Malheur au pays qui s’installe dans la guerre civile : il n’attire plus que les trafiquants d’armes et les mercenaires, fort aises de trouver un nouveau client ; il ne suscite plus que la compassion de quelques amis – et l’intérêt de médecins accourus à son chevet, dont les diagnostics et les thérapies s’entrecroisent et, souvent, se contredisent.
La Côte d’Ivoire est entrée, depuis le 19 septembre dernier – il y a donc quatre mois –, dans ce qui ressemble beaucoup à une guerre civile.
Si les deux réunions qui vont se tenir successivement, à partir du 15 janvier, en France, pays organisateur et hôte, ne la sortent pas de la nasse où l’ont mise ses dirigeants politiques, l’affrontement interne tournera à une guerre civile comparable, par ses ramifications régionales et ses conséquences désastreuses, à celle dans laquelle se débat, depuis près d’une décennie, l’ex-Zaïre, devenu République démocratique du Congo (RDC).

L’Histoire nous enseigne que les signes annonciateurs d’une guerre civile ou d’une révolution sont comme les nuages qui s’amoncellent progressivement avant que n’éclate l’orage : pour déterminer le moment où l’engrenage s’est mis en route, il faut remonter le temps.
Dans le cas de la Côte d’Ivoire, à mon avis, le moment fatidique est celui où Henri Konan Bédié, successeur de Félix Houphouët-Boigny, a cessé de se considérer comme président de tous les Ivoiriens et s’est senti d’abord « chef des Akans ». Pour que ces derniers – environ 40 % de la population – ne risquent pas de perdre le pouvoir politique détenu depuis l’indépendance, il a essayé de faire prévaloir « l’ivoirité », rompant ainsi un « pacte national » non écrit et l’équilibre des pouvoirs.
Il a donc été renversé fin décembre 1999 et, depuis trois longues années, le pays est « à côté de ses pompes » : ni le général Gueï, successeur autoproclamé, ni Laurent Gbagbo, président élu dans des conditions contestables et contestées, n’ont su renouer avec le pacte national.
Que faire ?
Les meilleurs esprits, et les protagonistes en premier lieu, cherchent la réponse adéquate. Sans avoir l’outrecuidance de prétendre la détenir, Jeune Afrique/l’intelligent peut apporter une contribution.

Il nous paraît évident que le pays ne se sortira pas de la crise si on ne l’aide pas – par des moyens coercitifs si nécessaire – à se doter vite, c’est-à-dire dans le courant du premier semestre de cette année :
a) d’un organe – Assemblée ou Commission – qui aura pour mission d’élaborer une nouvelle Constitution et une nouvelle loi électorale ;
b) d’un exécutif provisoire chargé de gouverner le pays et d’organiser – sous contrôle international – de nouvelles élections législatives et présidentielle, dans un délai accepté par les forces politiques du pays, agréé par les États et les institutions concernés par le retour de la Côte d’Ivoire à l’équilibre socio-politico-économique.
Dépendant de cet exécutif, les forces de sécurité et de défense devront être sous un contrôle spécial et échapper à toute emprise partisane.
Lesdits organe et instance exécutive ne peuvent qu’être désignés sur la base d’un consensus.

Quelle place dans ce dispositif pour l’actuel président, Laurent Gbagbo ?
C’est la question cruciale : si elle est bien résolue, tout est possible ; tant qu’elle ne l’est pas, il n’y aura pas de solution viable.
Pas suffisamment bien élu, n’ayant plus d’autorité que sur une partie de la population et du territoire, mais élu tout de même et reconnu par la communauté internationale, il doit, à mon avis, rester président en titre jusqu’à l’adoption de la nouvelle Constitution.
Mais un président nominal avec des pouvoirs définis et limités, avec l’engagement de remettre son mandat en jeu dès l’adoption d’une nouvelle Loi fondamentale et la fixation d’une élection présidentielle.

Nous saurons à la fin de ce mois quelle tournure auront pris les événements : celle qui conduira à une solution de la crise dans le cadre d’un schéma qui ressemble à celui esquissé ci-dessus. Ou bien, ce qui paraît hélas ! le plus vraisemblable, celle qui prolongera l’affrontement fratricide.