Ironie (positive) de l'Histoire...
lundi 15 juillet 2002 :: Divers :: #40 :: rss :: lu 1680 fois
Née à Addis-Abeba (Éthiopie) le samedi 25 mai 1963, l'Organisation de l'unité africaine (OUA) est donc décédée le 8 juillet 2002 à Durban (Afrique du Sud) dans sa quarantième année. Ceux-là mêmes qui lui avaient donné vie - 32 pays membres à l'origine, complétés par 22 adhésions - ont enfanté l'Union africaine.
L'acte de naissance indique : le 9 juillet au stade Absa de Durban.
Nul ne sait ce que les Africains (et leurs partenaires) feront de ce successeur de l'OUA.
De cette dernière, je dirais, en guise d'oraison funèbre, qu'elle est passée à côté du rôle historique qu'elle aurait pu jouer : au cours de ses trente-neuf années et quarante-cinq jours d'existence, elle n'a résolu, ni même contribué à résoudre, aucun grand problème du continent ; elle n'a fait prendre conscience aux Africains d'aucune grande évolution.
N'ayant pas reçu de ses membres les moyens financiers et humains d'agir, siégeant à 2 500 mètres d'altitude, dans une capitale enclavée de la Corne de l'Afrique, elle n'a fait que vivoter : une bougie qui s'est consumée lentement, a éclairé trop peu et n'a produit aucune chaleur.
À l'aube d'un nouveau siècle et d'un autre millénaire, animée pour l'essentiel par une nouvelle génération d'Africains, l'Union africaine entre en scène avec une ambition - et des moyens - que n'avait pas l'OUA. Mais il faut garder la tête froide et se poser la question qui importe : l'Union africaine a-t-elle des chances sérieuses d'être autre chose qu'une OUA dont on aurait consolidé les fondations et ravalé les façades ?
Il faut le savoir : ni l'Amérique, ni l'Asie, ni l'Europe n'ont cru possible de se doter d'une organisation continentale rassemblant en son sein, d'emblée et d'un seul coup, tous les États indépendants d'un continent.
Seule l'Afrique a osé le faire, dès 1963, même si ce n'était que nominal, et récidive en 2002 avec la volonté exprimée d'aboutir à l'union des 54 pays du continent, pas à pas, mais après l'avoir proclamée au départ.
La voie africaine vers l'Union est donc différente de celles empruntées par les autres continents. Est-elle meilleure ? Est-elle seulement raisonnable ? On ne peut éviter de se poser la question.
Les Africains seraient, en tout cas, bien inspirés d'étudier de plus près l'expérience des autres continents, et pas seulement celle de l'Europe, pour prendre et adapter aux réalités africaines ce qui a réussi ailleurs.
Puisque l'Europe est le continent le plus proche de nous et que son expérience est une vraie réussite, je voudrais donner en exemple trois des points les plus positifs de son itinéraire.
1. L'Europe a commencé à se construire il y a un demi-siècle, au lendemain d'une guerre dévastatrice : 6 pays, 3 grands et 3 petits, qui, pour la plupart, s'étaient combattus à mort pendant des décennies, ont enterré la hache de guerre et décidé d'unir leurs destins.
Par le biais de l'économie et en prenant leur temps.
Ils ont ensuite élargi le cercle de proche en proche, sans se presser, en prenant les précautions nécessaires pour que l'acquis ne soit jamais menacé : de tout petits pas en avant, aucun pas en arrière, jamais.
On l'a oublié, mais au commencement, ce fut seulement le charbon et l'acier, puis, beaucoup plus tard, le Marché commun, puis le Marché unique et, enfin, la monnaie unique et l'Union européenne.
Parallèlement, les Six conçurent et mirent en oeuvre l'élargissement à d'autres pays, attirés un à un par l'aimant du noyau central : l'Europe de l'Ouest a mis un demi-siècle pour passer de 6 à 15 États membres ; il lui faudra quelques années de plus pour passer de 15 à 27 (les 12 nouveaux venant du centre et de l'est de l'Europe) et de 350 millions à 430 millions d'Européens unis.
L'Union européenne est donc fille d'une infinie patience, résultat lent de négociations interminables, mais aboutissant invariablement à un accord conclu généralement tard dans la nuit, voire au petit matin...
2. À mes yeux, le plus extraordinaire dans l'édification de l'Union européenne, et le moins connu parce que ses auteurs ne l'ont pas claironné, c'est l'aide que les pays riches ont apportée aux pays et régions pauvres ou moins développés pour leur permettre de rattraper leur retard, de se mettre à niveau.
Durable, massive, véritable plan Marshall inter-européen, cette aide a obtenu des résultats spectaculaires : l'Espagne, le Portugal, la Grèce, l'Irlande, ont comblé, en une vingtaine d'années, deux siècles de retard ! À coups de milliards et en une décennie, l'Allemagne de l'Est et l'Italie du Sud se sont intégrées, à l'Ouest pour la première, au Nord pour la seconde.
