabes du fait de vivre côte à côte, dans des frontières sûres et reconnues, grosso modo celles de 1967 ; et de nouer entre eux des relations diplomatiques, puis commerciales et culturelles (qui ne pourront se développer que petit à petit, au fur et à mesure que s'apaiseront les esprits, quand les avantages de la coopération commenceront d'apparaître à l'homme de la rue).
3.On a dit ici et là que l'initiative saoudienne n'apportait pas grand-chose de nouveau, que l'échange paix contre territoires est un concept qui date de la Conférence de Madrid (1991).
L'idée neuve, qui donne au plan arabe de paix sa meilleure chance de convaincre les Israéliens et les Juifs, est qu'il s'agit, cette fois, pour Israël d'être reconnu dans son territoire de mai 1967 d'un seul coup par tous les pays arabes, limitrophes ou éloignés, de faire la paix avec tous, de terminer ainsi, de manière inespérée, une guerre commencée en 1948.
Ce n'est pas une évolution mais une révolution : en août-septembre 1967, réunis à Khartoum après leur défaite, les gouvernants arabes avaient clamé un triple non : pas de reconnaissance (d'Israël), pas de négociation, pas de paix !
Il leur aura fallu trente-cinq ans - plus d'une génération - pour renier complètement ce triple refus et dire, avec l'adhésion de la majorité de leurs peuples, exactement le contraire, soit trois fois « oui » : Oui à la négociation, oui à la paix, oui à la reconnaissance (d'Israël).
4.La solution théorique étant trouvée et la majorité des peuples concernés étant prête à la mettre en oeuvre, pourquoi l'affrontement et la guerre continuent-ils ?
Parce qu'en Israël - principalement à cause des erreurs tactiques d'Arafat et de l'Autorité palestinienne - le pouvoir est détenu, depuis plus d'un an, par une minorité rassemblée autour de Sharon, et qui professe ceci :
- par la guerre, elle peut étendre le territoire de l'État hébreu ;
- un « Israël forteresse » gardera plus facilement sa cohésion et le soutien de la diaspora juive et des États-Unis qu'un Israël en paix.
De cette situation nouvelle je tire une conclusion en cinq points :
- Chez les Arabes, les partisans de « la paix maintenant » sont au gouvernement, et ses adversaires, tel le Hamas, dans l'opposition ; chez les Israéliens, c'est l'inverse.
- Tant que l'actuel gouvernement israélien n'aura pas volé en éclats et que Sharon n'aura pas été remplacé, la paix n'a aucune chance d'être conclue.
Tant qu'il n'y aura pas - de nouveau - en Israël, un gouvernement préférant la paix, l'entente et la coopération avec ses voisins (et l'ensemble du monde arabe) à l'affrontement, le conflit continuera.
J'ajoute que, personnellement, je ne crois pas l'actuel président des États-Unis, dont on commence à bien connaître la psychologie, les calculs et les capacités, en situation de saisir l'opportunité historique du plan arabe et de faire ce qu'il faut pour empêcher Sharon de causer encore beaucoup de dégâts.
- Il n'y a pas, aujourd'hui, et il n'y aura pas, demain, de dirigeant arabe qui puisse envisager de concéder à l'État hébreu davantage que ce qui est contenu dans « l'initiative saoudienne » ;
- La main tendue par le prince Abdallah, un homme de 78 ans, dont on a vu qu'il était fier, ne le restera que si elle a des chances d'être saisie.
- Le plan qui énonce « les conditions arabes de paix globale » aura son heure, mais seulement après l'échec de Sharon, dont je ne doute pas.
Je suis d'ailleurs convaincu que ces propositions arabes de paix contribueront à accélérer cet échec et à jeter ce tueur de Palestiniens (et d'Israéliens), allergique à la paix, aux « poubelles de l'Histoire ».
Ironie de celle-ci, cruelle pour Sharon, mais qui n'est qu'un juste retour des choses : le plan arabe a été adopté tout près de Sabra et Chatila, de bien triste mémoire, et porte le nom de Beyrouth, où, en 1982, ce général « casse-cou » a connu son premier revers...
À l'heure où j'écris ces lignes, la situation sur le terrain et les initiatives de ceux qui ne veulent pas la paix risquent de prévaloir et de tout « casser » ; c'est, en tout cas, l'objectif secret du général Ariel Sharon, la seule chance qui lui reste de sauver sa fin de carrière politique.
L'évaluation que je vous soumets ci-dessous tient le plus grand compte de l'élément nouveau qu'on peut qualifier d'historique : la proposition arabe de paix globale avec Israël, faite à l'issue du sommet de Beyrouth.
1. Le conflit israélo-arabe a désormais une solution théorique. On y est parvenu par touches successives :
a) Pour le volet Israël-Palestine : Camp David II (juillet 2000), puis, pour pallier les insuffisances de celui-ci(*) et tenir compte de l'Intifada (qui a débuté le 28 septembre 2000), propositions Clinton (décembre 2000) et négociations de Taba (21-28 janvier 2001).
b) Pour le volet arabo-israélien : l'initiative saoudienne de février-mars 2002, confirmée par le discours prononcé par le prince héritier Abdallah à Beyrouth, le 27 mars, a été adoptée le lendemain par tous les pays arabes, à l'unanimité.
