Cherchez l'erreur
lundi 29 avril 2002 :: Divers :: #39 :: rss :: lu 1665 fois
Le 22 avril à la première heure, grâce au courrier électronique, des lecteurs vigilants se sont fait un devoir de souligner notre erreur de pronostic : nous avions écrit que Lionel Jospin avait les meilleures chances d'être élu le 5 mai président de la République française, et le voilà, dès le 21 avril, éliminé de la compétition avant même la finale.
D'autres se sont fait un malin plaisir de rappeler que nous nous étions déjà trompés sur la dernière élection présidentielle américaine en annonçant qu'elle serait remportée par Al Gore...
Je prends la vigilance de ces lecteurs, et même leur exigence ou leur sévérité, pour un compliment, dont je les remercie : ils nous refusent, en quelque sorte, le droit à l'erreur, s'étonnent en tout cas de nous voir faire des prévisions qui ne se réalisent pas.
Notre erreur, et les réactions qu'elle suscite, me donnent l'occasion de m'expliquer sur ce point.
J'ai souvent entendu de très bons médecins énoncer fort sagement, en forme d'enseignement d'une longue expérience : « Un bon diagnostic est déjà très difficile ; alors, se hasarder au pronostic est... vraiment périlleux. » Ils imaginent fort bien, en général, comment devrait évoluer « normalement » l'état d'un malade, mais ils savent tout aussi bien que le « normal » n'est jamais sûr, ou n'existe pas, que les organismes réagissent différemment, que l'impondérable est là pour jouer son rôle...
Dans le même ordre d'idées, un des plus grands chirurgiens du monde m'a raconté, avec humilité, la scène suivante, qu'il a lui-même vécue : « Un jour, à l'hôpital dans lequel j'exerce comme chef de service, passant par la salle des soins intensifs, j'y ai vu deux de mes collaborateurs en train de s'épuiser à faire repartir dans la poitrine d'un homme son coeur qui avait cessé de battre. J'ai observé pendant deux ou trois minutes, puis leur ai dit :
- Vous voyez bien que c'est foutu, que votre malade est mort et bien mort...
Ils continuèrent à masser le coeur, sans me répondre.
Je suis parti voir un autre malade.
Repassant par la salle un quart d'heure plus tard, je vis avec stupéfaction que le coeur du malade que j'avais jugé mort s'était remis à battre.
Quant à mes collaborateurs, ils étaient trempés de sueur, mais avaient le visage illuminé d'un grand sourire... »
La manière la plus sûre de ne pas se tromper est de ne rien dire, surtout de ne rien écrire, en tout cas de ne hasarder aucun pronostic, aucune prévision. Beaucoup s'en sont fait une règle et s'en trouvent très bien.
À tort ou à raison, j'ai choisi de vous prendre à témoin de mes analyses et réflexions, quitte à me tromper devant vous et à chercher avec vous où est l'erreur et les raisons de cette erreur.
Que je gagne à être plus circonspect ne fait pas de doute, que je doive me donner pour obligation de réduire la marge d'erreur est tout aussi nécessaire.
Mais de là à culpabiliser, il y a un pas que je ne franchirai pas, et voici pourquoi.
1. Ma méthode ne doit pas être si mauvaise puisqu'elle nous a permis, en avril 1981, d'être les seuls à prévoir l'élection de François Mitterrand le 10 mai, alors qu'en France, en Afrique et dans le monde, la plupart des observateurs s'attendaient à ce que Valéry Giscard d'Estaing soit confortablement reconduit et en tout cas ne donnaient aucune chance à un François Mitterrand catalogué comme l'éternel perdant.
Quelques mois plus tard, énumérant devant M. Mitterrand les raisons qui m'avaient permis de prévoir son élection, j'ai eu le plaisir de l'entendre dire que celles que j'avais discernées étaient les bonnes, mais qu'il fallait en ajouter une : les progrès réalisés par la gauche à chaque élection depuis 1974 et qui la mettaient, début 1981, à peu de distance de la victoire.
2. Contrairement à l'impression qu'en ont gardée mes lecteurs, je n'ai pas personnellement pronostiqué la victoire d'Al Gore à l'élection présidentielle de novembre 2000.
