Le discours que George W. Bush a consacré au conflit israélo-palestinien (et, accessoirement, à la situation au Moyen-Orient) vaut-il la peine d'être commenté ? Depuis qu'il a été prononcé, à Washington, le lundi 24 juin, il l'a déjà été abondamment.
Reuven Rivlin, un ministre israélien proche d'Ariel Sharon, en a dit : « Ce discours aurait pu être rédigé par un responsable du Likoud. Moi-même, j'aurais pu le prononcer devant la Knesset. »
Mahmoud Zahar, responsable du Hamas palestinien à Gaza, dit exactement la même chose, en termes plus savoureux, en tout cas plus polémiques : « Le discours de Bush a été écrit en hébreu par Sharon et traduit en anglais pour que Bush puisse le lire. »
Un journal israélien rapporte que Shimon Pérès, ministre en exercice de Sharon (« responsable » des Affaires étrangères) - et néanmoins signataire des accords d'Oslo - s'est exclamé en écoutant le discours à la télévision : « Bush fait une erreur fatale. On ne peut pas renverser Arafat avec un discours. Très attendue, l'intervention du président américain va plonger la région dans un abîme profond et on peut prévoir un bain de sang ! »
Dans The Independent, le journaliste britannique Robert Fisk, grand spécialiste du Moyen-Orient, est sarcastique :
« Le président Bush veut un changement de régime en Palestine, en Irak aussi. En fait, il lit les communiqués de presse du gouvernement israélien et les ressert fidèlement au peuple américain.
« Ariel Sharon veut la destruction/liquidation/démission de Yasser Arafat. Donc, Bush aussi. "La paix exige une nouvelle direction palestinienne pour que l'État palestinien puisse naître", a déclaré Bush.
« Ariel Sharon a exigé que les réformes ne soient pas "cosmétiques" et ne visent pas à préserver Arafat.
« Qu'a dit Bush ? Eh bien, que les réformes "devront être plus qu'un changement cosmétique ou une tentative voilée pour préserver le statu quo".
« Pourquoi le président Bush ne laisse-t-il pas Ariel Sharon diriger le service de presse de la Maison Blanche ? Non seulement cela serait plus honnête, nous aurions entendu la voix d'Israël en version originale, mais cela aurait épargné au président américain l'ignominie de répéter, tel un perroquet, ce que lui disent les Israéliens. » [...]
« Arafat n'a pas échoué dans son rôle de leader palestinien. Il a échoué dans son rôle d'apparatchik mandaté par les Américains et les Israéliens pour administrer la Cisjordanie et la bande de Gaza. On lui a donné le temps de prouver sa loyauté envers l'Occident, l'Amérique et Israël. Il était supposé sécuriser les colonies israéliennes et préserver leur statut sacré.
« Maintenant qu'il ne contrôle plus les gens qu'il était censé tenir en main, il ne sert plus à rien. Il doit donc partir, être remplacé par un leader de notre choix. »
Je m'étonne que de très bons observateurs puissent encore être surpris (ou indignés) par la partialité et le simplisme, voire l'ignorance, de l'actuel président des États-Unis. Depuis dix-huit mois qu'il est à la tête de son pays, et surtout depuis qu'un certain Oussama Ben Laden lui a donné popularité à l'intérieur, notoriété et pouvoir à l'extérieur, au point d'en faire, plus encore que ses prédécesseurs, le juge et le gendarme des affaires du monde, il s'est beaucoup exprimé.
L'homme que ses discours nous ont révélé semble avoir de l'instinct mais pas de pensée. On le sent ballotté entre diverses influences, toutes de droite, voire d'extrême droite ; il est « agi du dehors » et ce qu'il dit paraît une mauvaise synthèse de ce que pensent ses collaborateurs. Cet homme simple prononce des jugements définitifs sur des sujets qu'il ne connaît pas (ou très mal) et dit souvent, en mauvais anglais de surcroît, n'importe quoi.
Exemple cette phrase, prononcée à Tokyo le 18 février 2002, et qui donne à penser qu'il n'a pas entendu parler de Pearl Harbor, ni de la guerre inexpiable qui a opposé son pays au Japon de 1942 à 1945 : « Depuis maintenant un siècle et demi, l'Amérique et le Japon ont formé l'une des plus grandes et des plus fortes alliances des temps modernes. »
Ou celle-ci, prononcée il y a un peu plus d'un an, le 14 juin 2001, à Göteborg (Suède) : « Nous avons passé beaucoup de temps à parler de l'Afrique, comme nous le devions. L'Afrique est une nation qui souffre de maladie incroyable. »
Plus anodine, presque sympathique, est celle-ci, digne d'un enfant, et prononcée après son « accident bretzel » : « Ma mère m'a toujours dit : "Quand on mange des bretzels, il faut mâcher avant d'avaler." Écoutez votre mère. »
Dans son propre pays, on s'amuse des sorties et dérapages de ce président pas comme les autres et on le juge...
