Ainsi était Bourguiba
lundi 13 mai 2002 :: Divers :: #47 :: rss :: lu 1691 fois
Les Tunisiens et leur gouvernement ont commémoré, le samedi 6 avril, il y a donc un peu plus d'un mois, le deuxième anniversaire de la mort d'Habib Bourguiba, père de l'indépendance et fondateur de la République.
De passage à Paris au début de cette année, son historiographe, Mohamed Sayah, qui lui voue une fidélité indéfectible, sachant combien, de mon côté, j'admirais celui qui fut mon seul patron, me relata deux scènes auxquelles il avait assisté. Je vous les rapporte parce qu'elles révèlent et font revivre un grand homme.
La première se déroule en juillet 1968 : président depuis un peu plus de dix ans, Bourguiba est alors à son apogée ; il reçoit l'écrivain Benoist- Méchin, qui désire mieux connaître ce chef d'État arabe pas comme les autres.
Tout au long de son combat pour l'indépendance de son pays, le raïs tunisien s'était en effet taillé la réputation flatteuse d'être un homme modéré, pratiquant « la politique des étapes », ne détestant rien tant que les apôtres du « tout ou rien ».
En réalité, Bourguiba ne perdait jamais de vue son objectif, ne transigeait pas sur les principes et ne concevait « la politique des étapes » que comme le moyen d'arriver plus sûrement à son but. Il comparait les étapes aux marches d'un escalier et n'acceptait d'en franchir une que s'il était assuré qu'elle le ferait accéder à la suivante.
Croyant lui faire plaisir, Benoist-Méchin lui dit à la fin de leur entretien :
« Peut-on dire, Monsieur le Président, que vous êtes un "fanatique de la modération" ? »
Bourguiba répondit poliment, mais en ayant l'air de penser « encore un qui n'a rien compris » :
« Non, pas du tout. Si je suis fanatique de quelque chose, c'est de l'efficacité. »
La deuxième scène se déroule beaucoup plus tard, fin 1974. Elle date de vingt-huit ans, mais n'est pas sans lien avec l'actualité de ce mois de mai 2002 qui voit le destin de la Palestine hésiter.
Bourguiba était tombé malade : alerte cardiaque, hépatite, dépression tenace. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Mais dans ses périodes de rémission réapparaissait le visionnaire.
Ce jour de novembre 1974, il reçoit Yasser Arafat, alors chef d'une OLP qui en était encore à la véhémence révolutionnaire.
En route pour New York (où il allait prononcer, le 13 novembre 1974, son premier discours devant l'ONU, laquelle allait admettre l'OLP comme observateur), Arafat s'est arrêté à Tunis pour saluer Bourguiba.
Ce dernier est dans son rôle d'aîné : il souligne à son hôte le caractère historique de l'occasion qui lui est offerte et lui dit : « À votre place, je saisirais cette chance unique pour dire à l'Assemblée générale de l'ONU » :
« En 1947, votre organisation a adopté un plan qui partage mon pays, la Palestine, entre les Juifs et nous.
« Nous avons considéré ce partage comme une grande injustice historique. Il l'est puisqu'il dépossède les Palestiniens de la moitié du territoire qu'ils habitent depuis des siècles, qu'il les chasse de leurs terres et de leurs maisons. Nos aînés l'ont donc refusé et c'est bien normal.
« Mais je suis venu vous dire aujourd'hui, au nom de mon organisation, l'OLP, qui représente les Palestiniens et défend leurs intérêts, que j'accepte néanmoins ce partage pour éviter de nouvelles souffrances à mon peuple et à nos voisins...
« Je vous demande seulement de nous aider à l'appliquer. »
Sans même réfléchir, Arafat répondit :
« Monsieur le Président, vous, vous pouvez dire cela. Pas moi ! Je ne serais pas suivi. Si vous le déclarez pendant que je suis à New York, peut-être pourrais-je, d'une manière ou d'une autre, m'y référer. »
Bourguiba regarda sa montre et dit à son visiteur :
« Ne vous mettez pas en retard pour votre avion. »
Arafat parti, se tournant vers Sayah, le président tunisien soupira :
« Quelle calamité ! Il n'a rien compris. S'ils continuent comme cela, je vous le dis, les Arabes perdront la Palestine... comme ils ont perdu l'Andalousie. »
De passage à Paris au début de cette année, son historiographe, Mohamed Sayah, qui lui voue une fidélité indéfectible, sachant combien, de mon côté, j'admirais celui qui fut mon seul patron, me relata deux scènes auxquelles il avait assisté. Je vous les rapporte parce qu'elles révèlent et font revivre un grand homme.
