S'ils étaient raisonnables...
lundi 25 novembre 2002 :: Divers :: #17 :: rss :: lu 1675 fois
De quatre pays en crise (déclarée ou latente), cette semaine, des signaux positifs. Ils émanent simultanément de Turquie comme d'Irak, d'Israël comme de Côte d'Ivoire. Si les hommes politiques de ces quatre pays étaient raisonnables, faisaient prévaloir l'intérêt général et le long terme, les crises seraient surmontées.
C'est, à mon avis, possible parce que, dans les quatre cas, au point où en sont les choses, les protagonistes ont tout intérêt à faire preuve de sens politique et de sagesse, car il y va de leur survie politique et même, pour certains, de survie tout court.
La Turquie d'abord : les hommes du Parti de la justice et du développement (AKP), qui ont conquis le pouvoir par les urnes, s'affirment chaque jour davantage comme des musulmans démocrates, qui ont rompu avec leur passé islamiste. Ils se préoccupent d'abord et avant tout de se faire accepter, à l'intérieur et à l'extérieur du pays, d'être considérés comme des hommes sérieux et ouverts, résolus à résoudre les problèmes économiques et sociaux de leur pays, à lui donner la place qu'il mérite dans le concert des nations civilisées.
Il faut espérer qu'ils y réussiront :
- pour la Turquie, où les autres formations politiques sont usées et discréditées et qui n'a donc pas d'autre choix ;
- pour ses voisins asiatiques, qui ont besoin d'une Turquie bien gouvernée ;
- pour l'Union européenne, sur le point de décider de ses relations à long terme avec ce grand pays qui frappe à sa porte...
La réussite des musulmans démocrates turcs, si elle se confirmait, est cependant bien plus importante encore pour les 20 millions de musulmans d'Europe, pour le 1,2 milliard de musulmans du reste du monde, pour leurs relations avec les non-musulmans, gravement perturbées par cette maladie infantile de l'islam qu'est l'islamisme (l'Europe, et le monde judéo-chrétien dans son ensemble, ont eu leurs maux, qui ont fait, au XXe siècle, encore plus de dégâts : le fascisme, le nazisme et le communisme).
Si le pays d'Atatürk réussit la synthèse entre islam, démocratie, efficacité économique et justice sociale, si, en pratique, l'AKP exerce le pouvoir pendant au moins une législature (cinq ans) sans trahir sa base ni ses partenaires extérieurs, l'effet de cette réussite sera à proprement parler révolutionnaire : le monde saura, les musulmans sauront, que les quelque cinquante pays à majorité musulmane ne sont pas condamnés ad vitam eternam à tomber de Charybde en Scylla, c'est-à-dire d'un régime oppressif, corrompu, inféodé à l'étranger et peu efficace, à une théocratie obscurantiste et violente.
L'Irak ensuite : mandatés par le Conseil de sécurité de l'ONU pour s'assurer que Saddam Hussein n'a plus ni armes de destruction massive ni ce qui permet d'en produire, les inspecteurs de l'ONU ont été reçus à Bagdad aussi bien que possible, et on leur a promis pleine coopération.
On peut imaginer (ou rêver) que le même Saddam Hussein, qui, depuis vingt-deux ans, conduit son pays d'une guerre d'agression à l'autre et, depuis douze ans, contribue à le maintenir sous embargo, se soit dit enfin, et l'âge venu : « Il faut arrêter "la mère des batailles" : elle ne me mène à aucun résultat, le peuple irakien n'en peut plus, et moi, je risque mon pouvoir et ma vie. Après moi, l'Irak sera livré aux États-Unis et à leurs agents. Je vais donc accepter ce désarmement qu'on ne peut plus éviter et voir s'il est possible d'éviter la guerre et l'occupation. Il y a peu de chances d'y parvenir, mais, si je ne le fais pas, personne n'y parviendra. »
Si ce raisonnement que je prête à Saddam est celui qu'il (se) tient - et s'il s'y... tient -, il faudra que le président Bush et son gouvernement se résolvent à renoncer à la guerre ou à la faire sans légitimité internationale, car l'argument d'un Irak agressif et dangereux aura disparu.
