L’exemple à suivre
dimanche 15 décembre 2002 :: Divers :: #19 :: rss :: lu 1745 fois
Si je ne me trompe pas, l’Histoire dira que l’événement de l’année 2002 aura été le rapprochement décisif entre la Turquie et l’Europe, qui conduira nécessairement à faire d’Ankara, dans une dizaine d’années, le 28e membre de l’Union européenne (UE).
Arrêtée aujourd’hui sur la base d’un consensus, la position des quinze pays membres de l’UE n’est qu’un « oui, sans doute, vous serez membre de l’Union, mais attendez encore un peu (deux petites années) et faites un effort supplémentaire » (pour adapter vos lois et vos pratiques à nos exigences).
L’essentiel, dans cette réponse, même si elle déçoit les Turcs, qui ont beaucoup attendu, est le « oui » : on ne dit pas, et on ne dira plus, que la géographie qui, elle, est immuable, fait que la Turquie ne peut pas intégrer l’Europe.
L’important est que les opinions publiques européennes ne rejettent plus la Turquie musulmane : Valéry Giscard d’Estaing lui-même, qui avait déclaré que « si la Turquie était admise, ce serait la fin de l’Europe », en a pris acte puisqu’il vient de se rétracter (à moitié, mais par écrit). Voir page 15.
Tout aussi important est le changement radical intervenu à Ankara : gouvernée depuis les premiers jours de novembre 2002 par un parti issu de l’islamisme, la Turquie a redoublé d’efforts pour s’adapter aux exigences de l’UE et accrocher son wagon au train de l’Europe. De toute évidence, le pays de Mustapha Kemal, dit Atatürk, a pris la décision stratégique de tout subordonner à un objectif : quitter politiquement et économiquement le Moyen-Orient et l’Asie, larguer les amarres, pour intégrer l’Europe.
Virage à 180 degrés, imposé par Atatürk lui-même il y a près d’un siècle, début effectif d’un long voyage dont l’idée est caressée depuis… quarante ans.
Le voyage se terminera, sauf accident, avant 2015, lorsque la Turquie, devenue membre de l’UE, sera arrivée à bon port. Elle comptera alors 80 millions d’habitants – 15 % de l’ensemble européen – et sera le pays le plus peuplé de l’Europe unie.
J’ai déjà dit tout le bien que je pensais d’une telle évolution, dont on peut escompter des conséquences éminemment positives sur :
l la Turquie, d’abord. Venant de fort loin, cette République autoritaire où l’armée joue un rôle démesuré est obligée d’accélérer considérablement le pas pour devenir en peu d’années une démocratie à l’européenne, respectueuse des droits de l’homme et des minorités.
Promise au même essor économique accéléré qu’ont connu l’Espagne, l’Irlande et le Portugal au lendemain de leur entrée au sein de l’Europe, la Turquie devra multiplier par trois son revenu par habitant, actuellement de 6 800 euros par an, pour atteindre – en une génération – le revenu moyen des citoyens de l’Union : pour un pays aujourd’hui en crise financière, ce sera un bond en avant vers la prospérité ;
l l’Union européenne, ensuite, qui s’enrichira, d’un seul coup, d’un grand pays dont la population industrieuse et héritière d’une grande civilisation est égale à celle des dix pays dont elle vient d’accepter l’adhésion. L’UE deviendra par la population, après la Chine et l’Inde, la communauté humaine la plus nombreuse ;
l les musulmans et leurs relations avec le monde, enfin : 10 % d’entre eux, soit quelque 100 millions de personnes, vivront alors en Europe, donc en démocratie. Si l’on ajoute les 150 millions de musulmans vivant en Inde, l’autre grande démocratie, on dénombrera près de 25 % de musulmans vivant sous régime démocratique… Leurs coreligionnaires ne pourront, à terme, que les suivre.
Même s’ils ne prétendent pas intégrer l’Europe et quelle que soit la mauvaise volonté de leurs dirigeants, les autres pays musulmans devront, en effet, se dépêcher d’adopter eux aussi les fameux « critères de Copenhague », c’est-à-dire devenir des démocraties. Faute de quoi, fussent-ils économiquement évolués, comme la Malaisie ou l’Indonésie, la Tunisie, l’Algérie ou le Maroc, ils apparaîtront (à des degrés divers) rétrogrades, figés dans le siècle précédent, en passe d’être « largués ».
Quant à l’Arabie saoudite ou au Koweït, ils paraîtront encore plus moyenâgeux qu’aujourd’hui.
En Afrique subsaharienne, bien peu de pays, en dehors, peut-être, du Sénégal, musulman, et de l’Afrique du Sud, non musulmane, peuvent se dire capables, après une certaine préparation, de remplir les « critères de Copenhague ».
