Leurs raisons de faire la guerre
lundi 4 novembre 2002 :: Divers :: #11 :: rss :: lu 1654 fois
Le mauvais exemple donné par les dirigeants des États-Unis, depuis qu'on a osé, le 11 septembre 2001, les agresser chez eux, se révèle, comme on le craignait, contagieux.
À un acte terroriste d'une extrême gravité, ils ont choisi de riposter par la guerre, la répression, les mauvais traitements infligés aux prisonniers, le non-respect de toute convention qui les gêne et l'arrestation intempestive - chez eux ou même ailleurs - de tout suspect présumé.
Les actes de terreur visant des civils appellent nécessairement la répression. Mais si celle-ci est la seule et unique réponse qu'on donne au terrorisme, elle l'exacerbe et en multiplie les adeptes au lieu d'en tarir les sources et d'en assécher le terreau.
Le premier qui s'est engouffré dans la brèche - il a même contribué à l'élargir - est Ariel Sharon, Premier ministre d'Israël.
Et vient de leur emboîter le pas, avec plus de brutalité encore, le président russe, Vladimir Poutine.
Aux États-Unis, comme en Israël, comme en Russie, dans sa grande majorité, l'opinion approuve : ayant ressenti l'agression au plus profond de sa chair, elle applaudit l'usage de la force pour laver l'affront et punir l'agresseur.
C'est très dangereux parce que ce comportement, naturel mais simpliste, ramène les plus civilisés à la loi du talion et incline les plus forts à aller jusqu'au bout de leur pouvoir pour frapper, voire écraser, plus faible qu'eux.
C'est dangereux parce que l'attitude qui consiste à privilégier la guerre, même lorsqu'elle n'est pas nécessaire, comporte le risque très sérieux de conduire au résultat inverse de celui recherché.
Le Premier ministre de Malaisie, Mahatir Mohamed, qui s'est rangé résolument du côté américain dès le 12 septembre 2001 et qui se veut à l'avant-garde de la lutte antiterroriste, n'hésite pas à écrire que le recours à la guerre ne fera qu'allonger et compliquer cette lutte : « Si l'Amérique s'obstine à vouloir renverser Saddam Hussein par la force des armes, elle ajoutera à la colère et aux frustrations des plus modérés des musulmans et accroîtra le nombre de terroristes. Elle fragilisera l'économie mondiale et introduira l'incertitude et la peur dans les relations internationales. »
Bien avant lui, un autre Premier ministre, qui, pour avoir affronté militairement l'Allemagne et le Japon, savait ce qu'était la guerre, Winston Churchill, a dit : « Ne croyez jamais, jamais, jamais qu'une guerre sera tranquille et facile, et que celui qui s'embarque dans cet étrange voyage peut mesurer les marées et les ouragans qu'il affrontera. »
À ce discours, que répondent les partisans de la guerre ? Pour vous permettre de vous faire une religion, je citerai longuement l'un d'eux.
Éditorialiste au New York Times, William Safire, un Américain conservateur, est un supporteur enthousiaste d'Ariel Sharon, dont il est le confident et le porte-parole. Je le lis attentivement parce que je sais ainsi ce que pensent (et projettent) le Premier ministre israélien et le président ou le vice-président des États-Unis.
Agacé par les efforts des Russes et des Français au Conseil de sécurité des Nations unies pour empêcher, retarder ou adoucir la résolution rédigée par la délégation américaine afin de donner une légalité internationale à l'invasion projetée de l'Irak, Safire écrit, dans le New York Times du 29 octobre :
« Si Vladimir Poutine et Jacques Chirac s'obstinent dans la voie de l'apaisement, George W. Bush se résoudra à libérer le peuple irakien par les armes, mais avec une autre coalition d'alliés sincères. Et voici alors ce qui se passera :
Après la victoire américaine dans la seconde guerre du Golfe, la Grande-Bretagne remplacera la France comme principal partenaire européen de l'Irak pour le pétrole et les équipements industriels. Pour avoir aidé Saddam à vendre son or noir en contrebande, la Syrie, membre du Conseil de sécurité, sera mise hors jeu.
Sous la tutelle et le contrôle de la coalition victorieuse, débarrassé du fardeau d'une armée énorme et de celui du parti Baas, le gouvernement du nouvel Irak, financièrement à l'aise, remboursera aux États-Unis et à la Grande-Bretagne une grande partie des dépenses de la guerre, et ce, grâce aux futurs contrats et revenus du pétrole.