En janvier 2002, la Commission européenne a proposé de verser 40 milliards d'euros en quatre ans aux douze États candidats à l'adhésion(*), tous en développement, pour leur permettre de moderniser leurs agricultures, leurs infrastructures, leurs administrations... et s'arrimer aux quinze membres de l'Union qui sont, eux, déjà développés.
Si, grâce à l'Union africaine, les pays africains les plus développés ou les plus riches par leur sous-sol s'engageaient à aider les autres financièrement et humainement, et le faisaient d'une manière intelligente et durable, l'Union aurait ainsi justifié son existence et mérité de l'Afrique.
3. L'Union européenne a fixé dès 1993, au cours d'une réunion à Copenhague, les critères politiques (des institutions stables garantissant la démocratie, la primauté du droit, les droits de l'homme, le respect des minorités) et économiques (économie de marché aux fondamentaux assainis) de l'adhésion : on ne peut entrer dans le Club, on n'y est accepté, que si l'on remplit les conditions d'adhésion.
L'Union africaine, elle, accepte sans conditions tous les pays du continent, et les 54 pays africains sont donc, de droit et d'emblée, membres du Club.
Comment les faire évoluer pour qu'ils remplissent les critères de démocratie ou de bonne gouvernance ?
Exclura-t-on un membre dès lors qu'il s'en éloigne trop ? Où commence le « trop » ?
À titre anecdotique, comment traitera-t-on, par exemple, le « cas » de Mouammar Kaddafi, inspirateur de l'idée même d'Union africaine ? À l'instar de Fidel Castro, le « Guide de la grande révolution libyenne » ne s'est jamais soumis à une élection ; il récuse le concept lui-même et affirme haut et fort qu'il tient sa légitimité - à vie - de la... révolution !
Autre question plus grave : quelle instance de l'Union résoudra le cas du Maroc ? Ce grand pays fondateur de l'OUA s'en est retiré en 1984 parce que l'Organisation a admis en son sein la République sahraouie, dont les Marocains ne reconnaissent pas l'existence et ne veulent même pas entendre parler.
Le Maroc est-il membre de l'Union africaine ? Nominalement ? Ou bien réellement ? Si oui, comment faire pour qu'il le soit non seulement de droit, mais également de fait ? Dès maintenant et pas dans dix ans ?
Pour l'heure, le plus gratifiant - ironie positive de l'Histoire - est que l'Union africaine soit née en Afrique du Sud : au pays de Nelson Mandela, des Noirs, des métis, des Blancs (et des Indiens), tous sud-africains, ont reçu les autres Africains - c'est-à-dire des Noirs, des Blancs et des métis - pour construire, ensemble, l'Afrique du XXIe siècle.
Il y a seulement douze ans, là, à Durban et autour, régnait l'odieux apartheid, rejeton de l'esclavage, qui est à mes yeux la plus grande honte de l'humanité !
L'acte de naissance indique : le 9 juillet au stade Absa de Durban.
Nul ne sait ce que les Africains (et leurs partenaires) feront de ce successeur de l'OUA.
De cette dernière, je dirais, en guise d'oraison funèbre, qu'elle est passée à côté du rôle historique qu'elle aurait pu jouer : au cours de ses trente-neuf années et quarante-cinq jours d'existence, elle n'a résolu, ni même contribué à résoudre, aucun grand problème du continent ; elle n'a fait prendre conscience aux Africains d'aucune grande évolution.
N'ayant pas reçu de ses membres les moyens financiers et humains d'agir, siégeant à 2 500 mètres d'altitude, dans une capitale enclavée de la Corne de l'Afrique, elle n'a fait que vivoter : une bougie qui s'est consumée lentement, a éclairé trop peu et n'a produit aucune chaleur.
À l'aube d'un nouveau siècle et d'un autre millénaire, animée pour l'essentiel par une nouvelle génération d'Africains, l'Union africaine entre en scène avec une ambition - et des moyens - que n'avait pas l'OUA. Mais il faut garder la tête froide et se poser la question qui importe : l'Union africaine a-t-elle des chances sérieuses d'être autre chose qu'une OUA dont on aurait consolidé les fondations et ravalé les façades ?
Il faut le savoir : ni l'Amérique, ni l'Asie, ni l'Europe n'ont cru possible de se doter d'une organisation continentale rassemblant en son sein, d'emblée et d'un seul coup, tous les États indépendants d'un continent.
Seule l'Afrique a osé le faire, dès 1963, même si ce n'était que nominal, et récidive en 2002 avec la volonté exprimée d'aboutir à l'union des 54 pays du continent, pas à pas, mais après l'avoir proclamée au départ.
La voie africaine vers l'Union est donc différente de celles empruntées par les autres continents. Est-elle meilleure ? Est-elle seulement raisonnable ? On ne peut éviter de se poser la question.
Les Africains seraient, en tout cas, bien inspirés d'étudier de plus près l'expérience des autres continents, et pas seulement celle de l'Europe, pour prendre et adapter aux réalités africaines ce qui a réussi ailleurs.
Puisque l'Europe est le continent le plus proche de nous et que son expérience est une vraie réussite, je voudrais donner en exemple trois des points les plus positifs de son itinéraire.