Un pays comme la Côte d’Ivoire, présidé par un homme issu du socialisme, s’éloigne en ce moment à grandes enjambées de l’idéal démocratique...
Cela dit, je voudrais vous donner à lire quelques lignes d’un très beau texte publié intentionnellement par son auteur à la veille de la décision des Quinze relative à la Turquie.
À vrai dire, c’est après avoir lu cet hymne à l’unité et au bon voisinage que j’ai décidé de consacrer ma chronique de la semaine à la perspective de l’entrée de la Turquie au sein de l’UE.
L’auteur de ce beau texte est George A. Papandréou, ministre grec des Affaires étrangères, dont le pays était, il y a encore trois ans, farouchement opposé à l’entrée de la Turquie dans l’UE, résolu à utiliser son droit de veto pour l’en empêcher. Voici ce qu’il écrit le 11 décembre 2002 :
« Au moment où l’élargissement [de l’Europe des Quinze] devient une réalité, les avantages de la sécurité et de la prospérité dont nous avons bénéficié au cours des cinquante dernières années peuvent être étendus à d’autres.
« Diversité culturelle, institutions démocratiques fortes, liberté de mouvement et de migration, intégration économique et sociale constituent nos atouts et fondent notre identité…
« Une Europe élargie, facteur de paix et de prospérité, nous a conduits, nous Grecs, à surmonter notre antagonisme historique envers la Turquie voisine et à soutenir son aspiration à se joindre à nous, car notre appartenance à l’Europe unie nous a appris que la stabilité de notre voisin nous renforce.
« Notre rapprochement avec la Turquie, commencé il y a trois ans, a une importance stratégique évidente et donne des résultats extraordinaires. Désormais, la Turquie pourrait devenir un pays très différent de ce qu’il était lorsqu’il a présenté sa candidature à l’Union européenne, en 1987. »
Ce plaidoyer grec en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’UE dont, faute de place, je n’ai cité que quelques lignes, me paraît, et vous paraîtra, je pense, comme le plus éloquent des arguments en faveur de cette évolution géostratégique extraordinaire sur laquelle j’ai voulu attirer votre attention.
Quelle leçon pour tant de pays du sud de notre planète – dont beaucoup trop en Afrique – encore empêtrés dans de misérables et coûteuses querelles de voisinage qui relèvent d’un autre siècle !
(Voir en pages 86-87 le débat entre Alain Faujas et Michel Schifres.)
Arrêtée aujourd’hui sur la base d’un consensus, la position des quinze pays membres de l’UE n’est qu’un « oui, sans doute, vous serez membre de l’Union, mais attendez encore un peu (deux petites années) et faites un effort supplémentaire » (pour adapter vos lois et vos pratiques à nos exigences).
L’essentiel, dans cette réponse, même si elle déçoit les Turcs, qui ont beaucoup attendu, est le « oui » : on ne dit pas, et on ne dira plus, que la géographie qui, elle, est immuable, fait que la Turquie ne peut pas intégrer l’Europe.
L’important est que les opinions publiques européennes ne rejettent plus la Turquie musulmane : Valéry Giscard d’Estaing lui-même, qui avait déclaré que « si la Turquie était admise, ce serait la fin de l’Europe », en a pris acte puisqu’il vient de se rétracter (à moitié, mais par écrit). Voir page 15.
Tout aussi important est le changement radical intervenu à Ankara : gouvernée depuis les premiers jours de novembre 2002 par un parti issu de l’islamisme, la Turquie a redoublé d’efforts pour s’adapter aux exigences de l’UE et accrocher son wagon au train de l’Europe. De toute évidence, le pays de Mustapha Kemal, dit Atatürk, a pris la décision stratégique de tout subordonner à un objectif : quitter politiquement et économiquement le Moyen-Orient et l’Asie, larguer les amarres, pour intégrer l’Europe.
Virage à 180 degrés, imposé par Atatürk lui-même il y a près d’un siècle, début effectif d’un long voyage dont l’idée est caressée depuis… quarante ans.
Le voyage se terminera, sauf accident, avant 2015, lorsque la Turquie, devenue membre de l’UE, sera arrivée à bon port. Elle comptera alors 80 millions d’habitants – 15 % de l’ensemble européen – et sera le pays le plus peuplé de l’Europe unie.
J’ai déjà dit tout le bien que je pensais d’une telle évolution, dont on peut escompter des conséquences éminemment positives sur :
l la Turquie, d’abord. Venant de fort loin, cette République autoritaire où l’armée joue un rôle démesuré est obligée d’accélérer considérablement le pas pour devenir en peu d’années une démocratie à l’européenne, respectueuse des droits de l’homme et des minorités.