Israël : ce pays a perdu le nord le soir du 4 novembre 1995 quand un extrémiste juif (annonciateur de l'arrivée au pouvoir de Netanyahou, puis de Sharon) a assassiné l'homme qui aurait pu être le de Gaulle israélien : Itzhak Rabin. N'avait-il pas entrepris de désengager son pays de la condition d'occupant et de faire la paix, non seulement avec les Palestiniens, mais aussi avec les Arabes ?
Ce 19 novembre 2002, sept ans après l'assassinat de Rabin, le parti travailliste israélien a porté à sa tête un autre général-politique, Amram Mitzna, qui se proclame l'héritier de Rabin et se dit résolu à reprendre le flambeau.
Cela me paraît important, même s'il est inexpérimenté, même si, le 28 janvier prochain, une majorité d'Israéliens redonne le pouvoir à Ariel Sharon, car, avec un parti travailliste dirigé par Mitzna, le camp israélien de la paix va renaître, et l'on s'apercevra qu'il a des arguments porteurs.
Il faudra, bien sûr, que les Palestiniens et les autres Arabes analysent leurs erreurs, clarifient leurs positions, réaffirment leurs objectifs de paix globale.
Le conflit israélo-arabe, vieux de près d'un siècle, a, depuis deux ans, une solution connue. Les propositions formulées par le président Bill Clinton en décembre 2000, les quasi-accords de Taba de janvier 2001 et les propositions arabes du sommet de Beyrouth (28 mars 2002) donnent, ensemble, les contours de cette solution.
Il manquait jusqu'ici le partenaire israélien. Il s'est avancé et déclaré en la personne d'Amram Mitzna : chef d'un grand parti, pôle d'un camp israélien de la paix qui va se reconstituer, il pourra, si la communauté internationale le reconnaît et l'aide, si les Arabes saisissent la chance qu'il représente, faire revivre l'espoir de paix tué par l'assassin de Rabin.
La Côte d'Ivoire : c'est le pays le plus important et le plus riche de l'Afrique de l'Ouest francophone.
Hélas ! la fin chaotique du long règne de son premier président, Félix Houphouët-Boigny, et l'héritage politique mal ficelé qu'il a laissé ont fait de la Côte d'Ivoire, en moins d'une décennie, un pays malade. De ses accès de fièvre souffrent non seulement les Ivoiriens, mais aussi ceux que la richesse du pays a amenés à s'y implanter - et les voisins.
Tous sont partie prenante, et ont, par conséquent, leur mot à dire.
La crise ouverte le 19 septembre dernier par une énième tentative de coup d'État se prolonge dangereusement. Mais il est encore temps, tout juste temps, à mon avis, de la résorber, et l'enjeu est trop important pour que tous ceux qui ont voix au chapitre ne s'y emploient pas davantage et mieux qu'ils ne l'ont fait depuis deux mois.
Je suis de ceux qui pensent que la Côte d'Ivoire est malade de sa classe politique dirigeante. Si les quelques dizaines d'hommes et de femmes qui la composent ne réalisent pas qu'ils vont au suicide et ne se ressaisissent pas dans les prochaines semaines, la région tout entière sera sinistrée.
Et eux-mêmes connaîtront le sort des survivants congolais de l'ère Mobutu : des réfugiés politiques disséminés en Europe et en Afrique du Sud où ils traînent leurs guêtres.
À mon avis, l'essentiel n'est pas encore définitivement compromis, et quelques signes, apparus cette semaine, tendent à indiquer que le sauvetage, car c'est de cela qu'il s'agit, est encore possible.
Le président Laurent Gbagbo semble avoir enfin reconnu que la Constitution, sur la base de laquelle il a été élu, n'est pas celle qu'il faut pour que le pays retrouve la concorde.
Ceux qui le contestent semblent, de leur côté, sur le chemin de reconnaître qu'exiger son départ avant terme - même s'il n'a pas été bien élu - n'est pas leur revendication la plus réaliste.
Sur ces bases et à condition que, de part et d'autre, on dépasse ce qu'on croit être tactique et habile pour s'orienter vers ce qui est sérieux et durable, il y a l'amorce d'une solution.
Les rappels et constats ci-dessus n'auront rien appris à ceux qui connaissent la situation. J'ai néanmoins estimé utile de les faire, en préambule à l'analyse et aux propositions que je vous soumettrai, ici, la semaine prochaine.
