Neuf mois se sont écoulés depuis le 11 septembre 2001, date on ne peut plus fatidique. Quelques dizaines d'Arabes musulmans ont osé concevoir - et réussi à réaliser ce mardi matin (8 h 45 : New York ; 9 h 43 : Washington) - une extraordinaire attaque surprise contre le poumon et le coeur de la citadelle Amérique.
L'Histoire ne connaît qu'un précédent à cet acte, mais lointain et périphérique, et qui a été, lui aussi, une attaque surprise : celle perpétrée par l'aviation japonaise, un dimanche 9 décembre 1941 à 7 h 40, contre la base navale américaine de Pearl Harbor.
Pearl Harbor a secoué l'Amérique de Franklin Delano Roosevelt et l'a fait entrer dans la guerre. Jusqu'à la victoire totale, par capitulation de l'ennemi japonais : « l'empire du Soleil-Levant » a été mis K.-O. par deux bombes atomiques.
Les États-Unis ont tiré le meilleur parti possible de leur victoire d'alors : promus chef de file de la moitié la plus riche et la plus avancée du monde, ils ont enregistré, un demi-siècle plus tard, à l'issue de la guerre froide, une nouvelle victoire tout aussi retentissante sur l'URSS, qualifiée « d'empire du Mal ».
Ce deuxième succès a fait des États-Unis les maîtres du monde. Et c'est à ce Gulliver que des Arabes musulmans se sont attaqués le 11 septembre dernier.
Depuis, il se comporte comme un fauve blessé.
En cette deuxième semaine de juin 2002, après neuf mois de « guerre mondiale contre le terrorisme », commencent à naître, en Amérique et dans le reste du monde, les enfants conçus après le 11 septembre : dans quel monde vivront-ils ?
Pour tenter de le savoir, il faut s'interroger sur les dirigeants actuels de cette Amérique blessée et humiliée : comment fonctionnent les cerveaux des hommes et des femmes que le 11 septembre 2001 a trouvés à la tête des États-Unis ? La question est cruciale parce que ces hommes et ces femmes, qui entourent un président de circonstance, gouvernent non seulement les États-Unis, mais le monde : ils ont le pouvoir d'orienter nos vies, de décréter notre mort et celle de nos enfants.
J'ai cherché l'homme ou la femme qui les résume le mieux, et mon choix s'est arrêté sur un des dix hommes actuellement au sommet du pouvoir américain. Moins connu que George W. Bush, bien sûr, mais aussi que Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, que Dick Cheney, vice-président, que Colin Powell, secrétaire d'État, il est cependant le plus « articulate », comme ils disent là-bas.
Il a 60 ans, a déjà sévi sous Reagan, qu'il admire ; il reproche à Bush père d'avoir épargné Saddam et attend du fils qu'il le liquide, sans tarder ni réfléchir.
Son nom est Richard N. Perle.
Pourfendeur véhément de cet « empire du Mal » qu'était l'URSS pour Reagan, il en disait que c'était « une contrée où tout le monde ment tout le temps ».
Il n'était alors qu'un des adjoints du secrétaire à la Défense. Aujourd'hui, sous George W. Bush, il dirige le Policy Advisory Board du Pentagone et se situe au premier rang du combat contre « l'axe du Mal ». On l'appelle « le prince des ténèbres », le livre qu'il a publié s'intitule Ligne dure.
J'ai lu ce qu'il a écrit et ses nombreuses interviews, dont la dernière à Politique Internationale dont je tire l'essentiel de ce que je cite(*). Pour moi, Richard Perle exprime avec force la position centrale de l'actuel pouvoir américain, en personnifie l'orientation dominante.
En lisant, ci-dessous, ce qu'il assène, interview après interview, vous aurez ainsi une idée exacte de la pensée (et des arrière-pensées) de l'équipe d'hommes de droite qui gouvernent les États-Unis et le monde.

