La République de Côte d'Ivoire est de nouveau, depuis dix jours, dans la violence et l'épreuve. Mais, à vrai dire, ce malheureux pays, synonyme de stabilité pendant trente ans (1960-1990), ne vit-il pas une période tourmentée depuis la mort de son premier président Félix Houphouët-Boigny ?
L'affrontement a commencé le jour même de sa mort, le 7 décembre 1993, entre son Premier ministre d'alors, Alassane Ouattara, et le successeur désigné, Henri Konan Bédié. Sous l'oeil intéressé de deux contestataires alors mal connus, ou méconnus, qui allaient se révéler prétendants à la succession : Robert Gueï, qui sera président de fait pour les dix premiers mois de 2000, et Laurent Gbagbo, qui le deviendra le 26 octobre 2000.
Ce dernier a été le seul opposant déclaré à Houphouët du temps de sa toute-puissance, tandis que Bédié, Ouattara et Gueï faisaient partie du sérail houphouétien.
Il est clair que l'instabilité ivoirienne a ses racines dans l'héritage du fondateur du pays, mort au pouvoir après l'avoir exercé pendant plus de trente ans. Le « Vieux », comme on l'appelait, a créé un pays, construit une économie, mais n'a pas laissé une nation, plutôt les germes de la zizanie.
Après lui, cette zizanie s'est développée entre les hommes qui pouvaient prétendre lui succéder, entre les régions constitutives du pays et même entre la Côte d'Ivoire et ses voisins.
S'agissant des hommes, il est vite apparu que celui qu'il a imposé comme successeur constitutionnel, Henri Konan Bédié, a endossé un habit trop large pour lui. Issu de la communauté qui a dominé le pouvoir tout au long du règne d'Houphouët - les Akans -, il s'est considéré comme leur chef ; ignorant délibérément la composition sociologique de son pays, il a inventé le funeste concept de « l'ivoirité » pour maintenir les choses en l'état.
En décembre 1999, il a été renversé par une poignée de mutins, en quelques heures.
De l'ombre sortit alors Robert Gueï, un général dont ni Houphouët, qui en avait fait son chef d'état-major et l'avait couvert d'or, ni personne d'autre n'avait soupçonné qu'il brûlait à ce point d'ambition. Il s'est d'ailleurs très vite brûlé au pouvoir, puisqu'il ne l'exerça, et de manière chaotique, que pendant dix mois : il connaissait mal son pays, s'illusionnait sur sa popularité, se croyait très malin. Il fut doublé sans difficulté par plus malin que lui : Laurent Gbagbo.
Par certains aspects, l'actuel président de la République ivoirienne est à la Côte d'Ivoire ce qu'Edgar Faure a été à la France : un homme habile et si content de l'être qu'il ne laboure pas en profondeur.
S'il est aujourd'hui, avec son pays, dans la tourmente, c'est parce que, à l'instar de ses deux prédécesseurs, il n'a pas choisi d'être le président de tous les Ivoiriens, ni, par conséquent, de construire une nation ivoirienne à partir de composantes mal soudées. Il ne s'est pas suffisamment soucié de faire disparaître les contradictions et autres causes de tensions au sein de l'armée comme parmi les composantes civiles du pays.
Il n'a pas déployé suffisamment d'efforts pour apaiser les relations avec les hommes et les forces politiques de son pays. Ni pour ramener la concorde entre la Côte d'Ivoire et ses voisins.
Issu d'une communauté minoritaire, élu, dans des conditions discutables, président d'un pays où l'on ne sait pas très bien qui est ivoirien, qui ne l'est pas tout à fait et qui ne l'est pas du tout, il ne pouvait gouverner en concentrant l'essentiel du pouvoir entre ses mains et celles de quelques dirigeants de son parti, le Front populaire ivoirien (FPI), nouveaux venus au pouvoir ; il n'aurait pas dû tolérer, comme en ce moment, l'exercice prolongé d'une contre-violence destructrice de l'unité nationale.
Faire cela, c'est, comme disent les Anglo-Saxons, « courtiser le désastre ».
Je pense et j'espère que la Côte d'Ivoire va s'en sortir, une fois de plus. Mais ce pays, le plus important et le plus avancé de l'Afrique de l'Ouest francophone, doté de sérieux atouts, continuera à alterner éclaircies et orages, à vivre dans l'instabilité et à connaître des accès de violence tant que son président, Laurent Gbagbo lui-même, ou son successeur, ne sera pas habité par l'idée directrice qu'il n'est pas l'homme d'une région, d'une tribu ou d'un parti, mais le président de tous les Ivoiriens, au sens le plus large.