A l'heure où nous mettons sous presse ce numéro de Jeune Afrique/L'intelligent, le secrétaire d'État américain Colin Powell est au tout début de la négociation entre Israéliens et Palestiniens, c'est-à-dire, pour l'essentiel, entre Ariel Sharon et Yasser Arafat.
Il a pris soin d'y participer non seulement au nom de son tout-puissant pays et du président George W. Bush - ex-ami de Sharon -, mais aussi en plénipotentiaire du monde, en tout cas de sa partie intéressée ou concernée par la crise : l'Europe, la Russie, l'ONU, les pays arabes ou musulmans, l'Afrique du Sud...
Choqué par Sharon, ses déclarations et sa politique, révulsé par ce que fait son armée depuis plus de dix jours dans les villes palestiniennes, le monde entier a dit : trop c'est trop, il faut arrêter la guerre, obliger Israël, habitué à l'impunité, à cesser de faire comme si tout lui était permis.
Il aura fallu les excès d'un vieux général obtus et récidiviste du crime de guerre, que les Israéliens ont vraiment eu tort de porter au pouvoir, pour unir le monde civilisé contre ce que fait l'actuel gouvernement israélien.
Vous l'avez senti et vous le constaterez en lisant les seize pages que nous consacrons à l'événement : depuis une petite semaine, presque tout le monde dit de Sharon et de sa politique ce que, dans ce journal, nous répétons depuis quinze mois. Et le titre principal de notre dernière livraison, « Sharon, l'ennemi d'Israël », est devenu une évidence partagée, à travers le monde, par tous ceux qui n'ont pas d'oeillères.
Reste le plus important : en convaincre la majorité des Israéliens et ceux des Juifs qui croient encore que Sharon peut apporter à Israël « la paix et la sécurité », que les Arabes persistent à vouloir les jeter à la mer, qu'Arafat est le diable exterminateur.
L'espèce de consensus mondial que Sharon a réussi à dégager contre ce qu'il est et ce qu'il fait, et qui va continuer de s'affirmer, se traduit par des prises de position étonnantes :
- Culpabilisés depuis plus de cinquante ans par les crimes de Hitler contre les Juifs, les Allemands se sont senti la force et ont trouvé la liberté de dire à Israël, après George Bush : « Trop c'est trop » (voir p. 14).
- Le secrétaire général de l'ONU s'est enhardi au point de ne plus parler comme George W. Bush avant sa récente volte-face : emboîtant le pas aux Européens et à Colin Powell, Kofi Annan s'est résolu à exprimer un point de vue plus critique à l'endroit d'Israël.
- Le New York Times, traditionnellement favorable à Israël, au terme d'une lente évolution, a publié le 9 avril, sous le titre sans ambages « Sharon insulte l'Amérique », un éditorial de rupture avec ce Premier ministre qui dessert Israël et les Juifs (voir p. 12).
- L'Union européenne a surmonté ses hésitations et les nuances entre les positions de ses membres pour en arriver à menacer Israël de sanctions (voir p. 14).
- Le président Nelson Mandela n'a, lui, étonné personne en conjurant Sharon, de concert avec Frederik De Klerk (l'homme avec lequel il a enterré la hache de guerre et partagé le prix Nobel de la paix), de s'engager, au nom d'Israël, à renoncer au statut de puissance occupante (voir « Première Page » p. 4).
Confronté à cette levée de boucliers pacifique mais mondiale, et même s'il est poussé dans le dos par une poignée d'extrémistes encore plus à droite et plus horribles que lui (voir p. 10), aussi entêté et va-t-en-guerre qu'il soit, Sharon ne pourra que s'incliner.
Ironie du sort, il reviendra à Arafat et aux Arabes de suivre le conseil de Mandela : offrir à Sharon une porte de sortie honorable - pour lui permettre de sauver la face - en arrêtant les hostilités et en réitérant aux Israéliens les conditions de paix qu'ils ont énoncées, notamment lors du dernier sommet arabe de Beyrouth.
Je fais confiance, pour ma part, à l'habileté de Colin Powell pour utiliser à bon escient les cartes dont il s'est muni avant d'arriver à Jérusalem afin d'obtenir de Sharon et de son gouvernement qu'ils se retirent sans délai d'une guerre aussi criminelle qu'inutile.