C'est, en tout cas, ce George W. Bush qui a osé lancer, à la face du monde, il y a seulement quelques semaines :
« Ariel Sharon est un homme de paix qui veut qu'Israël vive en paix avec ses voisins et qui a embrassé l'idée de deux États (israélien et palestinien) vivant l'un à côté de l'autre. »
Cynisme ? Ou simple ignorance de l'Histoire, même récente, de ce malheureux Moyen-Orient, dont le sort dépend de ses décisions ?
Le rôle qu'Ariel Sharon a joué dans l'Histoire de la région, depuis qu'il y sévit, a démontré exactement l'inverse de ce qu'affirme le président des États-Unis :
« Ariel Sharon a rejeté l'accord israélo-égyptien de 1979 en qualifiant la visite d'Anouar el-Sadate à Jérusalem de ruse, il s'est opposé à la Conférence de paix de Madrid en 1991, puis aux accords d'Oslo en 1993, et, enfin, au traité de paix signé en 1995 avec la Jordanie.
« Il a invariablement privilégié la violence sur la négociation, et ceci au point de déclencher, en 1982, contre l'avis même de son propre gouvernement, l'invasion du Liban. »
C'est ce qu'a rappelé Henry Siegman, membre éminent du Council [américain !] on Foreign Relations, dans un journal américain, The International Herald Tribune du 12 juin 2002, que George W. Bush aurait pu lire.
Mais revenons au discours du 24 juin sur le Moyen-Orient. Si vous le lisez dans son intégralité, vous vous apercevez que c'est un patchwork.
Ce que son « auteur » a osé appeler une « vision » n'est qu'un assemblage d'idées et de propositions, un mélange de carottes et de bâtons, de promesses et de menaces.
- Aux Arabes, des menaces à peine voilées et des directives, voire des ordres :
« Les pays arabes ont proposé leur aide dans ce processus, et leur aide est nécessaire. J'ai dit dans le passé que les pays étaient soit avec nous, soit contre nous dans la guerre contre le terrorisme. Pour être comptabilisés dans le camp de la paix, les pays arabes doivent agir. Chaque dirigeant arabe actuellement engagé du côté de la paix doit arrêter l'incitation à la violence dans les médias officiels et dénoncer publiquement les attentats suicide.
« Chaque pays actuellement engagé du côté de la paix se doit de tarir le flux d'argent, d'équipement et de recrues vers les groupes terroristes recherchant la destruction d'Israël, tels que le Hamas, le Djihad islamique et le Hezbollah.
« Chaque pays actuellement engagé du côté de la paix doit bloquer les cargaisons iraniennes d'approvisionnement de ces groupes et s'opposer aux régimes qui encouragent le terrorisme, comme l'Irak.
« Et la Syrie doit choisir le bon camp dans la guerre contre le terrorisme en fermant ses camps de terroristes et en expulsant les organisations terroristes.
« Les dirigeants arabes qui veulent être inclus dans le processus de paix doivent montrer, par leurs actes, un soutien inconditionnel à la paix. Et alors que nous nous dirigeons vers une solution pacifique, les pays arabes vont devoir construire des liens diplomatiques et commerciaux plus étroits avec Israël, pour mener à la normalisation complète des relations avec l'État hébreu. »

- À Israël, des caresses qui sentent l'électoralisme à plein nez :
« Je peux comprendre la colère profonde et l'angoisse du peuple israélien. Vous avez trop longtemps vécu avec la peur et les enterrements, en évitant les marchés et les transports publics, contraints de placer des gardes armés dans les classes de maternelles.
« L'Autorité palestinienne a rejeté votre main tendue et a frayé avec des terroristes. Vous avez le droit à une vie normale. Vous avez le droit à la sécurité. Et je crois profondément que vous avez besoin d'un partenaire palestinien réformé et responsable pour parvenir à cette sécurité. »

Aux Arabes, des devoirs, que des obligations et des devoirs ; aux Israéliens, des droits, seulement des droits !
Logique et naturel.
Dans son discours, George W. Bush revient plusieurs fois sur l'obligation qu'il fait aux Palestiniens de se donner de nouveaux dirigeants. Au sommet du G8, qui s'est achevé jeudi 27 juin au Canada, il a de nouveau lourdement insisté : Arafat doit être remplacé.
Que des Palestiniens mécontents demandent à leur président et à son gouvernement de rectifier le tir, soit ; que des amis ou des défenseurs de la cause palestinienne soulignent les insuffisances de ceux qui dirigent son combat, attirent leur attention sur les erreurs qu'ils ont commises et leur demandent de les corriger, c'est leur devoir.