La première se déroule en juillet 1968 : président depuis un peu plus de dix ans, Bourguiba est alors à son apogée ; il reçoit l'écrivain Benoist- Méchin, qui désire mieux connaître ce chef d'État arabe pas comme les autres.
Tout au long de son combat pour l'indépendance de son pays, le raïs tunisien s'était en effet taillé la réputation flatteuse d'être un homme modéré, pratiquant « la politique des étapes », ne détestant rien tant que les apôtres du « tout ou rien ».
En réalité, Bourguiba ne perdait jamais de vue son objectif, ne transigeait pas sur les principes et ne concevait « la politique des étapes » que comme le moyen d'arriver plus sûrement à son but. Il comparait les étapes aux marches d'un escalier et n'acceptait d'en franchir une que s'il était assuré qu'elle le ferait accéder à la suivante.
Croyant lui faire plaisir, Benoist-Méchin lui dit à la fin de leur entretien :
« Peut-on dire, Monsieur le Président, que vous êtes un "fanatique de la modération" ? »
Bourguiba répondit poliment, mais en ayant l'air de penser « encore un qui n'a rien compris » :
« Non, pas du tout. Si je suis fanatique de quelque chose, c'est de l'efficacité. »
La deuxième scène se déroule beaucoup plus tard, fin 1974. Elle date de vingt-huit ans, mais n'est pas sans lien avec l'actualité de ce mois de mai 2002 qui voit le destin de la Palestine hésiter.
Bourguiba était tombé malade : alerte cardiaque, hépatite, dépression tenace. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Mais dans ses périodes de rémission réapparaissait le visionnaire.
Ce jour de novembre 1974, il reçoit Yasser Arafat, alors chef d'une OLP qui en était encore à la véhémence révolutionnaire.
En route pour New York (où il allait prononcer, le 13 novembre 1974, son premier discours devant l'ONU, laquelle allait admettre l'OLP comme observateur), Arafat s'est arrêté à Tunis pour saluer Bourguiba.
Ce dernier est dans son rôle d'aîné : il souligne à son hôte le caractère historique de l'occasion qui lui est offerte et lui dit : « À votre place, je saisirais cette chance unique pour dire à l'Assemblée générale de l'ONU » :
« En 1947, votre organisation a adopté un plan qui partage mon pays, la Palestine, entre les Juifs et nous.
« Nous avons considéré ce partage comme une grande injustice historique. Il l'est puisqu'il dépossède les Palestiniens de la moitié du territoire qu'ils habitent depuis des siècles, qu'il les chasse de leurs terres et de leurs maisons. Nos aînés l'ont donc refusé et c'est bien normal.
« Mais je suis venu vous dire aujourd'hui, au nom de mon organisation, l'OLP, qui représente les Palestiniens et défend leurs intérêts, que j'accepte néanmoins ce partage pour éviter de nouvelles souffrances à mon peuple et à nos voisins...
« Je vous demande seulement de nous aider à l'appliquer. »
Sans même réfléchir, Arafat répondit :
« Monsieur le Président, vous, vous pouvez dire cela. Pas moi ! Je ne serais pas suivi. Si vous le déclarez pendant que je suis à New York, peut-être pourrais-je, d'une manière ou d'une autre, m'y référer. »
Bourguiba regarda sa montre et dit à son visiteur :
« Ne vous mettez pas en retard pour votre avion. »
Arafat parti, se tournant vers Sayah, le président tunisien soupira :
« Quelle calamité ! Il n'a rien compris. S'ils continuent comme cela, je vous le dis, les Arabes perdront la Palestine... comme ils ont perdu l'Andalousie. »
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