Vous savez que la Turquie s'humilie depuis plusieurs années devant l'Union européenne pour que celle-ci accepte, non pas d'envisager de l'admettre en son sein, mais seulement de prendre en considération sa candidature.
Comme pour accréditer l'idée qu'ils sont un « club chrétien », les Européens dressent devant la candidature de la Turquie - pays laïc, mais dont la population est à majorité musulmane - une série d'obstacles propres à décourager le plus pro-européens des Turcs.
Le Haut Commandement de l'armée turque se considère comme le légataire de Kemal Atatürk, père de la nation - et, à ce titre, comme le gardien suprême de la laïcité de l'État : toute tentative sentant de près ou de loin la réintroduction de la religion musulmane comme source d'influence au sein de l'État se heurte de la part des généraux à la plus ferme des oppositions.
Ayant fait adhérer leur pays à l'Otan dès 1952, ces généraux militaient jusqu'ici, individuellement et collectivement, pour l'intégration de la Turquie à l'Europe.
C'est donc un coup de tonnerre qui a retenti à Ankara et secoué la Turquie lorsque le général Tuncer Kilinc a déclaré haut et fort : l'Europe ne veut pas et d'ailleurs ne peut pas nous admettre ; cessons de nous bercer d'illusions et cherchons une autre orientation, qui ne peut être qu'un rapprochement avec, non pas le monde arabe [que les Turcs continuent de mépriser], mais l'Iran et la Russie.
Le général Tuncer Kilinc s'est exprimé à titre personnel, mais il n'est pas le premier venu : c'est le secrétaire général du Conseil national de sécurité, instance suprême de la hiérarchie militaire.
Et son propos n'est pas la « sortie » d'un homme en colère. Il l'a fondé sur une argumentation impeccable : « Les Européens multiplient les conditions de notre admission dans l'Union : le problème kurde, Chypre, la peine de mort, nos contentieux avec la Grèce, etc. Lorsque nous remplirons toutes ces conditions, restera un "non-dit" qui est l'obstacle réel : en 2025, dans un peu plus de vingt ans, la Turquie comptera 85 millions d'habitants et sera, si elle est admise au sein de l'Europe, le pays le plus peuplé de l'Union ! »

J'ai consulté les prévisions démographiques, dont je rappelle qu'elles sont fiables (la démographie de demain étant contenue dans les données d'aujourd'hui). Elles donnent raison au général turc qui, bien sûr, les a étudiées avant moi : le pays le plus peuplé de l'Europe des Quinze, l'Allemagne, comptait 82 millions d'habitants en 2001 et n'en aura plus que 80 millions en 2025, tandis que la France, la Grande-Bretagne et l'Italie, qui se disputent la deuxième place, sont, en 2001, autour de 60 millions d'habitants et... le resteront ; l'Espagne et la Pologne (non encore admise) sont et resteront en dessous de 40 millions.
Ces chiffres confirment que l'Europe, dans son ensemble, est en stagnation ou déclin (et vieillissement) démographique.
La Turquie, elle, comptait 66 millions d'habitants en 2001 et sera effectivement à 85 millions en 2025 !
Alors, la question très sérieuse que pose ce général turc est : l'Europe chrétienne est-elle en mesure d'accepter que son État membre le plus peuplé le soit de musulmans ? Que 85 millions de musulmans soient propulsés d'un coup citoyens de l'Union européenne ?

Après avoir arrêté les Turcs à Vienne en 1683, l'Europe va-t-elle les introduire dans sa bergerie ?
Acceptera-t-elle de le faire en sachant que l'Iran et l'Irak deviendraient alors des pays limitrophes de l'Union européenne ?
À ces questions graves, le général Tuncer Kilinc répond : « Non, trois fois non, car l'Europe a besoin de nous hors d'elle, pour servir de pays tampon entre elle et ces "sauvages". »
Conclusion : à moins que les mentalités changent - vite - et que l'Europe, vieillissante et en déclin démographique, en vienne à juger que l'intégration de la Turquie lui apporte un plus dont elle ne peut se passer, le pays d'Atatürk restera confiné dans le rôle d'État tampon entre l'Europe et les Arabo-Persans.