À l’intérieur de la Maison Blanche
dimanche 8 décembre 2002 :: Divers :: #18 :: rss :: lu 2650 fois
Je veux vous parler aujourd’hui d’un livre : il vient seulement de paraître aux États-Unis et n’existe donc, pour le moment, qu’en anglais.
J’engage ceux d’entre vous qui en ont la possibilité à le lire : plus que tout autre écrit, il vous éclairera sur la psychologie de l’actuel pouvoir américain et, partant, vous permettra de mieux comprendre ses projets concernant l’Irak.
Son auteur est un grand journaliste, célèbre en Amérique et connu dans le reste du monde depuis que ses révélations sur l’affaire du Watergate, parues dans le Washington Post, ont conduit le président Richard Nixon à la démission (en 1974).
Bob Woodward n’a eu, cette fois, aucune enquête à faire, seulement à interviewer la vingtaine de personnes qui gouvernaient l’Amérique le 11 septembre 2001, lorsque le pays a subi l’attaque du commando d’el-Qaïda, et qui, depuis ce jour fatidique, conduisent « la guerre mondiale contre le terrorisme ».
Où étaient-ils et que faisaient-ils ce jour-là ? Comment ont-ils réagi au choc ? Leurs sentiments, leurs décisions, leurs comportements individuels et collectifs, Bob Woodward les relate minutieusement heure par heure et jour après jour.
Il a su les faire parler et a obtenu d’eux qu’ils lui confient, pour publication, ce que les uns et les autres ont dit, et entendu les autres dire. Il reconstitue les réunions tenues à la Maison Blanche, à Camp David et au Pentagone ; il cite entre guillemets et, donc, rapporte fidèlement ce qui s’y est dit, donne le détail des décisions qui y ont été prises, les informations fournies par les uns et les autres, le climat des réunions.
On voit les tempéraments se heurter et, en particulier, l’actuel président des États-Unis dans le rôle de chef de guerre contre le terrorisme, de « commandant en chef » de la plus grande des puissances : Bush at War.
François Soudan, qui a lu le livre en même temps que moi, vous dira, à partir de la semaine prochaine, en deux ou trois livraisons, ce qu’il y a appris.
Ci-dessous, dès cette semaine, et en préambule, j’aimerais vous faire part des réflexions que m’a inspirées la lecture de ce Bush at War.
1. Les États-Unis sont une grande démocratie où la presse, riche et puissante, joue un rôle prépondérant. Elle informe d’une manière satisfaisante les Américains et le monde sur l’action du gouvernement fédéral.
De ce fait indiscutable, le livre de Woodward apporte une nouvelle confirmation : nous savions déjà l’essentiel sur la manière dont les dirigeants américains ont reçu le coup du 11 septembre et y ont réagi ; nous connaissions les clivages, les frustrations, les carences…, et le Bush at War n’apporte que des précisions : son auteur se contente de promener sa lampe à l’intérieur du système pour reconstituer l’inside story.
Mais ce qu’il ajoute à ce que nous savions – l’Histoire vue de l’intérieur – « vaut le détour », comme on dit.
2. Convaincue de son « invulnérabilité », l’Amérique dormait sur ses deux oreilles lorsqu’elle essuya l’attaque du 11 septembre : l’inconcevable lui est tombé sur la tête, et elle en a été « sonnée » au point que son pouvoir a, pendant quelques heures, que dis-je, durant plusieurs jours, paniqué.
Woodward relate plusieurs manifestations de cette perte de self-control. C’est ainsi :
• qu’on a interdit à « Condi » Rice, conseillère du président pour la Sécurité, de rentrer dans son appartement du Watergate, à quelques centaines de mètres de la Maison Blanche (elle a dû coucher dans son bureau, ou presque) ;
• qu’on a interdit au président de rentrer à Washington le soir du 11 septembre parce qu’on craignait de ne pouvoir assurer sa sécurité, et, qu’un autre soir, on l’a réveillé, avec sa femme, à minuit, pour le faire descendre dans un bunker ;
• qu’on a éloigné et caché dans un lieu secret le vice-président de crainte que le pouvoir ne reste vacant au cas où il arriverait quelque chose au président…
Dans aucun autre pays, même en guerre, on n’en est arrivé à ce sentiment d’insécurité, à cette fébrilité devant une menace déraisonnablement « magnifiée ». Aux États-Unis même, lors de la crise des missiles d’octobre 1962, alors qu’on était au bord de la guerre nucléaire et de l’annihilation, la Maison Blanche et le Pentagone ont su conserver leur sang-froid.