Si l'armée turque nous aide et abrège la guerre, les revendications historiques de la Turquie sur le gisement pétrolier de Kirkuk seront satisfaites. D'ailleurs cela récompensera les Turcs d'une décennie de difficultés économiques dues à la première guerre du Golfe, et les incitera à nouer des relations avec les Kurdes irakiens qui auraient combattu Saddam à leurs côtés.
Le gouvernement démocratique du nouvel Irak dénoncera la "dette" de 8 milliards de dollars contractée par Saddam auprès de la Russie. Encore plus gênants pour Poutine seront les investissements que feront les compagnies américaines et britanniques pour accroître les capacités de forage et de raffinage de l'Irak, pays dont les réserves pétrolières rivalisent avec celles de la Russie, de l'Arabie saoudite et du Mexique.
L'augmentation de la production pétrolière d'un Irak sorti de l'Opep, conjuguée avec les réductions de prix auxquelles se résoudront les princes saoudiens pour garder leurs parts de marché, pourrait bien faire baisser d'un tiers les cours mondiaux du pétrole. Ce serait une manne pour les pauvres de beaucoup de pays en développement, un élixir de jeunesse pour le Japon et un coup de pouce pour la prospérité mondiale, même si la Russie de Poutine, désormais entièrement dépendante de ses revenus pétroliers, se retrouvait provisoirement appauvrie. »
Quel aveu ! On ne peut pas être plus explicite, ni plus clair, ni plus cynique ! William Safire et les gens dont il est le porte-voix nous disent, en somme : nous allons faire la guerre à l'Irak pour que la victoire, certaine et même facile, nous permette de faire ce que nous voulons dans la région (en particulier), de récompenser avec l'argent des Irakiens ceux qui acceptent nos vues et nous aident à atteindre nos objectifs, de punir les autres, qui prétendent nous empêcher de réaliser ce que nous avons décidé de faire, et qui est dans notre intérêt.
Leur cynisme-chantage se révélera sans doute payant à court terme : Français et Russes s'inclineront, tandis que, de leur côté, la Grande-Bretagne et la Turquie, principaux compagnons d'armes des États-Unis, se prépareront à la guerre et aux récompenses.
À un acte terroriste d'une extrême gravité, ils ont choisi de riposter par la guerre, la répression, les mauvais traitements infligés aux prisonniers, le non-respect de toute convention qui les gêne et l'arrestation intempestive - chez eux ou même ailleurs - de tout suspect présumé.
Les actes de terreur visant des civils appellent nécessairement la répression. Mais si celle-ci est la seule et unique réponse qu'on donne au terrorisme, elle l'exacerbe et en multiplie les adeptes au lieu d'en tarir les sources et d'en assécher le terreau.
Le premier qui s'est engouffré dans la brèche - il a même contribué à l'élargir - est Ariel Sharon, Premier ministre d'Israël.
Et vient de leur emboîter le pas, avec plus de brutalité encore, le président russe, Vladimir Poutine.
Aux États-Unis, comme en Israël, comme en Russie, dans sa grande majorité, l'opinion approuve : ayant ressenti l'agression au plus profond de sa chair, elle applaudit l'usage de la force pour laver l'affront et punir l'agresseur.
C'est très dangereux parce que ce comportement, naturel mais simpliste, ramène les plus civilisés à la loi du talion et incline les plus forts à aller jusqu'au bout de leur pouvoir pour frapper, voire écraser, plus faible qu'eux.
C'est dangereux parce que l'attitude qui consiste à privilégier la guerre, même lorsqu'elle n'est pas nécessaire, comporte le risque très sérieux de conduire au résultat inverse de celui recherché.