Reste à espérer que les jours qui viennent nous apporteront de quoi nourrir l'espoir que l'année 2003 sera, pour la Côte d'Ivoire et l'Afrique de l'Ouest, celle du retour à la raison.
C'est, à mon avis, possible parce que, dans les quatre cas, au point où en sont les choses, les protagonistes ont tout intérêt à faire preuve de sens politique et de sagesse, car il y va de leur survie politique et même, pour certains, de survie tout court.
La Turquie d'abord : les hommes du Parti de la justice et du développement (AKP), qui ont conquis le pouvoir par les urnes, s'affirment chaque jour davantage comme des musulmans démocrates, qui ont rompu avec leur passé islamiste. Ils se préoccupent d'abord et avant tout de se faire accepter, à l'intérieur et à l'extérieur du pays, d'être considérés comme des hommes sérieux et ouverts, résolus à résoudre les problèmes économiques et sociaux de leur pays, à lui donner la place qu'il mérite dans le concert des nations civilisées.
Il faut espérer qu'ils y réussiront :
- pour la Turquie, où les autres formations politiques sont usées et discréditées et qui n'a donc pas d'autre choix ;
- pour ses voisins asiatiques, qui ont besoin d'une Turquie bien gouvernée ;
- pour l'Union européenne, sur le point de décider de ses relations à long terme avec ce grand pays qui frappe à sa porte...
La réussite des musulmans démocrates turcs, si elle se confirmait, est cependant bien plus importante encore pour les 20 millions de musulmans d'Europe, pour le 1,2 milliard de musulmans du reste du monde, pour leurs relations avec les non-musulmans, gravement perturbées par cette maladie infantile de l'islam qu'est l'islamisme (l'Europe, et le monde judéo-chrétien dans son ensemble, ont eu leurs maux, qui ont fait, au XXe siècle, encore plus de dégâts : le fascisme, le nazisme et le communisme).
Si le pays d'Atatürk réussit la synthèse entre islam, démocratie, efficacité économique et justice sociale, si, en pratique, l'AKP exerce le pouvoir pendant au moins une législature (cinq ans) sans trahir sa base ni ses partenaires extérieurs, l'effet de cette réussite sera à proprement parler révolutionnaire : le monde saura, les musulmans sauront, que les quelque cinquante pays à majorité musulmane ne sont pas condamnés ad vitam eternam à tomber de Charybde en Scylla, c'est-à-dire d'un régime oppressif, corrompu, inféodé à l'étranger et peu efficace, à une théocratie obscurantiste et violente.
L'Irak ensuite : mandatés par le Conseil de sécurité de l'ONU pour s'assurer que Saddam Hussein n'a plus ni armes de destruction massive ni ce qui permet d'en produire, les inspecteurs de l'ONU ont été reçus à Bagdad aussi bien que possible, et on leur a promis pleine coopération.
On peut imaginer (ou rêver) que le même Saddam Hussein, qui, depuis vingt-deux ans, conduit son pays d'une guerre d'agression à l'autre et, depuis douze ans, contribue à le maintenir sous embargo, se soit dit enfin, et l'âge venu : « Il faut arrêter "la mère des batailles" : elle ne me mène à aucun résultat, le peuple irakien n'en peut plus, et moi, je risque mon pouvoir et ma vie. Après moi, l'Irak sera livré aux États-Unis et à leurs agents. Je vais donc accepter ce désarmement qu'on ne peut plus éviter et voir s'il est possible d'éviter la guerre et l'occupation. Il y a peu de chances d'y parvenir, mais, si je ne le fais pas, personne n'y parviendra. »
Si ce raisonnement que je prête à Saddam est celui qu'il (se) tient - et s'il s'y... tient -, il faudra que le président Bush et son gouvernement se résolvent à renoncer à la guerre ou à la faire sans légitimité internationale, car l'argument d'un Irak agressif et dangereux aura disparu.
Israël : ce pays a perdu le nord le soir du 4 novembre 1995 quand un extrémiste juif (annonciateur de l'arrivée au pouvoir de Netanyahou, puis de Sharon) a assassiné l'homme qui aurait pu être le de Gaulle israélien : Itzhak Rabin. N'avait-il pas entrepris de désengager son pays de la condition d'occupant et de faire la paix, non seulement avec les Palestiniens, mais aussi avec les Arabes ?
