Depuis le 11 septembre 2001 et le début de « la guerre mondiale contre le terrorisme », on nous parle chaque mois - ou presque - d'une « doctrine Bush » sans même se demander si l'homme est capable d'en élaborer une.
Il est vrai qu'on a appelé « doctrine » sa formule simpliste et néanmoins célèbre : « Tous ceux qui ne sont pas avec nous dans la lutte antiterroriste sont contre nous ; nous ne ferons aucune distinction entre les terroristes et ceux qui les abritent. »
Le mois dernier, George W. Bush a en tout cas été crédité d'une nouvelle « doctrine » : la guerre préventive. Cela consiste, pour les Américains, à frapper les premiers un pays, par exemple l'Irak, dès lors qu'ils croient savoir - même s'ils sont les seuls à avoir ce sentiment - que ce pays :
- dispose des moyens de frapper ;
- peut ou va les utiliser.
Les États-Unis l'attaquent, l'occupent, renversent son gouvernement et mettent à sa place un autre qui leur convient.
Un grand quotidien américain, le New York Times, a observé que ce serait donner le mauvais exemple : qu'est-ce qui empêcherait l'Inde d'attaquer préventivement le Pakistan en utilisant la même argumentation pro domo ?
Le même journal ajoute : « Nous avons du mal à accepter l'idée que le président Bush se donne carte blanche pour lancer toute opération militaire qu'il jugerait nécessaire sans avoir à rechercher aucune approbation [intérieure ou extérieure]. »
Cette « guerre préventive », ou du moins le réflexe sur lequel elle se fonde, nous venons d'en avoir un aperçu caricatural en Afghanistan : lundi dernier 1er juillet, dans une des provinces du pays, des villageois célébraient un mariage. Des hommes tirèrent des coups de feu en l'air comme c'est de coutume dans ce genre de fête.
Un avion américain passait par là à haute altitude. Son équipage a pensé qu'on voulait l'abattre (à coups de fusils !).
« Préventivement », sans en référer à aucune autorité, il a lâché ses bombes sur les fêtards qu'il a pris pour des terroristes agressifs. Bilan : quarante morts et cent blessés dans les quatre villages touchés par les bombes.
Le gouvernement américain a fini par reconnaître l'erreur de ses aviateurs et a présenté ses condoléances aux familles endeuillées. Les victimes, elles, ont été passées par « pertes et profits » dans le cadre de la « guerre mondiale contre le terrorisme ».
Mais les « doctrines » les plus dangereuses et les plus meurtrières de George W. Bush ne sont pas celles qu'on le charge d'exposer. Celles-là sont formulées publiquement : nous pouvons donc en soupeser les conséquences, discerner le positif, attirer l'attention sur le négatif, prendre l'opinion publique à témoin.
Celles qu'il faut redouter le plus sont les « doctrines » que la puissance impériale élabore en secret au sein de ses instances spécialisées et qu'elle exécute selon les plans qu'elle a établis, sans rien dire à personne et en ne tenant compte que de ses intérêts.
L'administration Bush en a élaboré une pour le Moyen-Orient et en a même commencé l'exécution. Si elle réussit son examen de passage dans cette région, la doctrine sera adaptée pour réutilisation ailleurs.
Je crois disposer des informations qui permettent d'en cerner les contours. L'exécution du plan américain ayant commencé, on peut d'ores et déjà vérifier que la réalité sur le terrain confirme les informations reçues.
La zone concernée est le Moyen-Orient au sens le plus large : monde arabe plus Turquie, Iran, Afghanistan et Pakistan.
Cette région, théâtre d'un affrontement entre des régimes soumis aux États-Unis, mais impopulaires, et des islamistes en révolte armée contre leurs gouvernants - et leur « patron » américain -, est bien évidemment considérée comme la source principale de l'agression du 11 septembre, des menaces (passées et futures) contre les États-Unis et leurs intérêts.
La période couverte par le plan : trois ans. D'ici au milieu ou à la fin de 2005, les problèmes que la région cause aux États-Unis devront avoir été maîtrisés. Under control, disent-ils.
Observez que le premier mandat de George W. Bush s'achève fin 2004 et que « le plan », dès lors qu'il va au-delà, postule sa réélection - et doit la faciliter.
Les idées directrices : l'Amérique de Bush ne se connaît que deux alliés sûrs dans la région, Israël et la Turquie. Inversement, Washington a identifié deux pays gouvernés par des ennemis des États-Unis, l'Irak de Saddam et l'Iran des mollahs.
Tous les autres régimes de la région sont, aux yeux de l'actuel pouvoir américain, minés par l'islamisme, et les islamistes sont mus par la haine de l'Amérique.
