On nous annonce la guerre américaine contre l'Irak pour les semaines à venir : elle débuterait avant la fin de l'année, disent les augures.
Nous vous donnerons la semaine prochaine notre évaluation, car nous pensons, nous aussi, que le compte à rebours a commencé, et voyons, à plus d'un signe, un gouvernement américain pressé d'en finir : pour l'heure, il se prépare méthodiquement et s'emploie à lever l'un après l'autre les faibles obstacles qui se dressent encore sur le chemin de la guerre.
Il reste moins de deux mois pour tenter d'empêcher ceux qui sont déterminés à faire la guerre de s'y lancer et d'y entraîner ceux qui, par conviction ou par faiblesse, accepteront de leur emboîter le pas.
Paradoxalement, le meilleur argument en faveur de la guerre a été donné par Colin Powell, le dirigeant américain qui y est le plus opposé. Le secrétaire d'État de George W. Bush a dit qu'on pouvait, certes, envoyer des inspecteurs pour s'assurer que l'Irak n'avait plus d'armes de destruction massive et détruire celles dont il disposerait encore, mais que le plus sûr moyen de désarmer l'Irak est de changer son régime, d'écarter Saddam Hussein.
Je trouve cette logique impeccable, même si je constate qu'elle conduit le porte-parole de la Maison Blanche à appeler publiquement à l'assassinat de Saddam(*). Autres temps, autres moeurs : ni pendant la guerre de 1939-1945, ni pendant la guerre froide, on n'a entendu le porte-parole d'une démocratie inciter urbi et orbi à l'assassinat d'Hitler ou de Staline...
Logique impeccable mais fragmentaire, car ni les dirigeants américains, ni ceux qui approuvent leur démarche ne nous ont expliqué pourquoi il faut écarter ou tuer Saddam et pas Kim Jong-iI, le dictateur (par héritage) de la communiste Corée du Nord. Plus certainement que l'Irak, le pays de Kim Jong-iI possède non seulement des armes de destruction massive, mais les vecteurs qui lui permettent de frapper deux grands alliés des États-Unis où sont, de surcroît, stationnées leurs troupes : la Corée du Sud et le Japon.
Pourquoi ce nouveau « deux poids, deux mesures » : faire la guerre pour renverser Saddam et ne rien faire (ni menacer de faire) contre Kim ? La réponse tient en trois mots : subjectivité, Israël et pétrole. En renversant Saddam, les États-Unis se font plaisir et se rendent service, font plaisir et rendent service à Israël - et, last but not least, comme ils diraient, mettent la main sur le pétrole irakien au nez et à la barbe de leurs grands concurrents occidentaux et russes.
Autre avantage de l'entreprise, découvert en cours de route : une fois Saddam écarté, les dirigeants des autres pays arabes de la région, déjà satellisés, seront plus soumis encore et éjectables à merci ; l'Irak récupéré, on pourra refaire la carte du Moyen-Orient.
Les peuples arabes ? Déjà humiliés et marginalisés par tous les dirigeants qui se sont succédé à leur tête tout au long du dernier demi-siècle, ils ne pourront pas ne pas accueillir avec intérêt, et même espoir, la nouvelle donne...
Je suis personnellement d'accord sur ce dernier point : n'ayant à perdre que leurs chaînes, les peuples de la région, et en premier lieu celui d'Irak, sont tellement déçus, humiliés et excédés par leurs dirigeants que tout changement leur paraîtra recéler des promesses d'amélioration. Ne répètent-ils pas, depuis des siècles, en parlant de leurs montures, mais en pensant à eux-mêmes : le cheval trouve du repos et un regain d'énergie dans le simple fait qu'on lui change sa selle.
Permettez-moi de terminer ce tour d'horizon de cette drôle de préguerre avec des « si » : ils ont pour seul mérite de démontrer que les drames de l'Histoire se nouent et se nourrissent des faiblesses de quelques-uns.
- Si le très intelligent président Bill Clinton avait été moins dilettante, plus sérieux, il aurait, dans ce même Camp David où Jimmy Carter, en 1978, a scellé la paix entre Israël et l'Égypte, réussi à conclure l'accord entre Israéliens et Palestiniens (il s'en est fallu de peu).
- Si le Premier ministre d'Israël de l'époque, Ehoud Barak, et le chef de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat, avaient été des hommes d'État, Israël ne se serait pas livré à Sharon.
- Et si le candidat démocrate à la présidence des États-Unis, Al Gore, avait eu la moitié du talent de Bill Clinton, il serait président des États-Unis et George W. Bush gouverneur du Texas...
Si cela s'était réalisé, malgré Ben Laden et le 11 septembre 2001, le monde ne serait pas, en ce mois d'octobre 2002, à la veille d'une deuxième guerre du Golfe, péripétie dramatique d'une interminable et insensée « guerre mondiale contre le terrorisme ».
Guerre mondiale qu'un quarteron d'hommes issus de l'intégrisme américain, émules de ceux qui, en Afrique du Sud, ont inventé et pratiqué l'apartheid, parvenus au pouvoir dans le pays le plus riche et le plus puissant de la planète, nous imposent depuis treize mois et, je le crains, pour encore de nombreuses années (voir pp. 39-42, Bush II contre Saddam).