Dans mon CQJC du n° 2071, du 19 au 25 septembre 2000, j'ai écrit :
« Nous sommes aux États-Unis et vous ne serez donc pas étonnés d'apprendre :
- que les analystes spécialisés dans l'étude des élections ont élaboré des modèles mathématiques très perfectionnés qui leur permettent d'identifier le gagnant dès le début du mois de septembre, et ils sont si sûrs de leurs prévisions qu'ils ont le courage de les rendre publiques ;
- pour l'élection en cours, ils sont sept à l'avoir fait dès le début de ce mois à la réunion annuelle de l'Association américaine de sciences politiques. Verdict unanime : le futur président est Al Gore ; il gagnera par plus de 52 %. »
J'ai ajouté, j'en conviens :
« On ne peut qu'être impressionné par cette unanimité et convaincu par l'argumentation. »
Ces chercheurs se sont trompés, pour la première fois depuis cinquante ans, et s'en sont expliqués d'une manière plus ou moins convaincante, dont nous avons rendu compte.
Mais, au fait, se sont-ils vraiment et complètement trompés ? Gore n'a-t-il pas obtenu plus de voix que Bush ? Et ce dernier ne l'a-t-il pas emporté de justesse et seulement après qu'un long et douteux décompte de voix en Floride eut fini par lui donner les grands électeurs de cet État ?
Venons-en maintenant au cas le plus récent et le plus intéressant, celui de Lionel Jospin. Analysant de notre mieux, il y a plusieurs semaines, les chances des deux principaux candidats à l'élection présidentielle française, nous avons pensé - et écrit - que Lionel Jospin l'emporterait sur Jacques Chirac.
Or Jospin est éliminé dès le premier tour et, humilié, quitte la politique.
Notre pronostic est donc déjoué, pas de doute.
Mais nous savons tous :
- qu'il s'agit d'un accident totalement imprévisible, et que, d'ailleurs, personne n'a prévu. Nul n'a imaginé l'inimaginable : qu'au premier tour, Jean-Marie Le Pen totaliserait plus de voix que Lionel Jospin et seulement 3 % de voix de moins que Jacques Chirac.
Même pas, quoi qu'il ait dit, Jean-Marie Le Pen, dont l'heure de gloire qu'il vit en ce moment est à la fois un « chant du cygne », compte tenu de son âge et de l'âge moyen de ses électeurs, et une victoire à la Pyrrhus, puisqu'il va faire élire Jacques Chirac, l'homme qu'il voulait faire battre.
On a parlé, à juste titre, de « tornade » ou de « séisme », c'est-à-dire de phénomènes imprévisibles et qui bouleversent les données de l'analyse.
Pour ma part, à la lumière des statistiques électorales du premier tour (voir pages 16-17), de ce que je crois savoir de l'humeur des électeurs français, je continue à penser, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que Jospin, s'il s'était retrouvé au second tour face à Chirac, avait les meilleures chances de le battre.
S'il avait fait moins beau sur la France, si la presse et les sondages n'avaient pas endormi l'électorat en lui faisant croire que le résultat du premier tour était acquis (en faveur de Jospin et Chirac), le taux d'abstention aurait été à un niveau normal (entre 15 % et 21 % au lieu de 28,40 %) et Jospin aurait largement devancé Le Pen.
Ce dernier a eu la chance, qui plus est, de n'avoir en face, ou à côté de lui, pour lui prendre des voix d'extrême droite, ni Pasqua ni de Villiers.
Tandis que, de l'autre côté, sur les seize candidats en lice, sept, hormis Jospin, étaient de gauche et ont grapillé des voix à qui mieux mieux au camp socialiste.
Au moment où nous avons pronostiqué la victoire de Jospin, ce dernier facteur était aussi imprévisible que les précédents. Ajouté aux autres, il a empêché l'ancien Premier ministre d'accéder à la finale.
Si Jospin, auquel il n'a manqué que 200 000 voix pour être le challenger de Chirac au second tour, n'avait pas pâti de cette conjonction de facteurs, il était parti pour battre Chirac. C'est l'opinion que j'ai avancée en mars dernier, et je la maintiens : la gauche a fait, le 21 avril, un très bon score, celui-là même qui l'a fait gagner en 1997, et le report des voix en son sein en faveur de Jospin se serait fait plus aisément qu'au sein de la droite et de l'extrême droite en faveur de Chirac.