Le Premier ministre de Malaisie, Mahatir Mohamed, qui s'est rangé résolument du côté américain dès le 12 septembre 2001 et qui se veut à l'avant-garde de la lutte antiterroriste, n'hésite pas à écrire que le recours à la guerre ne fera qu'allonger et compliquer cette lutte : « Si l'Amérique s'obstine à vouloir renverser Saddam Hussein par la force des armes, elle ajoutera à la colère et aux frustrations des plus modérés des musulmans et accroîtra le nombre de terroristes. Elle fragilisera l'économie mondiale et introduira l'incertitude et la peur dans les relations internationales. »
Bien avant lui, un autre Premier ministre, qui, pour avoir affronté militairement l'Allemagne et le Japon, savait ce qu'était la guerre, Winston Churchill, a dit : « Ne croyez jamais, jamais, jamais qu'une guerre sera tranquille et facile, et que celui qui s'embarque dans cet étrange voyage peut mesurer les marées et les ouragans qu'il affrontera. »
À ce discours, que répondent les partisans de la guerre ? Pour vous permettre de vous faire une religion, je citerai longuement l'un d'eux.
Éditorialiste au New York Times, William Safire, un Américain conservateur, est un supporteur enthousiaste d'Ariel Sharon, dont il est le confident et le porte-parole. Je le lis attentivement parce que je sais ainsi ce que pensent (et projettent) le Premier ministre israélien et le président ou le vice-président des États-Unis.
Agacé par les efforts des Russes et des Français au Conseil de sécurité des Nations unies pour empêcher, retarder ou adoucir la résolution rédigée par la délégation américaine afin de donner une légalité internationale à l'invasion projetée de l'Irak, Safire écrit, dans le New York Times du 29 octobre :
« Si Vladimir Poutine et Jacques Chirac s'obstinent dans la voie de l'apaisement, George W. Bush se résoudra à libérer le peuple irakien par les armes, mais avec une autre coalition d'alliés sincères. Et voici alors ce qui se passera :
Après la victoire américaine dans la seconde guerre du Golfe, la Grande-Bretagne remplacera la France comme principal partenaire européen de l'Irak pour le pétrole et les équipements industriels. Pour avoir aidé Saddam à vendre son or noir en contrebande, la Syrie, membre du Conseil de sécurité, sera mise hors jeu.
Sous la tutelle et le contrôle de la coalition victorieuse, débarrassé du fardeau d'une armée énorme et de celui du parti Baas, le gouvernement du nouvel Irak, financièrement à l'aise, remboursera aux États-Unis et à la Grande-Bretagne une grande partie des dépenses de la guerre, et ce, grâce aux futurs contrats et revenus du pétrole.
Si l'armée turque nous aide et abrège la guerre, les revendications historiques de la Turquie sur le gisement pétrolier de Kirkuk seront satisfaites. D'ailleurs cela récompensera les Turcs d'une décennie de difficultés économiques dues à la première guerre du Golfe, et les incitera à nouer des relations avec les Kurdes irakiens qui auraient combattu Saddam à leurs côtés.
Le gouvernement démocratique du nouvel Irak dénoncera la "dette" de 8 milliards de dollars contractée par Saddam auprès de la Russie. Encore plus gênants pour Poutine seront les investissements que feront les compagnies américaines et britanniques pour accroître les capacités de forage et de raffinage de l'Irak, pays dont les réserves pétrolières rivalisent avec celles de la Russie, de l'Arabie saoudite et du Mexique.
L'augmentation de la production pétrolière d'un Irak sorti de l'Opep, conjuguée avec les réductions de prix auxquelles se résoudront les princes saoudiens pour garder leurs parts de marché, pourrait bien faire baisser d'un tiers les cours mondiaux du pétrole. Ce serait une manne pour les pauvres de beaucoup de pays en développement, un élixir de jeunesse pour le Japon et un coup de pouce pour la prospérité mondiale, même si la Russie de Poutine, désormais entièrement dépendante de ses revenus pétroliers, se retrouvait provisoirement appauvrie. »
Quel aveu ! On ne peut pas être plus explicite, ni plus clair, ni plus cynique ! William Safire et les gens dont il est le porte-voix nous disent, en somme : nous allons faire la guerre à l'Irak pour que la victoire, certaine et même facile, nous permette de faire ce que nous voulons dans la région (en particulier), de récompenser avec l'argent des Irakiens ceux qui acceptent nos vues et nous aident à atteindre nos objectifs, de punir les autres, qui prétendent nous empêcher de réaliser ce que nous avons décidé de faire, et qui est dans notre intérêt.
Leur cynisme-chantage se révélera sans doute payant à court terme : Français et Russes s'inclineront, tandis que, de leur côté, la Grande-Bretagne et la Turquie, principaux compagnons d'armes des États-Unis, se prépareront à la guerre et aux récompenses.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.