Il y a un an, au lendemain du 11 septembre 2001, en déclarant une guerre mondiale et illimitée au terrorisme islamiste, George W. Bush a parlé (sans réfléchir) de « croisade ». On lui a dit alors que c'était maladroit et il a retiré le mot. Mais son instinct ne le trompait pas : il s'agissait bien d'une croisade contre l'« axe du Mal », comme on le voit aujourd'hui.
À la tête des croisés de l'an 2002, George W. Bush, président des États-Unis. Il a entamé une nouvelle guerre avant d'avoir fini la précédente, accompagné dans sa « mission sacrée » par deux Premiers ministres européens, Tony Blair (Grande-Bretagne) et Silvio Berlusconi (Italie), devancé sur le chemin de la guerre par l'actuel Premier ministre d'Israël, Ariel Sharon...
En ce 20 septembre, le monde entier déploie des efforts pour sauver la paix ; les croisés, eux, veulent leur guerre (contre l'Irak) et, j'en suis convaincu, nous l'imposeront. En vérité, comme je le montrerai ci-dessous, ils l'ont déjà commencée.
Ce qui s'est passé depuis une semaine a le mérite de clarifier les choses : le jeudi 12 septembre, George W. Bush a dit devant l'ONU (et à son Conseil de sécurité) en substance : « Saddam Hussein, dictateur sanguinaire de l'Irak, est un homme sans foi ni loi, qui nous déteste. Il est armé et dangereux. Obtenez qu'il applique enfin vos résolutions. Je vous donne quelques semaines. Mes armées vont, en tout cas, l'écrabouiller... »
Quatre jours plus tard, le lundi 16, l'Irak s'engage par écrit auprès du secrétaire général de l'ONU à appliquer les résolutions votées à son encontre par le Conseil de sécurité et à accepter sans conditions le retour immédiat des inspecteurs de l'ONU chargés de vérifier que Bagdad ne possède plus d'armes de destruction massive et, s'ils en trouvent, de les détruire.
Le monde respire : on allait pouvoir éviter la guerre. Mais les croisés, que font-ils, que disent-ils ?
Ils auraient pu crier victoire et nous prendre à témoin : « Vous voyez que Saddam, qui menait l'ONU en bateau, s'incline devant notre résolution et notre menace d'utiliser la force ! Il faut maintenant l'obliger à s'exécuter à la lettre. Envoyez les inspecteurs au plus vite. Que l'ONU se fasse respecter !
« Quant à nous, nous demeurons mobilisés et résolus. Gare à Saddam s'il tergiverse... »
S'ils avaient dit cela, ils auraient contribué à résoudre le problème sans guerre et le monde entier aurait approuvé et suivi.
Mais leur langage, qui trahit leur psychologie - et surtout leur dessein -, a été tout autre : « Il n'y a rien de nouveau ; Saddam est un fourbe, il faut le faire partir par la guerre ; ne vous en mêlez plus, sauf pour nous "couvrir" par un mandat de l'ONU nous chargeant d'extirper ce plus néfaste élément de l'axe du Mal... »
Langage belliqueux qui s'explique par le plan de l'actuelle administration américaine relatif à l'Irak et à l'ensemble de la région.
Voici, selon moi, ce que se disent les dirigeants américains et ce sur quoi ils ont fondé leur démarche :
1. Quoi qu'il dise ou fasse, même s'il devait nous donner plus que nous lui demandons, Saddam Hussein ne doit pas rester à la tête de l'Irak, ni même en vie. Ou alors, comme Manuel Antonio Noriega(1), coupé du monde, au fond d'un cachot.
Le fait qu'il soit un horrible dictateur compte, bien sûr. Mais il y en a d'autres, à peine moins monstrueux, que nous ne rejetons pas et avec lesquels, bon gré mal gré, nous entretenons des relations étroites.
Si nous sommes résolus à l'éliminer, après avoir cru, à tort, en 1991, que son peuple ou ses généraux le feraient, c'est parce qu'il a échappé à notre contrôle, comme Noriega, précisément. Il a cessé de nous obéir, a fait ce qu'il n'aurait pas dû faire en menaçant un de nos alliés (Israël) et nos intérêts au Koweït et en Arabie saoudite. De toute manière, si nous nous sommes servis de lui pour défendre nos intérêts, cela n'est plus le cas, et ne le sera plus.
Comme toute puissance impériale, nous ne pouvons laisser en vie et au pouvoir quelqu'un comme lui ou comme Ben Laden qui, après nous avoir servis, se rebellent contre notre autorité.
2. Ce n'est pas public, ce n'est pas officiel, mais la guerre contre l'Irak pour renverser Saddam a commencé en août dernier. En préparation de l'invasion, nos avions pilonnent quotidiennement, sans rencontrer de résistance sérieuse ni susciter de réprobation, non plus les radars ou la DCA, mais les centres de commandement irakiens et leurs moyens de communication.
Au Qatar comme au Koweït, en Jordanie comme en Turquie, nous avons déjà prépositionné le matériel lourd dont nous aurons besoin.
Le Congrès des États-Unis, l'opinion publique américaine et la majorité des grands journaux nous appuient ; le Conseil de sécurité de l'ONU finira par nous suivre, fût-ce avec un « oui, mais ». Les dirigeants arabes ? Ils rivalisent déjà de zèle pour nous manger dans la main.
Notre machine militaire et diplomatique est en marche. Rien ne l'arrêtera, ni même ne la retardera.
Le monde va voir à l'oeuvre une nation exceptionnelle qui se place au-dessus des lois parce qu'elle ose affronter ce qui fait reculer les autres, sait payer le prix qu'il faut pour obtenir ce qu'elle veut et montrer au monde que nul ne peut la provoquer impunément.
3. Une fois le peuple irakien libéré du joug de Saddam et de sa clique (n'en doutez pas, il accueillera nos troupes en libérateurs), le Moyen-Orient pourra être remodelé selon nos vues : Israël et la Turquie, les deux pays les plus avancés et les plus puissants, sont de très bons alliés ; par contagion, ou à notre initiative, l'Iran le redeviendra dès que nous aurons installé à Bagdad un gouvernement compétent et ami, et que, grâce à nous et à nos entreprises, l'Irak sera redevenu un grand exportateur de pétrole.
Les autres ? La Jordanie est sous contrôle ; la Palestine sera un petit État satellite d'Israël ; le Liban, la Syrie, l'Égypte, l'Arabie saoudite et les États du Golfe changeront de politique - ou de dirigeants.
4. Regardez comment nous avons dominé l'Amérique latine et l'avons amenée, en un demi-siècle, à une forme de prospérité et à une phase prédémocratique.
Vingt-cinq ans nous suffiront pour que, à l'instar de l'Amérique latine, le Moyen-Orient passe de l'hostilité diffuse que vous observez aujourd'hui à l'acceptation de notre leadership.
C'est le temps que durera le pétrole, dont 115 milliards de barils sont dans le sous-sol irakien : ce magnifique butin de guerre(2) nous donnera, au cours des vingt-cinq prochaines années, les moyens financiers de cette grandiose entreprise. Nous savons que les 300 millions d'hommes et de femmes que compte la région nous sont hostiles dans leur majorité. Grâce à ce que nous entreprendrons, leurs enfants seront nos amis...
J'arrête là mon interprétation de la démarche américaine et de ce qui la sous-tend.
Si, comme je le pense, MM. Bush, Cheney, Rumsfeld et consorts ont ce raisonnement en tête, la guerre est à l'horizon et Saddam ne peut épargner son peuple et la région qu'en acceptant de s'effacer.
Rien dans son passé n'indique qu'il soit homme à le faire.