• Les grandes décisions, prises à chaud dès le lendemain du 11 septembre, qui fondent, aujourd’hui encore, la politique américaine – « nous sommes en guerre (totale et illimitée), non seulement contre el-Qaïda mais contre le terrorisme » ; « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » – ont été prises par le président seul, sans consultation adéquate ni information suffisante… « à l’instinct », a-t-il précisé lui-même.
• Quinze mois plus tard, l’Amérique et le monde subissent toujours les conséquences néfastes de cette réaction instinctive et subjective des dirigeants de la plus grande puissance du monde à ce qui leur est subitement tombé sur la tête.
3. Américain, baignant dans le système qu’il voit fonctionner de l’intérieur, et dont il se fait d’une certaine manière le greffier, l’auteur du livre n’aperçoit pas et, en tout cas, ne relève pas l’énorme carence qui m’a frappé : à aucun moment, ni à chaud, ni plus tard, dans aucune des réunions rassemblant les dix principaux dirigeants des États-Unis pour l’échange d’informations, l’analyse et la prise de décision, ni le président ou sa conseillère pour la Sécurité, ni le secrétaire à la Défense ou le directeur de la CIA, ni même le secrétaire d’État n’ont posé, ou se sont posé, les seules questions qui vaillent :
« Ces hommes qui nous ont frappés au cœur, qui ont planifié leur action pendant deux ans, dont certains ont vécu parmi nous et sont allés à la mort pour détruire les symboles de notre puissance et tuer des milliers de nos citoyens, qui sont-ils vraiment ? Qu’est-ce qui les a conduits à cet acte extrême ? Pourquoi nous haïssent-ils à ce point ?
« Comment tarir la source à laquelle ils se sont abreuvés afin que plus personne ne suive leur exemple ?
« Puisque nous ne le savons pas, interrogeons, chez nous et ailleurs, chez nos alliés et amis, ceux qui savent… »
Le pouvoir américain ne s’est à aucun moment dit : s’il est nécessaire, dans l’immédiat, de laver l’affront, s’il faut utiliser tous nos moyens pour sévir contre les instigateurs et les organisateurs, diminuer la menace mortelle qu’ils représentent, cherchons à comprendre le phénomène, à en identifier les causes, pour prévenir d’autres actes de même inspiration.
Tout s’est passé comme si ces hommes, par ailleurs intelligents, s’étaient au contraire donné le mot :
« Ne cherchons pas à comprendre, car essayer de comprendre conduit à excuser.
« Nous sommes bons et n’avons aucune responsabilité dans ce qui nous arrive : ceux qui nous haïssent ne sont que des envieux, et incarnent le mal.
« Jetons-nous à corps perdu dans l’action, utilisons la puissance des États-Unis pour pourchasser ceux qui veulent nous nuire, tuons-les jusqu’au dernier ; c’est nécessaire, et ce sera suffisant. »
Dans le droit fil de cette résolution, deux scènes étonnantes racontées par Bob Woodward : après avoir donné à la CIA des moyens illimités – et carte blanche pour tuer et suborner –, le président Bush s’est mis à tenir lui-même et à la main, sur un carton rangé dans le tiroir de son bureau, un « tableau de chasse » où figurent les principaux chefs du réseau d’Oussama Ben Laden.
Apprenant que le Dr Zawahiri, numéro deux d’el-Qaïda, avait été tué, il tira le carton de son bureau et, avec délectation, traça une croix sur sa photo : liquidé.
Mais il devra l’effacer le lendemain lorsqu’on lui dira que l’information de la veille était fausse ou… prématurée.
Pour ne pas être en reste, un des chefs de la CIA, directeur du contre-terrorisme, dira à ses adjoints : « Payez n’importe quel prix pour les avoir, créez le chaos, tuez-les tous. Attrapez Ben Laden, tuez-le et apportez-moi sa tête dans une boîte. Mettez de la glace autour, car je veux la montrer au président… »
Quinze mois se sont écoulés depuis ces scènes relatées par Bob Woodward et au cours desquelles le pouvoir américain a conçu et lancé la guerre mondiale contre le terrorisme, à laquelle il subordonne tout le reste.
En ce mois de décembre 2002, il s’apprête à donner à son entreprise une dimension nouvelle : la guerre contre l’Irak.
