Dans l'hebdomadaire catholique Télérama, sous le titre éloquent « Stupidissima », Thierry Leclère publie ce jugement sur « les éructations » d'Oriana Fallaci : « La Rage et l'Orgueil est d'abord et avant tout un pamphlet très mal écrit, d'une bêtise sans nom.
« Un miroir pathétique tendu par cet auteur vieillissant qui n'a rien inventé sous le soleil de Mahomet, puisque cette bordée d'injures racistes figure depuis des décennies dans la presse d'extrême droite. Résumons [ça vous évitera d'acheter le livre] ces 195 pages d'éructations qu'on peut ranger dans la série des dommages collatéraux du 11 septembre : on y voit des musulmans "se multiplier comme des rats" et "passer leur temps le derrière en l'air à prier cinq fois par jour". Les immigrés musulmans deviennent des "hordes" de "sangliers", et on passe sur les "miasmes nauséabonds" et autres "dégoûtantes traces d'urine". »

Réagissant à la « charge haineuse » de la journaliste italienne contre l'islam et les Arabes (pêle-mêle), l'écrivain Tahar Ben Jelloun, lui-même arabe et musulman, a affirmé de son côté : « Oriana Fallaci a montré que sa connaissance de l'islam est approximative. »
Il a ajouté, mais sans donner de preuve : « L'hémorragie des mots nauséabonds qu'elle utilise pour exprimer son hostilité viscérale aux Arabes et à l'islam a pour aliment des griefs personnels : elle règle ses comptes avec un homme. »
Touchée au vif « la Fallaci », comme on l'appelle en Italie, a répondu sous forme d'une note ajoutée à l'édition française de son livre La Rage et l'Orgueil, publié par les éditions Plon (Paris) : « Je me réfère au Marocain qui, dans un petit article publié en Italie, a écrit que mon manque de sympathie pour l'islam est dû aux échecs que j'ai eus avec les hommes arabes. [Au point de vue sexuel et sentimental, laisse-t-il entendre.]
« À ce monsieur je réponds que, Dieu merci, je n'ai jamais eu affaire à un homme arabe. À mon avis, il y a quelque chose dans les hommes arabes qui dégoûte les femmes de bon goût. »
« Le Marocain », auteur du « petit article », dont elle parle sans avoir « le bon goût » de le nommer est un des grands écrivains de langue française, couronné par le prix Goncourt 1987.
Quant à se classer soi-même parmi « les femmes de bon goût »...
Cela pour la forme.
Mais sur le fond, dit-elle vrai lorsqu'elle affirme « n'avoir jamais eu affaire à un homme arabe » ?
Ne l'a-t-on pas vue dans les années soixante-dix, jeune femme de 35 ans, multiplier les voyages - et les séjours - dans ce monde arabo-musulman qu'elle dit aujourd'hui vomir ?
Cacherait-elle dans les replis de son âme (et de son corps) une blessure si profonde qu'elle veut l'occulter, sans pouvoir s'empêcher toutefois de l'exprimer par la « rage » (hargneuse) et l'« orgueil » (blessé) qui suintent de ses écrits foisonnants ?
Si elle dit vrai, et n'a jamais eu affaire à un homme arabe, parce que tous la dégoûtent, elle a vécu sur un préjugé tenace qui, comme tous les préjugés et toutes les généralisations, est une stupidité indigne d'une personne qui a été un seul jour à l'école.
Endosser un préjugé, c'est se mettre des oeillères et donc limiter soi-même son champ de vision.
C'est en outre s'encombrer de quelque chose qui coûte cher. Mais il est trop tard pour Oriana Fallaci, qui a 72 ans, de mesurer ce que cela a pu lui faire manquer. Il ne lui reste donc qu'à paraphraser le refrain publicitaire bien connu : « Je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas connu assez tôt l'école universelle »...
Si, en revanche, il est exact qu'« elle règle ses comptes avec un homme », et si cet homme est un de ces Arabes qu'elle décrit dans sa diatribe, il ne doit pas savoir lire.
Dans ce cas, malheureusement pour elle, il n'a rien pu lire de sa « rage » et de son « orgueil ».
Beaucoup l'ont oublié mais, dans sa prime jeunesse, Oriana Fallaci a été une femme de gauche qui s'est distinguée dans la lutte antifasciste. Quelle tristesse de la voir finir sa vie si bas dans le camp de ces racistes qu'elle avait combattus...
Évolution banale, hélas ! que beaucoup d'intellectuels ont accomplie avant elle : « Triste et commun comme de voir un homme ruiné qui épouse une femme en ruine. »