On le voit : Jospin a été battu par accident. Mais l'Histoire est, parfois, faite d'accidents.
D'autres se sont fait un malin plaisir de rappeler que nous nous étions déjà trompés sur la dernière élection présidentielle américaine en annonçant qu'elle serait remportée par Al Gore...
Je prends la vigilance de ces lecteurs, et même leur exigence ou leur sévérité, pour un compliment, dont je les remercie : ils nous refusent, en quelque sorte, le droit à l'erreur, s'étonnent en tout cas de nous voir faire des prévisions qui ne se réalisent pas.
Notre erreur, et les réactions qu'elle suscite, me donnent l'occasion de m'expliquer sur ce point.
J'ai souvent entendu de très bons médecins énoncer fort sagement, en forme d'enseignement d'une longue expérience : « Un bon diagnostic est déjà très difficile ; alors, se hasarder au pronostic est... vraiment périlleux. » Ils imaginent fort bien, en général, comment devrait évoluer « normalement » l'état d'un malade, mais ils savent tout aussi bien que le « normal » n'est jamais sûr, ou n'existe pas, que les organismes réagissent différemment, que l'impondérable est là pour jouer son rôle...
Dans le même ordre d'idées, un des plus grands chirurgiens du monde m'a raconté, avec humilité, la scène suivante, qu'il a lui-même vécue : « Un jour, à l'hôpital dans lequel j'exerce comme chef de service, passant par la salle des soins intensifs, j'y ai vu deux de mes collaborateurs en train de s'épuiser à faire repartir dans la poitrine d'un homme son coeur qui avait cessé de battre. J'ai observé pendant deux ou trois minutes, puis leur ai dit :
- Vous voyez bien que c'est foutu, que votre malade est mort et bien mort...
Ils continuèrent à masser le coeur, sans me répondre.
Je suis parti voir un autre malade.
Repassant par la salle un quart d'heure plus tard, je vis avec stupéfaction que le coeur du malade que j'avais jugé mort s'était remis à battre.
Quant à mes collaborateurs, ils étaient trempés de sueur, mais avaient le visage illuminé d'un grand sourire... »
La manière la plus sûre de ne pas se tromper est de ne rien dire, surtout de ne rien écrire, en tout cas de ne hasarder aucun pronostic, aucune prévision. Beaucoup s'en sont fait une règle et s'en trouvent très bien.
À tort ou à raison, j'ai choisi de vous prendre à témoin de mes analyses et réflexions, quitte à me tromper devant vous et à chercher avec vous où est l'erreur et les raisons de cette erreur.
Que je gagne à être plus circonspect ne fait pas de doute, que je doive me donner pour obligation de réduire la marge d'erreur est tout aussi nécessaire.
Mais de là à culpabiliser, il y a un pas que je ne franchirai pas, et voici pourquoi.
1. Ma méthode ne doit pas être si mauvaise puisqu'elle nous a permis, en avril 1981, d'être les seuls à prévoir l'élection de François Mitterrand le 10 mai, alors qu'en France, en Afrique et dans le monde, la plupart des observateurs s'attendaient à ce que Valéry Giscard d'Estaing soit confortablement reconduit et en tout cas ne donnaient aucune chance à un François Mitterrand catalogué comme l'éternel perdant.
Quelques mois plus tard, énumérant devant M. Mitterrand les raisons qui m'avaient permis de prévoir son élection, j'ai eu le plaisir de l'entendre dire que celles que j'avais discernées étaient les bonnes, mais qu'il fallait en ajouter une : les progrès réalisés par la gauche à chaque élection depuis 1974 et qui la mettaient, début 1981, à peu de distance de la victoire.
2. Contrairement à l'impression qu'en ont gardée mes lecteurs, je n'ai pas personnellement pronostiqué la victoire d'Al Gore à l'élection présidentielle de novembre 2000.