1. L'Europe a commencé à se construire il y a un demi-siècle, au lendemain d'une guerre dévastatrice : 6 pays, 3 grands et 3 petits, qui, pour la plupart, s'étaient combattus à mort pendant des décennies, ont enterré la hache de guerre et décidé d'unir leurs destins.
Par le biais de l'économie et en prenant leur temps.
Ils ont ensuite élargi le cercle de proche en proche, sans se presser, en prenant les précautions nécessaires pour que l'acquis ne soit jamais menacé : de tout petits pas en avant, aucun pas en arrière, jamais.
On l'a oublié, mais au commencement, ce fut seulement le charbon et l'acier, puis, beaucoup plus tard, le Marché commun, puis le Marché unique et, enfin, la monnaie unique et l'Union européenne.
Parallèlement, les Six conçurent et mirent en oeuvre l'élargissement à d'autres pays, attirés un à un par l'aimant du noyau central : l'Europe de l'Ouest a mis un demi-siècle pour passer de 6 à 15 États membres ; il lui faudra quelques années de plus pour passer de 15 à 27 (les 12 nouveaux venant du centre et de l'est de l'Europe) et de 350 millions à 430 millions d'Européens unis.
L'Union européenne est donc fille d'une infinie patience, résultat lent de négociations interminables, mais aboutissant invariablement à un accord conclu généralement tard dans la nuit, voire au petit matin...
2. À mes yeux, le plus extraordinaire dans l'édification de l'Union européenne, et le moins connu parce que ses auteurs ne l'ont pas claironné, c'est l'aide que les pays riches ont apportée aux pays et régions pauvres ou moins développés pour leur permettre de rattraper leur retard, de se mettre à niveau.
Durable, massive, véritable plan Marshall inter-européen, cette aide a obtenu des résultats spectaculaires : l'Espagne, le Portugal, la Grèce, l'Irlande, ont comblé, en une vingtaine d'années, deux siècles de retard ! À coups de milliards et en une décennie, l'Allemagne de l'Est et l'Italie du Sud se sont intégrées, à l'Ouest pour la première, au Nord pour la seconde.
En janvier 2002, la Commission européenne a proposé de verser 40 milliards d'euros en quatre ans aux douze États candidats à l'adhésion(*), tous en développement, pour leur permettre de moderniser leurs agricultures, leurs infrastructures, leurs administrations... et s'arrimer aux quinze membres de l'Union qui sont, eux, déjà développés.
Si, grâce à l'Union africaine, les pays africains les plus développés ou les plus riches par leur sous-sol s'engageaient à aider les autres financièrement et humainement, et le faisaient d'une manière intelligente et durable, l'Union aurait ainsi justifié son existence et mérité de l'Afrique.
3. L'Union européenne a fixé dès 1993, au cours d'une réunion à Copenhague, les critères politiques (des institutions stables garantissant la démocratie, la primauté du droit, les droits de l'homme, le respect des minorités) et économiques (économie de marché aux fondamentaux assainis) de l'adhésion : on ne peut entrer dans le Club, on n'y est accepté, que si l'on remplit les conditions d'adhésion.
L'Union africaine, elle, accepte sans conditions tous les pays du continent, et les 54 pays africains sont donc, de droit et d'emblée, membres du Club.
Comment les faire évoluer pour qu'ils remplissent les critères de démocratie ou de bonne gouvernance ?
Exclura-t-on un membre dès lors qu'il s'en éloigne trop ? Où commence le « trop » ?
À titre anecdotique, comment traitera-t-on, par exemple, le « cas » de Mouammar Kaddafi, inspirateur de l'idée même d'Union africaine ? À l'instar de Fidel Castro, le « Guide de la grande révolution libyenne » ne s'est jamais soumis à une élection ; il récuse le concept lui-même et affirme haut et fort qu'il tient sa légitimité - à vie - de la... révolution !
Autre question plus grave : quelle instance de l'Union résoudra le cas du Maroc ? Ce grand pays fondateur de l'OUA s'en est retiré en 1984 parce que l'Organisation a admis en son sein la République sahraouie, dont les Marocains ne reconnaissent pas l'existence et ne veulent même pas entendre parler.
Le Maroc est-il membre de l'Union africaine ? Nominalement ? Ou bien réellement ? Si oui, comment faire pour qu'il le soit non seulement de droit, mais également de fait ? Dès maintenant et pas dans dix ans ?
Pour l'heure, le plus gratifiant - ironie positive de l'Histoire - est que l'Union africaine soit née en Afrique du Sud : au pays de Nelson Mandela, des Noirs, des métis, des Blancs (et des Indiens), tous sud-africains, ont reçu les autres Africains - c'est-à-dire des Noirs, des Blancs et des métis - pour construire, ensemble, l'Afrique du XXIe siècle.
Il y a seulement douze ans, là, à Durban et autour, régnait l'odieux apartheid, rejeton de l'esclavage, qui est à mes yeux la plus grande honte de l'humanité !
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