A l'aube du 17 janvier 1991, un président américain du nom de George Herbert Bush déclenchait, contre l'Irak de Saddam Hussein, après l'avoir longuement préparée, une guerre qu'il allait gagner avec très peu de pertes humaines parmi les troupes de sa coalition.
Il s'agissait alors d'expulser les armées irakiennes du Koweït, qu'elles occupaient depuis le début du mois d'août 1990 : Saddam avait commis l'erreur (et la faute) d'envahir militairement, puis d'annexer, ce petit État voisin, membre, comme l'Irak, de l'ONU et de la Ligue arabe et, comme lui, riche en pétrole.
En 1991, l'ONU, la majorité de la communauté internationale et des gouvernements arabes avaient été convaincues du bien-fondé de l'initiative américaine, s'y sont associées et ont même participé généreusement à son financement
Douze ans après, jour pour jour, l'Histoire paraît sur le point de se répéter, mais avec de sensibles différences.
Battu à plate couture en 1991, Saddam est toujours là, plus tyrannique que jamais, exerçant sa dictature sur un peuple qui survit difficilement à plus d'une décennie d'un embargo cruel, obstinément maintenu par les États-Unis (et la Grande-Bretagne).
En 2003, un autre président américain traite quotidiennement Saddam de tous les noms, le menace d'une nouvelle guerre pour, cette fois, le renverser. Et, pour bien montrer qu'il ne plaisante pas, ce président masse cent mille à cent cinquante mille soldats ainsi qu'une armada aéronavale aux frontières de l'Irak, qui n'attendent qu'un signe pour fondre sur le pays.
Fils du précédent, ce président s'appelle George Walker Bush et a succédé, il y a deux ans, au successeur de son père. Il s'apprête à prononcer son troisième discours (annuel) sur l'état de l'Union dans lequel il dira sans doute, urbi et orbi et pour la énième fois, que Saddam Hussein, l'indécrottable, doit être écarté, par la force si nécessaire, et que lui, George W. Bush, sera bientôt obligé de donner l'ordre à ses armées de procéder à ce nettoyage. Pour le bien des Irakiens et du Moyen-Orient en particulier, de l'humanité en général...
L'ennui est que, cette fois, en 2003, les partisans d'une guerre contre l'Irak de Saddam sont certes puissants, puisque aux commandes de l'Amérique, mais bien peu nombreux dans le monde, et même aux États-Unis.
Les adversaires de la guerre, eux, font le nombre, au point que beaucoup espèrent qu'ils parviendront à l'empêcher
Les sondages d'opinion l'indiquent sans ambiguïté : la grande majorité des Américains et des Britanniques n'approuvera le déclenchement de la guerre que si ses dirigeants lui démontrent qu'on ne peut faire autrement et veillent à ce que les hostilités soient ouvertes avec l'accord de l'ONU et menées sous son égide.
Tous les autres peuples, tous les autres gouvernements(*), toutes les autorités morales, du pape au secrétaire général de l'ONU, toutes les institutions internationales estiment que cette guerre n'est ni nécessaire ni même utile, qu'on peut et qu'on doit l'éviter.
Les pétroliers et les hommes d'affaires américains eux-mêmes, nous l'avons écrit dans nos colonnes, y sont opposés
Sont furieusement pour, en revanche, et s'emploient à mettre en branle l'engrenage qui la rendra inévitable :
- des dirigeants civils du ministère américain de la Défense (Pentagone), dont les plus connus sont le ministre lui-même, Donald Rumsfeld, et ses adjoints Paul Wolfowitz, Richard Perle ;
- « le complexe militaro-industriel » américain, grand bénéficiaire de tout conflit armé d'envergure ;
- le vice-président des États-Unis Dick Cheney, représentant de cette droite américaine très conservatrice, presque intégriste, qui, avec Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, a soutenu l'apartheid jusqu'à sa chute et, depuis deux ans, donne un appui marqué au néoapartheid de l'Israélien Ariel Sharon.
Le président américain et le seul autre chef d'exécutif qui lui apporte un soutien sans réserve, Tony Blair, Premier ministre de Grande-Bretagne, paraissent eux-mêmes partagés : soumis à réélection, ils sont tentés par une guerre dont l'issue victorieuse est assurée et par les avantages qu'ils en tireraient, pour eux-mêmes et pour leurs pays. Mais ils sont trop expérimentés pour ignorer les enseignements de l'Histoire : elle apprend que rien ne marche tout à fait comme on l'a prévu ou souhaité, que les plans ne se déroulent que rarement selon les lignes tracées par leurs auteurs
Dans sa quasi-totalité, le monde est donc contre cette guerre « pour désarmer l'Irak et le libérer de son dictateur Saddam Hussein » ; quelques puissants sont pour, et l'homme qui détient - seul - le pouvoir régalien de la déclencher y prépare ses armées pour être en position de donner à tout moment l'ordre de l'assaut, qui sera alors exécuté sans délai ni état d'âme.
Le fera-t-il ? Si oui, quand ?
Nul ne le sait, et peut-être pas l'intéressé lui-même
Certains pensent que le branle-bas de combat, les menaces verbales, les fuites dans la presse sur les plans d'invasion, les projets de traduire Saddam et ses plus fidèles collaborateurs devant un tribunal international, etc. sont autant de pressions exercées crescendo pour obtenir le désarmement sans guerre, l'assassinat ou le départ de Saddam sans coup férir. Elles paraissent efficaces au demeurant puisque Saddam et son régime plient et s'humilient chaque jour dans l'espoir de sauver leurs vies et leur pouvoir, au prix de leur honneur et de leur dignité.
D'autres croient que la logique de guerre conduit à la guerre, rappellent qu'on n'a jamais rassemblé et préparé une armée pour la guerre sans la faire, et soulignent que la psychose créée depuis près d'un an est une bulle qu'il faut faire exploser sans trop tarder.
Faute de quoi l'économie et les investissements continueront d'être freinés par la peur du lendemain, et le prix du pétrole persistera à refléter la crainte de la pénurie.
« Le temps est compté », a dit encore cette semaine George W. Bush, et ceux qui croient la guerre inévitable pensent qu'elle ne tardera plus beaucoup à éclater : vers le 15 mars, dans deux mois, nous entrerons dans la zone dangereuse
Le scénario qui permet de contourner le délai de plusieurs mois réclamé par les inspecteurs de l'ONU, et même la controverse sur le désarmement de l'Irak, est celui-ci : si Saddam Hussein ne donne pas lui-même, par une des fautes dont il est coutumier, un bon prétexte pour déclencher contre lui la foudre, il suffira, au moment choisi par l'Amérique, de faire éclater à l'intérieur de l'Irak une révolte des Kurdes, des chiites ou d'autres opposants dont les dirigeants se diront menacés d'extermination et appelleront à l'aide.
Qui alors osera s'opposer à la puissante et généreuse Amérique envahissant l'Irak pour voler au secours des malheureuses victimes de l'horrible dictateur ?

* À la seule exception de celui actuellement au pouvoir en Israël et de la droite qui l'appuie.