Une semaine à marquer d'une pierre blanche pour l'Afrique, la partie subsaharienne en particulier et plus spécialement la région de l'Ouest.
Un peu plus de deux ans après la leçon de démocratie que fut « l'alternance sénégalaise » entre Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, voici un très beau passage de témoin à Bamako, capitale de la République du Mali.
L'histoire remonte à 1992 : dix ans ; elle est si belle qu'il faut la rappeler : dans la nuit du 25 au 26 mars 1991, sous la conduite d'un colonel de 42 ans dont le nom, Amadou Toumani Touré - et, plus encore, les initiales : ATT - vont devenir célèbres, une partie de l'armée malienne vole au secours des forces vives du pays. Celles-ci sont entrées en insurrection contre Moussa Traoré, qui avait pris le pouvoir vingt-deux ans plus tôt et mis le pays sous la double férule d'une oligarchie militaire et d'un parti unique.
Du sang a coulé, mais les insurgés triomphent le 26 mars et installent un gouvernement de transition pour une durée de neuf mois, qui deviendront quatorze.
La présidence du pays est confiée à titre intérimaire à ATT, alors novice. À l'étonnement des Maliens, des Africains et du monde, le novice fait un sans-faute : il organise dans les délais impartis une élection présidentielle, libre, pluraliste et transparente. Et, résistant avec aisance à la tentation, sourd aux pressions, il refuse d'y participer pour demeurer jusqu'au bout un arbitre impartial.
Tout au long de ses quatorze mois de présidence intérimaire, il a répété à qui voulait l'entendre qu'au terme de sa mission il retournerait tout simplement à la caserne.
À la question : « Vous n'avez donc pas d'ambition ? » que lui a posée Jeune Afrique au début de sa prise de fonctions, il a répondu :
« Bien sûr que si ! Et elle est de taille : réussir ma mission de neuf mois pour mettre en place les bases de la démocratie, organiser la Conférence nationale en juin, faire en sorte que le Mali ait une Constitution démocratique, organiser les élections dans la transparence et la dignité. Puis, pour couronner le tout, défiler, le 20 janvier 1992, anniversaire de l'armée, devant un président de la République régulièrement et dignement élu, avant de retourner à la caserne. »
À la question : « Comment voyez-vous votre avenir ? » que nous lui avons posée peu avant la fin de sa mission, il a donné la réponse peu habituelle que voici :
« Mon voeu le plus cher serait de prendre quelques vacances et de me retrouver dans la rue, comme n'importe qui. Libre. »
Après l'élection d'Alpha Oumar Konaré, le 26 avril 1992, et à la veille de la prestation de serment de ce successeur attendu, à la question : « À quel poste pensez-vous pouvoir le mieux servir la démocratie malienne ? » posée encore par Jeune Afrique, ATT répondit avec la même décontraction :
« Je n'aime pas vivre à l'étranger. Je me sens bien au Mali. Que ce soit à Bamako ou dans mon village, je servirai la République à la place qu'elle m'attribuera. »
Dix années se sont écoulées depuis le début de ce beau conte démocratique malien. Alpha Oumar Konaré, réélu le 17 mai 1997, aura écrit, tout au long de cette décennie, le premier chapitre de l'histoire de la démocratie malienne.
Avant de céder la place, demain samedi 8 juin 2002, au terme imparti par la Constitution.
À qui ? À Amadou Toumani Touré, son lointain prédécesseur : le peuple malien souverain vient d'en faire le successeur démocratiquement élu de son... successeur : « Même en politique, a dit le général de Gaulle, il peut arriver qu'une action honnête soit, à la fin des fins, reconnue et récompensée... »
C'est le moment de porter un jugement serein sur Alpha Oumar Konaré. Cet universitaire de 56 ans, que je trouvais un peu trop intellectuel, s'est révélé un politique accompli, et je suis heureux de pouvoir dire, à chaud, qu'à mon avis il a mérité de la démocratie malienne, du Mali tout court, et même de l'Afrique.
Une nouvelle carrière va sans doute s'ouvrir devant lui, en dehors du Mali. Mais quel est le bilan de son action à la tête de son pays ?
On croit généralement que le bilan politique d'Alpha Oumar Konaré est bien meilleur que son bilan économique.
N'a-t-il pas maintenu et consolidé la démocratie après avoir participé à son instauration et scrupuleusement respecté la Constitution, jusque dans l'organisation d'élections qui signifient son propre départ ? N'a-t-il pas ramené la paix et la stabilité dans le nord du pays, secoué dans les années quatre-vingt (et au début des années quatre-vingt-dix) par l'irrédentisme touareg ? N'a-t-il pas tenu l'armée en dehors de la politique ? Il a de surcroît donné à son pays une image extérieure qui flatte les Maliens et fait leur fierté. Et contribué avec d'autres à l'émergence d'une nouvelle classe politique malienne de qualité qu'on verra à l'oeuvre... sous son successeur.
Ces accomplissements font ensemble un bon chapitre d'histoire.
Mais, fort heureusement, le bilan économique de ce littéraire retiendra davantage l'attention et donnera au Mali, en ce début de siècle et de millénaire, le « socle de développement » dont il a besoin.
Les quelque douze millions de Maliens sont, encore aujourd'hui, pauvres en majorité ; ils ne bénéficient ni de l'enseignement ni des services de santé dont ils ont besoin - et qu'ils méritent.
Mais, au cours des dix années Konaré, la capitale du pays a été agrandie, embellie et s'est dotée d'infrastructures modernes, d'une capacité d'accueil doublée. D'autres villes, Sikasso, Ségou, Mopti, ont été modernisées et reliées entre elles.
La production de coton et d'or, les deux principales exportations du pays, a été considérablement augmentée, ce qui n'a pas peu contribué au fait que les exportations totales du pays ont progressé, en dix ans, de... 414 % (chiffre record), tandis que le revenu par habitant faisait mieux que doubler.
La croissance économique, négative dans la décennie précédente (1981-1990), a été importante à partir de 1993 : 5 % par an en moyenne. La population, elle, n'a augmenté que de 24 % en dix ans.
Dans une prochaine livraison de Jeune Afrique/L'intelligent, nous dresserons pour vous le bilan économique des années Konaré (1992-2001), comparé à celui des pays voisins. Mais, sachez-le : il est étonnamment positif, ce qui a fait dire à un connaisseur du Mali : « Mais ce qui compte, c'est que, malgré les obstacles et les difficultés sous la présidence d'Alpha Oumar Konaré, le pays n'a pas reculé. Au contraire. En tous les cas, moi, je me rappelle du Mali de la fin des années Moussa. Et il n'y a pas photo... »
Voilà ! Dans l'ensemble, un très beau conte : commencé un 26 mars 1991, il a pour point d'orgue le samedi 8 juin 2002, date du retrait d'Alpha Oumar Konaré et de la rentrée en scène d'ATT.
La chute, l'emprisonnement et la condamnation à mort de Moussa Traoré et de sa femme Mariam l'ont ponctué : leur grâce, leur libération, décidées par consensus, montrent que nous sommes ici en pays civilisé...
Que souhaiter d'autre ? Pour le Mali et pour l'Afrique, que ce beau conte continue de nous émerveiller pour dix nouvelles années, qu'il donne au Mali et à l'Afrique des raisons supplémentaires d'espérer.