Promise au même essor économique accéléré qu’ont connu l’Espagne, l’Irlande et le Portugal au lendemain de leur entrée au sein de l’Europe, la Turquie devra multiplier par trois son revenu par habitant, actuellement de 6 800 euros par an, pour atteindre – en une génération – le revenu moyen des citoyens de l’Union : pour un pays aujourd’hui en crise financière, ce sera un bond en avant vers la prospérité ;
l l’Union européenne, ensuite, qui s’enrichira, d’un seul coup, d’un grand pays dont la population industrieuse et héritière d’une grande civilisation est égale à celle des dix pays dont elle vient d’accepter l’adhésion. L’UE deviendra par la population, après la Chine et l’Inde, la communauté humaine la plus nombreuse ;
l les musulmans et leurs relations avec le monde, enfin : 10 % d’entre eux, soit quelque 100 millions de personnes, vivront alors en Europe, donc en démocratie. Si l’on ajoute les 150 millions de musulmans vivant en Inde, l’autre grande démocratie, on dénombrera près de 25 % de musulmans vivant sous régime démocratique… Leurs coreligionnaires ne pourront, à terme, que les suivre.
Même s’ils ne prétendent pas intégrer l’Europe et quelle que soit la mauvaise volonté de leurs dirigeants, les autres pays musulmans devront, en effet, se dépêcher d’adopter eux aussi les fameux « critères de Copenhague », c’est-à-dire devenir des démocraties. Faute de quoi, fussent-ils économiquement évolués, comme la Malaisie ou l’Indonésie, la Tunisie, l’Algérie ou le Maroc, ils apparaîtront (à des degrés divers) rétrogrades, figés dans le siècle précédent, en passe d’être « largués ».
Quant à l’Arabie saoudite ou au Koweït, ils paraîtront encore plus moyenâgeux qu’aujourd’hui.
En Afrique subsaharienne, bien peu de pays, en dehors, peut-être, du Sénégal, musulman, et de l’Afrique du Sud, non musulmane, peuvent se dire capables, après une certaine préparation, de remplir les « critères de Copenhague ».
Un pays comme la Côte d’Ivoire, présidé par un homme issu du socialisme, s’éloigne en ce moment à grandes enjambées de l’idéal démocratique...
Cela dit, je voudrais vous donner à lire quelques lignes d’un très beau texte publié intentionnellement par son auteur à la veille de la décision des Quinze relative à la Turquie.
À vrai dire, c’est après avoir lu cet hymne à l’unité et au bon voisinage que j’ai décidé de consacrer ma chronique de la semaine à la perspective de l’entrée de la Turquie au sein de l’UE.
L’auteur de ce beau texte est George A. Papandréou, ministre grec des Affaires étrangères, dont le pays était, il y a encore trois ans, farouchement opposé à l’entrée de la Turquie dans l’UE, résolu à utiliser son droit de veto pour l’en empêcher. Voici ce qu’il écrit le 11 décembre 2002 :
« Au moment où l’élargissement [de l’Europe des Quinze] devient une réalité, les avantages de la sécurité et de la prospérité dont nous avons bénéficié au cours des cinquante dernières années peuvent être étendus à d’autres.
« Diversité culturelle, institutions démocratiques fortes, liberté de mouvement et de migration, intégration économique et sociale constituent nos atouts et fondent notre identité…
« Une Europe élargie, facteur de paix et de prospérité, nous a conduits, nous Grecs, à surmonter notre antagonisme historique envers la Turquie voisine et à soutenir son aspiration à se joindre à nous, car notre appartenance à l’Europe unie nous a appris que la stabilité de notre voisin nous renforce.
« Notre rapprochement avec la Turquie, commencé il y a trois ans, a une importance stratégique évidente et donne des résultats extraordinaires. Désormais, la Turquie pourrait devenir un pays très différent de ce qu’il était lorsqu’il a présenté sa candidature à l’Union européenne, en 1987. »
Ce plaidoyer grec en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’UE dont, faute de place, je n’ai cité que quelques lignes, me paraît, et vous paraîtra, je pense, comme le plus éloquent des arguments en faveur de cette évolution géostratégique extraordinaire sur laquelle j’ai voulu attirer votre attention.
Quelle leçon pour tant de pays du sud de notre planète – dont beaucoup trop en Afrique – encore empêtrés dans de misérables et coûteuses querelles de voisinage qui relèvent d’un autre siècle !
(Voir en pages 86-87 le débat entre Alain Faujas et Michel Schifres.)
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