Comme vous pouvez le constater : le bilan est mitigé ; les perspectives sont inquiétantes.
J’engage ceux d’entre vous qui en ont la possibilité à le lire : plus que tout autre écrit, il vous éclairera sur la psychologie de l’actuel pouvoir américain et, partant, vous permettra de mieux comprendre ses projets concernant l’Irak.
Son auteur est un grand journaliste, célèbre en Amérique et connu dans le reste du monde depuis que ses révélations sur l’affaire du Watergate, parues dans le Washington Post, ont conduit le président Richard Nixon à la démission (en 1974).
Bob Woodward n’a eu, cette fois, aucune enquête à faire, seulement à interviewer la vingtaine de personnes qui gouvernaient l’Amérique le 11 septembre 2001, lorsque le pays a subi l’attaque du commando d’el-Qaïda, et qui, depuis ce jour fatidique, conduisent « la guerre mondiale contre le terrorisme ».
Où étaient-ils et que faisaient-ils ce jour-là ? Comment ont-ils réagi au choc ? Leurs sentiments, leurs décisions, leurs comportements individuels et collectifs, Bob Woodward les relate minutieusement heure par heure et jour après jour.
Il a su les faire parler et a obtenu d’eux qu’ils lui confient, pour publication, ce que les uns et les autres ont dit, et entendu les autres dire. Il reconstitue les réunions tenues à la Maison Blanche, à Camp David et au Pentagone ; il cite entre guillemets et, donc, rapporte fidèlement ce qui s’y est dit, donne le détail des décisions qui y ont été prises, les informations fournies par les uns et les autres, le climat des réunions.
On voit les tempéraments se heurter et, en particulier, l’actuel président des États-Unis dans le rôle de chef de guerre contre le terrorisme, de « commandant en chef » de la plus grande des puissances : Bush at War.
François Soudan, qui a lu le livre en même temps que moi, vous dira, à partir de la semaine prochaine, en deux ou trois livraisons, ce qu’il y a appris.
Ci-dessous, dès cette semaine, et en préambule, j’aimerais vous faire part des réflexions que m’a inspirées la lecture de ce Bush at War.
1. Les États-Unis sont une grande démocratie où la presse, riche et puissante, joue un rôle prépondérant. Elle informe d’une manière satisfaisante les Américains et le monde sur l’action du gouvernement fédéral.
De ce fait indiscutable, le livre de Woodward apporte une nouvelle confirmation : nous savions déjà l’essentiel sur la manière dont les dirigeants américains ont reçu le coup du 11 septembre et y ont réagi ; nous connaissions les clivages, les frustrations, les carences…, et le Bush at War n’apporte que des précisions : son auteur se contente de promener sa lampe à l’intérieur du système pour reconstituer l’inside story.
Mais ce qu’il ajoute à ce que nous savions – l’Histoire vue de l’intérieur – « vaut le détour », comme on dit.
2. Convaincue de son « invulnérabilité », l’Amérique dormait sur ses deux oreilles lorsqu’elle essuya l’attaque du 11 septembre : l’inconcevable lui est tombé sur la tête, et elle en a été « sonnée » au point que son pouvoir a, pendant quelques heures, que dis-je, durant plusieurs jours, paniqué.
Woodward relate plusieurs manifestations de cette perte de self-control. C’est ainsi :
• qu’on a interdit à « Condi » Rice, conseillère du président pour la Sécurité, de rentrer dans son appartement du Watergate, à quelques centaines de mètres de la Maison Blanche (elle a dû coucher dans son bureau, ou presque) ;
• qu’on a interdit au président de rentrer à Washington le soir du 11 septembre parce qu’on craignait de ne pouvoir assurer sa sécurité, et, qu’un autre soir, on l’a réveillé, avec sa femme, à minuit, pour le faire descendre dans un bunker ;
• qu’on a éloigné et caché dans un lieu secret le vice-président de crainte que le pouvoir ne reste vacant au cas où il arriverait quelque chose au président…
Dans aucun autre pays, même en guerre, on n’en est arrivé à ce sentiment d’insécurité, à cette fébrilité devant une menace déraisonnablement « magnifiée ». Aux États-Unis même, lors de la crise des missiles d’octobre 1962, alors qu’on était au bord de la guerre nucléaire et de l’annihilation, la Maison Blanche et le Pentagone ont su conserver leur sang-froid.