Mais quand le critique le plus strident est Ariel Sharon, suivi comme son écho par George W. Bush, je me dis que ce Arafat, qu'ils s'évertuent à abaisser et cherchent à écarter, doit, plus que tout autre, les gêner ; ce n'est certainement pas par amour de la Palestine ou par souci du bonheur des Palestiniens qu'ils veulent la disparition de l'homme qui incarne leur lutte de libération, en est le ciment.
Pourquoi Yasser Arafat est-il diabolisé à ce point par ces deux très puissants personnages ? Réussiront-ils à se débarrasser de lui ?
Entre septembre 1993 et le 4 novembre 1995, date de l'assassinat du Premier ministre israélien Itzhak Rabin par un extrémiste juif, Arafat a été, aux yeux de la majorité des Israéliens, de l'opinion arabe et mondiale, l'homme qui, fût-ce tardivement, a choisi la paix par le compromis.
Après l'éphémère intérim exercé par Shimon Pérès (il a duré six mois), trois Premiers ministres israéliens, dont deux de droite et farouchement opposés à la paix de compromis avec les Palestiniens, se sont succédé à Tel-Aviv, au rythme moyen d'un tous les deux ans. Aucun d'eux n'a arrêté l'installation de colons dans les territoires qu'Israël a promis d'évacuer, aucun n'a vraiment voulu ou cru possible de conclure avec Arafat l'accord qui aurait permis d'instaurer un État palestinien sur la (quasi-) totalité des territoires occupés par Israël en juin 1967, soit 22 % de l'ancienne Palestine.
C'est à Camp David, en juillet 2000, que le drame s'est noué : pressés par le temps, l'Israélien Barak et l'Américain Clinton ont cru pouvoir arracher la signature d'Arafat au bas d'un accord qu'ils disaient généreux et qui n'était, en réalité, qu'une « tentative d'extorsion de territoire ».
Arafat sut dire « non » à ce qui aurait été un bradage, et son refus de signer restera à son actif, quoi qu'en disent les thuriféraires de Barak... Mais, pressé par son opinion publique, il déclencha (ou accepta que fût déclenchée) la seconde Intifada, qu'il ne sut ni contrôler ni arrêter à temps : il passa et fit passer la Palestine de Charybde-Barak-Clinton en Scylla-Sharon-Bush.
Contrairement à ce que Barak et Sharon tentent de faire croire, le Arafat de 2002 est toujours l'homme des accords d'Oslo, qu'il a signés avec Rabin et Pérès, en présence de Clinton, l'homme de la paix de compromis.
C'est à Tel-Aviv et à Washington que l'humeur - et les hommes - ont changé : les résolutions des Nations unies et la légalité internationale, Sharon, Bush and Co s'assoient dessus ; le compromis est celui qu'ils imposent et, puisque Arafat s'obstine à ne pas comprendre que son « non » n'est pas une réponse, on s'emploie à le décrédibiliser, on déclare qu'il faut l'écarter et on se met à la recherche de Palestiniens (et d'Arabes) plus accommodants.
On peut en trouver car il y en a toujours et ceux qui connaissent l'Histoire coloniale savent que c'est là une tentation à laquelle bien des colonisateurs ont succombé.
Sans autre résultat, généralement, que de faire plus de dégâts et de « gagner » quelques années.
Cela dit, George W. Bush et son gouvernement ont tout de même une ligne qui transparaît dans le discours du 24 juin. Une ligne ? Non, plutôt une « idée fixe » : l'Irak.
La solution du conflit israélo-palestinien ne les intéresse guère, le sort des Palestiniens, ils n'en ont « rien à cirer ». Pis : voir se réaliser la paix entre Israël et les Arabes, comme le voudraient tous les peuples de la région et comme l'ont proposé les dirigeants arabes réunis en mars dernier à Beyrouth, ne leur paraît pas urgent, ni même... souhaitable.
Les nains cyniques qui gouvernent actuellement l'Amérique flattent les fantasmes de Sharon et de la droite israélienne pour conforter leur pouvoir à l'intérieur des États-Unis. Ils ne recherchent pas la paix entre Arabes et israéliens, seulement un apaisement provisoire du conflit - deux à trois ans -, le temps d'attaquer Saddam pour récupérer l'Irak et son pétrole.
Objectif stratégique : libérer les États-Unis de leur dépendance à l'égard de celui de l'Arabie saoudite. Et isoler davantage l'Iran.
Ces « stratèges texans » tentent par ailleurs, et en même temps, de s'approprier les puits de pétrole de l'Asie centrale pour une mainmise la plus complète possible sur une ressource dont ils pensent qu'elle est encore, pour vingt ans, source de puissance et d'argent.