Pour s'informer secrètement sur ce que font leurs ennemis et leurs amis, les États-Unis ont construit un gigantesque système de renseignement qui leur coûtera 35 milliards de dollars en 2003(*) : presque 10 % de leur budget militaire, dont nous avons montré qu'il était colossal (près de 400 milliards de dollars dès 2003, soit plus de 1 milliard par jour), supérieur à ceux combinés des vingt autres pays qui pèsent lourd sur ce plan.
Donc : 35 milliards de dollars pour le renseignement, c'est une fois et demie le revenu national d'un pays de dix millions d'habitants, comme la Tunisie, l'équivalent de celui d'un pays de trente millions d'habitants, comme le Maroc.
Aux États-Unis, ce système porte un nom : la communauté du renseignement, dont l'agence la plus connue à l'extérieur est la trop célèbre CIA (Central Intelligence Agency, créée en 1947 et qui siège à Langley, banlieue de Washington). Cette « grande dame », comme l'appellent ses admirateurs (de moins en moins nombreux), dépense 3 milliards de dollars environ par an (voir graphique page de droite).
Elle est surclassée par la NSA (National Security Agency), moins connue mais autrement plus importante : 25 000 agents, 5 milliards de dollars de budget annuel, des stations d'écoute dans le monde entier, avec pour mission de protéger les communications du gouvernement et... d'écouter celles de tous les autres : alliés, amis, adversaires ou ennemis. Elle dépend du Pentagone.
Une myriade d'autres organismes plus ou moins connus gravitent autour de ces deux astres, entre autres :
- Le Centre de recherche des fonds des terroristes à l'étranger (Foreign Terrorist Asset Tracking Center), créé depuis le 11 septembre 2001 et qui dépend à la fois du secrétaire au Trésor et de la CIA.
- The National Reconnaissance Office, en charge des satellites espions.
- The National Imagery and Mapping Agency, qui interprète la production des satellites et fabrique les cartes militaires.
En temps de guerre - et les États-Unis se considèrent, depuis un an et pour une durée indéterminée, en guerre contre le terrorisme -, les dépenses de ces organismes explosent : la guerre d'Afghanistan a coûté, en un an, 17 milliards de dollars, dont 3,7 milliards pour la surveillance secrète, les vols de reconnaissance et, plus généralement, le renseignement.
Et, pour parer à tout imprévu, le président dispose d'un fonds de 10 milliards de dollars, appelé « réserve de guerre », qu'il peut affecter à sa discrétion.
Les États-Unis étant une démocratie, les informations ci-dessus sont (presque) publiques, en tout cas à portée de qui veut les connaître.
Ces mêmes États-Unis sont, faut-il le rappeler, la nation la plus riche et la plus puissante de la terre, à la veille d'envahir un pays qu'ils ont choisi pour cible et, ce faisant, d'affecter nos destins. Nous avons donc le droit - et même le devoir - de porter un jugement sur ce « complexe militaro-industriel » - l'expression est de l'un de leurs présidents - qu'ils utilisent pour nous surveiller et pour nous dominer.
Deux observations me paraissent irrécusables.
1. Le budget militaire américain, 400 milliards de dollars par an, est égal au déficit annuel de la balance des comptes extérieurs des États-Unis.
C'est gravissime car, le budget fédéral américain étant lui-même en déficit et pour longtemps, cela signifie que c'est le monde extérieur - vous et moi - qui finance à 100 % le budget militaire américain : les États-Unis s'offrent la plus forte armée du monde - et font la guerre - avec l'argent que d'autres pays leur prêtent, ou investissent chez eux ! Cela donne à ces pays des droits sur les États-Unis.
Et, comme les Américains n'entreprennent rien pour corriger cette situation scandaleuse, il en ira ainsi jusqu'à ce que « ça casse ».
2. Ma deuxième observation porte sur l'utilité pour l'Amérique elle-même de cette formidable machine, achetée à crédit. Elle est douteuse, c'est le moins que l'on puisse dire :
- Le grand hebdomadaire américain Newsweek conclut ainsi son enquête de cette semaine sur le sujet :
« Il faudra attendre la fin de la guerre [contre l'Irak] pour savoir la vérité sur Saddam, ses liens, réels ou supposés, avec el-Qaïda, son arsenal, grand ou petit, d'armes de destruction massive.
« Les membres de l'administration Bush, la communauté américaine du renseignement eux-mêmes en savent fort peu et, en tout cas, ne sont d'accord que sur une chose : les terroristes frapperont encore les États-Unis, et ni le FBI ni la CIA ne sont en mesure de parer leurs coups... »
Cela pour le présent. Si l'on considère le passé, c'est pire.
- Une autre publication américaine très respectée, la New York Review of Books, donnait récemment ce triste bilan de la performance historique de la CIA :
« L'Agence a été créée à la suite du tragique ratage de Pearl Harbor, et elle a été mise en cause à maintes reprises depuis en raison de son incapacité à prévoir des événements majeurs : ainsi l'invasion de la Corée du Sud par la Corée du Nord en juin 1950, l'intervention de la Chine dans la guerre de Corée en novembre 1950, la réaction décisive des Cubains au débarquement organisé par la CIA elle-même dans la baie des Cochons en 1961, l'invasion de la Tchécoslovaquie par les Russes en 1968, l'effondrement de l'Union soviétique entre 1989 et 1991, l'invasion du Koweït par l'Irak en 1990 et, dans une mesure encore inconnue, les attentats terroristes du 11 septembre. »