• Les grandes décisions, prises à chaud dès le lendemain du 11 septembre, qui fondent, aujourd’hui encore, la politique américaine – « nous sommes en guerre (totale et illimitée), non seulement contre el-Qaïda mais contre le terrorisme » ; « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » – ont été prises par le président seul, sans consultation adéquate ni information suffisante… « à l’instinct », a-t-il précisé lui-même.
• Quinze mois plus tard, l’Amérique et le monde subissent toujours les conséquences néfastes de cette réaction instinctive et subjective des dirigeants de la plus grande puissance du monde à ce qui leur est subitement tombé sur la tête.
3. Américain, baignant dans le système qu’il voit fonctionner de l’intérieur, et dont il se fait d’une certaine manière le greffier, l’auteur du livre n’aperçoit pas et, en tout cas, ne relève pas l’énorme carence qui m’a frappé : à aucun moment, ni à chaud, ni plus tard, dans aucune des réunions rassemblant les dix principaux dirigeants des États-Unis pour l’échange d’informations, l’analyse et la prise de décision, ni le président ou sa conseillère pour la Sécurité, ni le secrétaire à la Défense ou le directeur de la CIA, ni même le secrétaire d’État n’ont posé, ou se sont posé, les seules questions qui vaillent :
« Ces hommes qui nous ont frappés au cœur, qui ont planifié leur action pendant deux ans, dont certains ont vécu parmi nous et sont allés à la mort pour détruire les symboles de notre puissance et tuer des milliers de nos citoyens, qui sont-ils vraiment ? Qu’est-ce qui les a conduits à cet acte extrême ? Pourquoi nous haïssent-ils à ce point ?
« Comment tarir la source à laquelle ils se sont abreuvés afin que plus personne ne suive leur exemple ?
« Puisque nous ne le savons pas, interrogeons, chez nous et ailleurs, chez nos alliés et amis, ceux qui savent… »
Le pouvoir américain ne s’est à aucun moment dit : s’il est nécessaire, dans l’immédiat, de laver l’affront, s’il faut utiliser tous nos moyens pour sévir contre les instigateurs et les organisateurs, diminuer la menace mortelle qu’ils représentent, cherchons à comprendre le phénomène, à en identifier les causes, pour prévenir d’autres actes de même inspiration.
Tout s’est passé comme si ces hommes, par ailleurs intelligents, s’étaient au contraire donné le mot :
« Ne cherchons pas à comprendre, car essayer de comprendre conduit à excuser.
« Nous sommes bons et n’avons aucune responsabilité dans ce qui nous arrive : ceux qui nous haïssent ne sont que des envieux, et incarnent le mal.
« Jetons-nous à corps perdu dans l’action, utilisons la puissance des États-Unis pour pourchasser ceux qui veulent nous nuire, tuons-les jusqu’au dernier ; c’est nécessaire, et ce sera suffisant. »
Dans le droit fil de cette résolution, deux scènes étonnantes racontées par Bob Woodward : après avoir donné à la CIA des moyens illimités – et carte blanche pour tuer et suborner –, le président Bush s’est mis à tenir lui-même et à la main, sur un carton rangé dans le tiroir de son bureau, un « tableau de chasse » où figurent les principaux chefs du réseau d’Oussama Ben Laden.
Apprenant que le Dr Zawahiri, numéro deux d’el-Qaïda, avait été tué, il tira le carton de son bureau et, avec délectation, traça une croix sur sa photo : liquidé.
Mais il devra l’effacer le lendemain lorsqu’on lui dira que l’information de la veille était fausse ou… prématurée.
Pour ne pas être en reste, un des chefs de la CIA, directeur du contre-terrorisme, dira à ses adjoints : « Payez n’importe quel prix pour les avoir, créez le chaos, tuez-les tous. Attrapez Ben Laden, tuez-le et apportez-moi sa tête dans une boîte. Mettez de la glace autour, car je veux la montrer au président… »
Quinze mois se sont écoulés depuis ces scènes relatées par Bob Woodward et au cours desquelles le pouvoir américain a conçu et lancé la guerre mondiale contre le terrorisme, à laquelle il subordonne tout le reste.
En ce mois de décembre 2002, il s’apprête à donner à son entreprise une dimension nouvelle : la guerre contre l’Irak.
Comme vous pouvez le constater : le bilan est mitigé ; les perspectives sont inquiétantes.
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