Ce 19 novembre 2002, sept ans après l'assassinat de Rabin, le parti travailliste israélien a porté à sa tête un autre général-politique, Amram Mitzna, qui se proclame l'héritier de Rabin et se dit résolu à reprendre le flambeau.
Cela me paraît important, même s'il est inexpérimenté, même si, le 28 janvier prochain, une majorité d'Israéliens redonne le pouvoir à Ariel Sharon, car, avec un parti travailliste dirigé par Mitzna, le camp israélien de la paix va renaître, et l'on s'apercevra qu'il a des arguments porteurs.
Il faudra, bien sûr, que les Palestiniens et les autres Arabes analysent leurs erreurs, clarifient leurs positions, réaffirment leurs objectifs de paix globale.
Le conflit israélo-arabe, vieux de près d'un siècle, a, depuis deux ans, une solution connue. Les propositions formulées par le président Bill Clinton en décembre 2000, les quasi-accords de Taba de janvier 2001 et les propositions arabes du sommet de Beyrouth (28 mars 2002) donnent, ensemble, les contours de cette solution.
Il manquait jusqu'ici le partenaire israélien. Il s'est avancé et déclaré en la personne d'Amram Mitzna : chef d'un grand parti, pôle d'un camp israélien de la paix qui va se reconstituer, il pourra, si la communauté internationale le reconnaît et l'aide, si les Arabes saisissent la chance qu'il représente, faire revivre l'espoir de paix tué par l'assassin de Rabin.
La Côte d'Ivoire : c'est le pays le plus important et le plus riche de l'Afrique de l'Ouest francophone.
Hélas ! la fin chaotique du long règne de son premier président, Félix Houphouët-Boigny, et l'héritage politique mal ficelé qu'il a laissé ont fait de la Côte d'Ivoire, en moins d'une décennie, un pays malade. De ses accès de fièvre souffrent non seulement les Ivoiriens, mais aussi ceux que la richesse du pays a amenés à s'y implanter - et les voisins.
Tous sont partie prenante, et ont, par conséquent, leur mot à dire.
La crise ouverte le 19 septembre dernier par une énième tentative de coup d'État se prolonge dangereusement. Mais il est encore temps, tout juste temps, à mon avis, de la résorber, et l'enjeu est trop important pour que tous ceux qui ont voix au chapitre ne s'y emploient pas davantage et mieux qu'ils ne l'ont fait depuis deux mois.
Je suis de ceux qui pensent que la Côte d'Ivoire est malade de sa classe politique dirigeante. Si les quelques dizaines d'hommes et de femmes qui la composent ne réalisent pas qu'ils vont au suicide et ne se ressaisissent pas dans les prochaines semaines, la région tout entière sera sinistrée.
Et eux-mêmes connaîtront le sort des survivants congolais de l'ère Mobutu : des réfugiés politiques disséminés en Europe et en Afrique du Sud où ils traînent leurs guêtres.
À mon avis, l'essentiel n'est pas encore définitivement compromis, et quelques signes, apparus cette semaine, tendent à indiquer que le sauvetage, car c'est de cela qu'il s'agit, est encore possible.
Le président Laurent Gbagbo semble avoir enfin reconnu que la Constitution, sur la base de laquelle il a été élu, n'est pas celle qu'il faut pour que le pays retrouve la concorde.
Ceux qui le contestent semblent, de leur côté, sur le chemin de reconnaître qu'exiger son départ avant terme - même s'il n'a pas été bien élu - n'est pas leur revendication la plus réaliste.
Sur ces bases et à condition que, de part et d'autre, on dépasse ce qu'on croit être tactique et habile pour s'orienter vers ce qui est sérieux et durable, il y a l'amorce d'une solution.
Les rappels et constats ci-dessus n'auront rien appris à ceux qui connaissent la situation. J'ai néanmoins estimé utile de les faire, en préambule à l'analyse et aux propositions que je vous soumettrai, ici, la semaine prochaine.
Reste à espérer que les jours qui viennent nous apporteront de quoi nourrir l'espoir que l'année 2003 sera, pour la Côte d'Ivoire et l'Afrique de l'Ouest, celle du retour à la raison.
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