2.Dans les deux camps - Israël, diaspora juive et États-Unis, d'un côté ; Palestiniens et Arabes, de l'autre -, une grande majorité, pas toujours silencieuse, est prête à conclure que la guerre peut se terminer sur la base des résolutions de l'ONU, dont certaines, non appliquées, datent de plus de trente ans. Plus précisément, la paix peut s'instaurer grâce à :
- L'évacuation par Israël des territoires arabes qu'il a conquis en 1967 (avec possibilités d'échanges, négociés et équilibrés, de territoires mineurs) ;
- Une solution humaine et digne au problème des réfugiés palestiniens, fondée sur leur droit (inaliénable et consacré par les textes) au retour, droit que les Juifs, mieux que d'autres, peuvent comprendre puisqu'ils l'ont eux-mêmes revendiqué, obtenu et exercé.
Les négociateurs palestiniens à Taba et les dirigeants arabes lors de leurs discussions avec les Européens et les Américains (ou entre eux) ont explicitement accepté que l'exercice par les Palestiniens de leur droit au retour ne mette en cause ni l'existence ni l'équilibre démographique de l'État hébreu.
Ceux des Israéliens et des Juifs qui rejettent le plan arabe de paix globale de crainte de voir « Israël détruit par le retour des réfugiés » devraient compléter leur information sur ce point essentiel.
- L'acceptation par Israël et ses voisins arabes du fait de vivre côte à côte, dans des frontières sûres et reconnues, grosso modo celles de 1967 ; et de nouer entre eux des relations diplomatiques, puis commerciales et culturelles (qui ne pourront se développer que petit à petit, au fur et à mesure que s'apaiseront les esprits, quand les avantages de la coopération commenceront d'apparaître à l'homme de la rue).
3.On a dit ici et là que l'initiative saoudienne n'apportait pas grand-chose de nouveau, que l'échange paix contre territoires est un concept qui date de la Conférence de Madrid (1991).
L'idée neuve, qui donne au plan arabe de paix sa meilleure chance de convaincre les Israéliens et les Juifs, est qu'il s'agit, cette fois, pour Israël d'être reconnu dans son territoire de mai 1967 d'un seul coup par tous les pays arabes, limitrophes ou éloignés, de faire la paix avec tous, de terminer ainsi, de manière inespérée, une guerre commencée en 1948.
Ce n'est pas une évolution mais une révolution : en août-septembre 1967, réunis à Khartoum après leur défaite, les gouvernants arabes avaient clamé un triple non : pas de reconnaissance (d'Israël), pas de négociation, pas de paix !
Il leur aura fallu trente-cinq ans - plus d'une génération - pour renier complètement ce triple refus et dire, avec l'adhésion de la majorité de leurs peuples, exactement le contraire, soit trois fois « oui » : Oui à la négociation, oui à la paix, oui à la reconnaissance (d'Israël).
4.La solution théorique étant trouvée et la majorité des peuples concernés étant prête à la mettre en oeuvre, pourquoi l'affrontement et la guerre continuent-ils ?
Parce qu'en Israël - principalement à cause des erreurs tactiques d'Arafat et de l'Autorité palestinienne - le pouvoir est détenu, depuis plus d'un an, par une minorité rassemblée autour de Sharon, et qui professe ceci :
- par la guerre, elle peut étendre le territoire de l'État hébreu ;
- un « Israël forteresse » gardera plus facilement sa cohésion et le soutien de la diaspora juive et des États-Unis qu'un Israël en paix.
De cette situation nouvelle je tire une conclusion en cinq points :
- Chez les Arabes, les partisans de « la paix maintenant » sont au gouvernement, et ses adversaires, tel le Hamas, dans l'opposition ; chez les Israéliens, c'est l'inverse.
- Tant que l'actuel gouvernement israélien n'aura pas volé en éclats et que Sharon n'aura pas été remplacé, la paix n'a aucune chance d'être conclue.
Tant qu'il n'y aura pas - de nouveau - en Israël, un gouvernement préférant la paix, l'entente et la coopération avec ses voisins (et l'ensemble du monde arabe) à l'affrontement, le conflit continuera.
J'ajoute que, personnellement, je ne crois pas l'actuel président des États-Unis, dont on commence à bien connaître la psychologie, les calculs et les capacités, en situation de saisir l'opportunité historique du plan arabe et de faire ce qu'il faut pour empêcher Sharon de causer encore beaucoup de dégâts.
- Il n'y a pas, aujourd'hui, et il n'y aura pas, demain, de dirigeant arabe qui puisse envisager de concéder à l'État hébreu davantage que ce qui est contenu dans « l'initiative saoudienne » ;
- La main tendue par le prince Abdallah, un homme de 78 ans, dont on a vu qu'il était fier, ne le restera que si elle a des chances d'être saisie.
- Le plan qui énonce « les conditions arabes de paix globale » aura son heure, mais seulement après l'échec de Sharon, dont je ne doute pas.
Je suis d'ailleurs convaincu que ces propositions arabes de paix contribueront à accélérer cet échec et à jeter ce tueur de Palestiniens (et d'Israéliens), allergique à la paix, aux « poubelles de l'Histoire ».
Ironie de celle-ci, cruelle pour Sharon, mais qui n'est qu'un juste retour des choses : le plan arabe a été adopté tout près de Sabra et Chatila, de bien triste mémoire, et porte le nom de Beyrouth, où, en 1982, ce général « casse-cou » a connu son premier revers...
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