J'espère ne pas me tromper en escomptant une bonne nouvelle en provenance de Jérusalem : l'annonce de la fin de la guerre. La négociation reprendrait alors pour, cette fois, aboutir à l'État palestinien dont la proclamation n'a que trop tardé. Il faudra, bien sûr, que Sharon s'en aille...
Se confiant à William Safire, cet inconscient fanfaronnait encore cette semaine :
« Mon gouvernement d'union nationale restera en place jusqu'aux élections du 28 octobre 2003. Ce jour-là, je serai de nouveau candidat au poste de Premier ministre [...].
Je pense à un plan Marshall pour la Palestine - appelons-le le plan Bush-Sharon - pour résoudre le problème du chômage... J'ai 74 ans et un dernier but à atteindre : la paix et la sécurité pour Israël et ses voisins. »
L'auteur de ces chimères a sans doute la possibilité de nuire encore à Israël, à la Palestine et à leurs voisins. Mais je pense que les Israéliens se débarrasseront de lui avant terme, comme ils l'ont déjà fait en 1982. Et qu'il devra s'estimer heureux d'échapper à la Cour pénale internationale qui sera mise en place le 1er juillet prochain et fonctionnera en 2003.
Cela dit, il se peut que je sois trop optimiste, que Colin Powell se heurte aux réalités du Moyen-Orient et rentre à Washington sans avoir obtenu d'Israël qu'il retire sans délai ses armées des villes palestiniennes - et des deux parties qu'elles reprennent la négociation en vue de l'installation rapide, aux côtés d'Israël revenu dans ses frontières du 4 mai 1967, d'un État palestinien indépendant et viable.
Je ne le crois pas, pour une raison qui tient... au pétrole.
Vous vous êtes demandé, comme moi, pourquoi l'Amérique de Bush semble avoir brusquement changé de politique au Moyen-Orient.
Si le président des États-Unis, si sévère à l'endroit d'Arafat et si complaisant envers Sharon, a décidé, début avril, de changer son fusil d'épaule et d'exiger de ce dernier qu'il renonce « sans délai » à écraser la résistance palestinienne, ce n'est ni par caprice ni pour amadouer ses partenaires arabes. Ce n'est même pas pour rendre moins difficile son projet de renverser Saddam Hussein.
Selon les initiés, c'est parce que la guerre déclarée par Sharon à l'Autorité palestinienne risque de conduire, de proche en proche, à un embrasement régional. Et que ce risque pousse inexorablement le cours du pétrole à la hausse : le prix du baril a déjà augmenté de 10 dollars en quatre mois (près de 30 %) : c'est là un transfert considérable de richesse des importateurs aux exportateurs et, surtout, un risque accru de retour à l'inflation.
Si, à l'instar de l'Irak, l'Iran et la Libye suspendaient leurs exportations, comme ils en ont évoqué la possibilité, cela représenterait 7 millions de barils/jour en moins, soit la totalité de ce que pourraient produire (et exporter) en plus tous les autres pays. Il n'y aurait alors plus de marge et ce serait, sinon la certitude, du moins le risque très grave d'un troisième choc pétrolier.
La fragile reprise de l'économie américaine et mondiale, amorcée il y a peu de semaines, n'y résisterait pas.(*)
Voilà pourquoi Bush, dont on sait qu'il est à l'écoute des pétroliers américains, s'est affolé et a opéré, à partir du 2 avril, sans explication, une véritable volte-face. Voilà pourquoi il a autorisé Powell à rencontrer les Européens et les Russes pour... se rallier à leurs positions sur le conflit israélo-palestinien, faire front avec eux et charger Kofi Annan de donner à cette position le sceau de l'ONU.
C'est avec ces atouts en poche que le secrétaire d'État américain est arrivé à Jérusalem. Et je souhaite que ce Noir américain pondéré trouve la formule qui permette aux Juifs et aux Arabes d'arrêter la guerre.
Il ne faut pas craindre de le répéter : ce qui les divise a une solution désormais connue (voir p. 11).
Il ne s'agit plus, pour les plus éclairés d'entre eux, que de s'entendre sur les modalités d'application. Et de remplacer aux postes de responsabilité ceux qui ne savent faire que la guerre par ceux qui veulent l'entente et la coopération.