Tous ces régimes baignent dans une « culture étrange », qui ne fait pas partie de « notre monde judéo-chrétien », dit-on à Washington ; tous sont gouvernés par des rois ou des présidents inféodés à l'Amérique, « tenus » par elle à des degrés divers, mais qu'elle considère peu fiables :
Moubarak d'Égypte, Abdallah de Jordanie : faibles, mais bien en main.
Abdallah d'Arabie : à surveiller pour ses « oui, mais ». Sa marge de mouvement est toutefois faible et son âge avancé limite le risque de le voir se révolter.
Bachar el-Assad de Syrie : tradition d'indépendance, capable de ruer dans les brancards, mais fragile. Ou bien il se soumet ou bien on l'écarte.
Les autres ? Quantité négligeable. Ils ne devraient pas faire problème.
Aux marges, Kaddafi : en voie de récupération, il devrait pouvoir comprendre que son intérêt et sa survie sont « avec nous, Américains ».
La Palestine ? C'est un condominium israélo-américain, a-t-on décrété à Washington. Arafat ? Incontrôlable et pas du tout fiable, relique de ces accords d'Oslo, morts avec Rabin.
Indûment prolongés par Clinton et Barak, ces accords ont amplement prouvé leur inadéquation avec la situation.
« L'État » palestinien existera, mais pas avant trois ans. Sharon lui-même en est d'accord, ainsi que la majorité des Israéliens et des Juifs américains. Mais il verra le jour à l'intérieur des frontières et aux conditions que nous fixerons avec ceux des dirigeants palestiniens que nous aurons adoubés en accord avec Israël parce qu'ils auront fait acte d'allégeance.
La conférence internationale envisagée par Sharon et par nous n'a plus de raison d'être. Quant au plan saoudien de paix globale entre les vingt-deux pays arabes et Israël, il vient trop tard et il est, lui aussi, inadéquat.
C'est sur la base de l'analyse et de l'évaluation ci-dessus des situations et des protagonistes que les collaborateurs de M. Bush ont délivré leur ordonnance.
Le Moyen-Orient que l'Amérique de Bush escompte façonner d'ici à 2005 aura été débarrassé d'Arafat (en cours), de Saddam (certainement), des mollahs (possible). Il sera « tenu » par des gouvernements amis des États-Unis et d'Israël, inféodés à cet « axe du Bien ».
Ces dirigeants seront peut-être, probablement même, des dictateurs plus ou moins corrompus. Et alors ? Ce ne sera ni nouveau, ni plus scandaleux qu'auparavant, disent ces messieurs de Washington, qui ajoutent : « D'ailleurs, nous leur demanderons de l'être moins, et il faudra bien qu'ils soient plus présentables pour notre Congrès et notre presse...
« En tout cas, la Palestine post-Arafat que nous construirons avec les Israéliens et l'Irak post-Saddam seront les États les plus démocratiques de la région et obligeront les autres à se démocratiser.
« Ah ! prenez en note : pour libérer l'Irak de la dictature de Saddam, effroyable pour les Irakiens et dangereuse pour leurs voisins, nous ne reculerons pas, contrairement à nos aînés, devant l'utilisation des infrastructures, de l'armée et des autres moyens d'Israël.
« La fameuse et surestimée "rue arabe" s'agitera ? Et alors ? Elle se calmera dès que nous aurons réussi : "le meilleur communicateur n'est-il pas le succès ?" »
Tels sont, selon mes informations et ma perception, la doctrine et le plan américains pour le Moyen-Orient : élaboration achevée, exécution en cours.
Les objectifs sont au nombre de cinq :
- Supprimer la menace que constitue à leurs yeux l'Irak de Saddam, installer l'Amérique dans ce grand pays arabe, conquérir et contrôler son pétrole pour moins dépendre de celui d'Arabie saoudite.
- Isoler l'Iran des mollahs et, dans une seconde phase, y changer le régime ; impressionner et dissuader la Corée du Nord, troisième larron de « l'axe du Mal ».
- Renforcer Israël et la Turquie, ressouder l'alliance avec eux.
- Consolider les gains enregistrés en Afghanistan et au Pakistan.
- « Booster » un peu partout les forces de droite et d'ordre dans le monde, asseoir l'hégémonie américaine sur la planète.
En américain on dit : d'une pierre on tue plusieurs oiseaux.
Ce plan peut-il réussir ? Ses auteurs disent n'avoir rien inventé et rappellent que leurs aînés de la droite américaine, sous Nixon-Kissinger, puis sous Reagan-Casey, ont procédé de la même manière en Amérique latine, alors en proie aux guérillas et au terrorisme gauchiste, (années soixante-dix et quatre-vingt).
Et qu'ils ont fini par la transformer en sous-continent apaisé - et moins antiaméricain.
Ils omettent de préciser que la perestroïka russe (1985) et la chute du communisme (1990) ont été des facteurs décisifs du délitement de la gauche et de l'extrême gauche latino-américaine.