Dans mon CQJC du n° 2071, du 19 au 25 septembre 2000, j'ai écrit :
« Nous sommes aux États-Unis et vous ne serez donc pas étonnés d'apprendre :
- que les analystes spécialisés dans l'étude des élections ont élaboré des modèles mathématiques très perfectionnés qui leur permettent d'identifier le gagnant dès le début du mois de septembre, et ils sont si sûrs de leurs prévisions qu'ils ont le courage de les rendre publiques ;
- pour l'élection en cours, ils sont sept à l'avoir fait dès le début de ce mois à la réunion annuelle de l'Association américaine de sciences politiques. Verdict unanime : le futur président est Al Gore ; il gagnera par plus de 52 %. »
J'ai ajouté, j'en conviens :
« On ne peut qu'être impressionné par cette unanimité et convaincu par l'argumentation. »
Ces chercheurs se sont trompés, pour la première fois depuis cinquante ans, et s'en sont expliqués d'une manière plus ou moins convaincante, dont nous avons rendu compte.
Mais, au fait, se sont-ils vraiment et complètement trompés ? Gore n'a-t-il pas obtenu plus de voix que Bush ? Et ce dernier ne l'a-t-il pas emporté de justesse et seulement après qu'un long et douteux décompte de voix en Floride eut fini par lui donner les grands électeurs de cet État ?
Venons-en maintenant au cas le plus récent et le plus intéressant, celui de Lionel Jospin. Analysant de notre mieux, il y a plusieurs semaines, les chances des deux principaux candidats à l'élection présidentielle française, nous avons pensé - et écrit - que Lionel Jospin l'emporterait sur Jacques Chirac.
Or Jospin est éliminé dès le premier tour et, humilié, quitte la politique.
Notre pronostic est donc déjoué, pas de doute.
Mais nous savons tous :
- qu'il s'agit d'un accident totalement imprévisible, et que, d'ailleurs, personne n'a prévu. Nul n'a imaginé l'inimaginable : qu'au premier tour, Jean-Marie Le Pen totaliserait plus de voix que Lionel Jospin et seulement 3 % de voix de moins que Jacques Chirac.
Même pas, quoi qu'il ait dit, Jean-Marie Le Pen, dont l'heure de gloire qu'il vit en ce moment est à la fois un « chant du cygne », compte tenu de son âge et de l'âge moyen de ses électeurs, et une victoire à la Pyrrhus, puisqu'il va faire élire Jacques Chirac, l'homme qu'il voulait faire battre.
On a parlé, à juste titre, de « tornade » ou de « séisme », c'est-à-dire de phénomènes imprévisibles et qui bouleversent les données de l'analyse.
Pour ma part, à la lumière des statistiques électorales du premier tour (voir pages 16-17), de ce que je crois savoir de l'humeur des électeurs français, je continue à penser, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que Jospin, s'il s'était retrouvé au second tour face à Chirac, avait les meilleures chances de le battre.
S'il avait fait moins beau sur la France, si la presse et les sondages n'avaient pas endormi l'électorat en lui faisant croire que le résultat du premier tour était acquis (en faveur de Jospin et Chirac), le taux d'abstention aurait été à un niveau normal (entre 15 % et 21 % au lieu de 28,40 %) et Jospin aurait largement devancé Le Pen.
Ce dernier a eu la chance, qui plus est, de n'avoir en face, ou à côté de lui, pour lui prendre des voix d'extrême droite, ni Pasqua ni de Villiers.
Tandis que, de l'autre côté, sur les seize candidats en lice, sept, hormis Jospin, étaient de gauche et ont grapillé des voix à qui mieux mieux au camp socialiste.
Au moment où nous avons pronostiqué la victoire de Jospin, ce dernier facteur était aussi imprévisible que les précédents. Ajouté aux autres, il a empêché l'ancien Premier ministre d'accéder à la finale.
Si Jospin, auquel il n'a manqué que 200 000 voix pour être le challenger de Chirac au second tour, n'avait pas pâti de cette conjonction de facteurs, il était parti pour battre Chirac. C'est l'opinion que j'ai avancée en mars dernier, et je la maintiens : la gauche a fait, le 21 avril, un très bon score, celui-là même qui l'a fait gagner en 1997, et le report des voix en son sein en faveur de Jospin se serait fait plus aisément qu'au sein de la droite et de l'extrême droite en faveur de Chirac.
On le voit : Jospin a été battu par accident. Mais l'Histoire est, parfois, faite d'accidents.
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