Le terrorisme et nous
« Le fondement de notre politique est dominé, depuis le 11 septembre 2001, par la guerre que nous menons contre les pays soutenant le terrorisme et contre les terroristes eux-mêmes. La grande nouveauté, c'est notre décision de porter la guerre là où les terroristes vivent et opèrent...
« Le président Bush est en train d'adopter une position dure sur ces questions. C'est lui qui a déclaré que nous ne ferions pas de distinction entre les terroristes et les États qui les abritent, que nous n'hésiterons pas à agir préventivement...
« L'internationale terroriste est désormais plus vaste et plus efficace que l'internationale communiste...
« Le terrorisme, c'est le fait de tuer délibérément des civils afin d'atteindre des objectifs politiques. »

L'Iran
« La désillusion du peuple iranien envers son régime est massive et profonde.
« Pour M. Khamenei et ses collègues religieux, c'est le début de la fin.
« Le président Khatami ? Même s'il vaut mieux que les autres dirigeants iraniens, il n'est pas assez bon [...].
« Soit il évolue et devient une figure bien plus démocratique - ce qui est possible. Soit on assistera à l'émergence d'un autre leader, dans le pays même ou dans la diaspora. L'un des candidats possibles est, bien sûr, le fils du Shah. »

L'islam
« Dans le monde musulman d'aujourd'hui, la plupart des régimes ont échoué.
« À partir de là, on assiste à deux types de réactions : certains musulmans intelligents et éclairés se demandent : "qu'avons-nous fait pour provoquer l'effondrement de notre grande civilisation ?" ; d'autres, au contraire, se mettent en quête d'un bouc émissaire et deviennent radicalement hostiles à l'Occident. »

Le mollah Omar
« S'il doit passer le reste de sa vie à se cacher, le résultat est presque le même que s'il était en prison. »

Force et faiblesse des États-Unis
« En matière de renseignement technologique, nous sommes très bons. Mais le problème clé, c'est la qualité du renseignement humain. Nous dépensons beaucoup pour un résultat médiocre.
« Concrètement, il s'agit d'obtenir des indications sur certaines conversations téléphoniques et de les recouper, tant avec des photographies de la zone où se trouvent les interlocuteurs qu'avec des systèmes capables de s'approcher de ces personnes. On peut alors parvenir rapidement à une conclusion. »

L'Arabie saoudite
« Les États-Unis sont restés aveugles à ce qui se passait dans les institutions et les groupes saoudiens. C'est un colossal échec de notre communauté du renseignement et du département d'État.
« Comment avons-nous pu faire preuve d'une telle myopie ?
« Ce que je peux vous dire, c'est que, à Washington, le mécontentement envers l'Arabie saoudite est très vif.
« Dans le monde musulman, nous sommes mal aimés là où nous sommes étroitement associés au gouvernement (Égypte, Arabie saoudite), tandis qu'en Irak et en Iran, les gens aiment l'Amérique...
« Lorsqu'on vit dans un pays où le gouvernement est pourri et se désintéresse totalement du bien-être des citoyens, on déteste les autorités. Pour peu que ces dernières entretiennent d'étroites relations avec les États-Unis, ce qui est le cas, par exemple, en Arabie saoudite, on en vient parfois à haïr les Américains. »

La Syrie
« Nous devons encourager la Syrie, par tous les moyens, à changer de politique. Si la persuasion suffit, tant mieux. Sinon, il faudra envisager de recourir à la force. »

L'Irak
« Il nous faut renverser Saddam, c'est ce que nous finirons par faire. Peut-être cela sera-t-il gênant pour M. Moubarak : j'en suis désolé pour lui. Mais nous n'allons pas renoncer à protéger le peuple américain au motif que cela pourrait poser problème à Hosni Moubarak...
« Si les États-Unis libéraient l'Irak, le nouveau gouvernement de Bagdad soutiendrait le processus de paix israélo-arabe, renoncerait aux armes de destruction massive et introduirait des réformes démocratiques. Ce qui pousserait sans doute l'Égypte et l'Arabie saoudite à engager, elles aussi, de telles réformes. Vous conviendrez que ce serait là une évolution tout à fait positive. »

Israël-Palestine
« Les accords d'Oslo ont été massivement violés par les Palestiniens...
« La bonne solution passe, de manière générale, par la coexistence de deux États. Les Israéliens sont prêts à l'accepter ; ce qui n'est pas, jusqu'à présent, le cas des dirigeants palestiniens. »

Le remplacement d'Arafat
« À l'époque où Nasser présidait l'Égypte, presque tout le monde pensait qu'il était le seul dirigeant arabe à avoir un poids et une stature suffisants pour faire la paix avec Israël. Or c'est seulement après sa mort qu'un traité israélo-égyptien a été signé - par son successeur, Sadate. Contrairement aux craintes de certains, l'après-Nasser fut meilleur que la période nassérienne. De même, aujourd'hui, rien ne dit que le départ d'Arafat aggraverait la situation...
« Peut-être que le successeur d'Arafat sera, comme Sadate en son temps, quelqu'un auquel personne n'a encore pensé. »
No comment, comme disent les Américains.