La semaine dernière, à cette place, j'ai esquissé les contours du problème posé par la Côte d'Ivoire :
- à elle-même et à ses voisins ;
- à l'ensemble de l'Union africaine ;
- et à la France, ancienne puissance coloniale encore très présente dans le pays humainement, économiquement et militairement.
J'ai écrit que la Côte d'Ivoire était malade de l'héritage politique mal ficelé de son premier président, Félix Houphouët-Boigny, mort au pouvoir en décembre 1993 après l'avoir exercé trop longtemps. Et de sa classe politique dirigeante : neuf années de post-houphouétisme nous ont montré ses divisions, ses limites et, le mot n'est pas trop fort, ses tares.
Ce pays, qui a été un pôle d'attraction doté d'infrastructures sans pareilles dans la sous-région, d'universités et d'hôpitaux qui fonctionnent, d'une institution judiciaire respectée, a vu tout cela se dégrader d'année en année.
Pis, il ne compte plus ni parmi ses politiques, ni même parmi ses religieux - quelle que soit leur foi ! - une personnalité dotée d'une autorité morale ou ayant une aura nationale : qui, en Côte d'Ivoire, peut lancer un appel à la paix et à la concorde avec des chances d'être écouté, au Nord comme au Sud, au Centre comme à l'Ouest ? Personne, personne.
À sa mort, Félix Houphouët-Boigny a laissé deux prétendants visibles à sa succession : Henri Konan Bédié, président de l'Assemblée nationale (et successeur constitutionnel) ; Alassane Dramane Ouattara, Premier ministre.
Et deux autres, alors moins voyants : l'opposant, Laurent Gbagbo ; et le militaire, Robert Gueï.
Dès le départ, c'était donc le « trop-plein » !
Issue d'une région (et d'une communauté) différente, aucune de ces quatre personnalités n'a voulu - ou pu - transcender le clivage régional et communautaire pour s'imposer au niveau national. C'est même, hélas ! le phénomène inverse qui s'est produit : au fur et à mesure des années, de leurs discours et de leurs actes, bon gré mal gré, les quatre leaders ont succombé au clivage. Chacun d'eux s'est voulu d'abord le chef de sa communauté et, en tout cas, a été perçu comme tel par les autres... qui l'ont d'abord mal accepté, puis rejeté.
Résultat n° 1 : un pays divisé, sans chef de stature nationale, et, en neuf ans, élus ou adoubés, trois présidents de la République, dont aucun, faute de le vouloir vraiment, n'a réussi à être le président de tous les Ivoiriens ;
un pays où on ne sait plus très bien qui est citoyen et qui ne l'est pas, ou pas complètement ; un pays où la sécurité de tous n'est pas assurée, où l'armée et les services de sécurité sont sortis de leur rôle de forces de l'ordre pour devenir des facteurs de trouble et d'instabilité.
Résultat n° 2 : Robert Gueï, le militaire, ayant été éliminé politiquement, puis physiquement, demeurent en lice les trois autres prétendants au pouvoir suprême : celui qui l'a exercé (Henri Konan Bédié) et qui n'a qu'une idée, y revenir ; celui qui l'exerce en ce moment (Laurent Gbagbo) et qui tient par-dessus tout à s'y maintenir, au-delà même de 2005, terme de son premier mandat ; et celui qu'on s'évertue à écarter, mais qui refuse obstinément de se laisser éliminer (Alassane Ouattara).
Trois hommes en lice, dont aucun ne parvient à s'imposer, ni ne se résigne à se retirer ! Chacun d'eux est résolu à écarter les deux autres pour les supplanter ; les trois s'emploient à se détruire mutuellement - et, ce faisant, détruisent leur pays, à tout le moins l'État qu'Houphouët croyait avoir solidement installé.
Conclusion n° 1 : la Côte d'Ivoire de 2003 n'est pas gouvernable par Laurent Gbagbo et le Front populaire ivoirien (FPI), seuls ou presque seuls ; ni par Henri Konan Bédié et le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) ; ni par Alassane Ouattara et le Rassemblement des républicains (RDR).
Conclusion n° 2 : au point où en est le pays, il ne peut y avoir de sortie de crise
- sans entente entre les trois dirigeants principaux sur un partage réel et sérieux du pouvoir. Pour gouverner la Côte d'Ivoire dans la stabilité et la sérénité, il faut associer, dans un équilibre à trouver, les trois hommes, leurs partis et, par conséquent, leurs communautés. La Côte d'Ivoire du XXIe siècle ne peut être bâtie que par eux - mais ensemble - en attendant l'arrivée aux affaires d'une nouvelle génération ;
- sans une nouvelle Constitution qui protège chacune des (principales) communautés ivoiriennes contre l'accaparement du pouvoir de l'une au détriment des autres, source d'excès et de dérapages.
Conclusion n° 3 : la crise actuelle confirme que les trois principaux dirigeants ivoiriens ne sont pas capables, sans aide extérieure, de s'entendre sur un partage équitable et équilibré du pouvoir.
Il faut donc les aider et, si besoin est, les contraindre.
Il incombe aux voisins de la Côte d'Ivoire, aux autres pays concernés par son devenir et rassemblés au sein de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), à l'Union africaine (présidée par un Ivoirien !), à la France (dont le président et le ministre des Affaires étrangères ont montré que leur pays était conscient de ses responsabilités) de déterminer ensemble comment aider le pays d'Houphouët à redevenir cet îlot de stabilité où il fait bon vivre et où l'on peut travailler.
Je me permets de leur suggérer de confier la mission d'arbitrage et d'aide à la reconstruction du pays à quelqu'un qui, non seulement connaît et aime la Côte d'Ivoire, mais y est respecté par toutes les parties, quelqu'un qui peut y consacrer du temps, n'est lié ni gêné par des impératifs d'État.
Cet oiseau rare existe, fort heureusement, et il n'est pas nécessaire d'aller bien loin pour le dénicher...
Dans cette Afrique de l'Ouest, dont la Côte d'Ivoire était le joyau, et qui souffre de lui voir perdre son éclat, il y en a (au moins) un, et qui est disponible : c'est l'ex-président du Sénégal, Abdou Diouf.
Il remplit toutes les conditions énumérées ci- dessus et apporterait à la mission, si on la lui confiait et s'il l'acceptait, des qualités complémentaires qui ajoutent à ses chances de succès : démocrate avéré, socialiste non sectaire, il est, en outre, l'aîné des principaux protagonistes, ce qui importe en Afrique...
Et, qui plus est, à partir du 2 janvier prochain, il sera le secrétaire général de la Francophonie (élu à l'unanimité).
Mais attention : même Abdou Diouf ne pourrait réussir la mission de recoller les morceaux en Côte d'Ivoire s'il ne bénéficiait de l'appui inconditionnel et durable de tous ceux qui le mandateraient.
Deux choses sont sûres, en tout cas : nous avons tous vraiment besoin que la Côte d'Ivoire ne se casse pas ; et nous avons la possibilité de faire en sorte qu'elle revienne à la raison.