Ce n'est pas d'aujourd'hui, mais depuis le tout début de la guerre contre le terrorisme, en 2001, que, mue par l'esprit de vengeance, l'Amérique s'est autorisée à maltraiter ses prisonniers. D'emblée, elle leur a dénié les droits que leur accordent la loi américaine et les conventions internationales.
Ceux que les forces américaines ont capturés en Afghanistan ont subi des sévices, et le petit millier d'entre eux qui ont été emmenés à Guantánamo y sont arrivés au bout d'un interminable voyage, encapuchonnés, mains et pieds liés, incapables de marcher ou même de tenir debout.
Comme vous et moi, les Américains ont vu les images de ces fantômes titubants. Et, à l'époque, ils n'en ont pas été choqués.
Mais ils ont été, comme le reste du monde, scandalisés par celles qui ont été rendues publiques la semaine dernière et qui montrent des soldats et des officiers américains (des deux sexes) en train d'infliger les pires outrages, y compris sexuels, à leurs prisonniers irakiens - et d'en rigoler (voir texte et photos pp. 19-23).
Cette fois, les images ont produit leur effet : « le choc des photos » a été mondial et, à l'heure où j'écris, l'onde de ce choc va s'amplifiant. Les responsables américains en ont été secoués et se sont mis à rechercher les mots les plus forts : « Dérives répugnantes, odieuses, inacceptables... Nous sommes stupéfaits, cela ne représente pas les valeurs américaines et nous porte tort », etc.

Le scandale a éclaté il y a maintenant une semaine, et aucun dirigeant américain ne s'est senti un tant soit peu responsable de ces « dérives répugnantes » ; aucun n'a battu sa coulpe, encore moins présenté sa démission ou seulement proposé de le faire.
Mais ils ne peuvent cacher à leur peuple et au reste du monde les lambeaux de vérités qui se font jour :
- L'existence des pratiques révélées par les photos était connue des chefs civils et militaires depuis le début de cette année (plus de quatre mois !) ; ils n'ont rien fait, ou pas grand-chose, pour y mettre un terme ou, du moins, pour les combattre. Ils n'ont pas pris de sanction digne de ce nom.
En revanche, ils ont tenté de faire en sorte qu'elles ne soient pas connues de l'opinion publique.
Les images diffusées par CBS TV auraient pu être publiées plus tôt si le chef d'état-major interarmes, le général Richard Myers, n'était intervenu lui-même auprès de la chaîne de télévision pour demander qu'elles ne le soient pas.
- Informé des faits et de l'existence des photos, le président George W. Bush a néanmoins osé déclarer il y a seulement une semaine, pour justifier une fois de plus l'invasion et l'occupation de l'Irak : « Nous n'avons pas trouvé d'armes de destruction massive, mais si j'ai déclaré, il y a un an, mission accomplie, c'est que nous avions abattu le tyran... Depuis la chute de Saddam Hussein, il n'y a plus en Irak de chambres de torture, ni de lieu où on viole, ni de fosses communes... »
Disant cela, il savait qu'à la prison d'Abou Ghraib, aux sbires sadiques de Saddam avaient succédé les tortionnaires vicieux de Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz ; il n'ignorait pas que ses deux éminents collaborateurs avaient tenu à visiter longuement cette fameuse prison.

Ces exactions, qui viennent de défrayer la chronique, sont en vérité les sous-produits de la guerre et les « dommages collatéraux » de l'occupation militaire.
L'époque coloniale a compté plusieurs dizaines d'affaires de ce genre ; l'occupation, par les armées hitlériennes, de plusieurs pays européens entre 1939 et 1945 a engendré de multiples horreurs et a érigé les violations des droits de l'homme en système.
En ce moment même, n'en doutez pas, elles sont quotidiennes en Palestine comme en Tchétchénie, car elles sont inhérentes à la guerre et à l'occupation militaire.
Celle-ci suscite une résistance, qui appelle à son tour la répression, source de tous les dérapages.
Les Américains, les Russes, les Israéliens ne sont ni meilleurs ni pires que les autres ; ils se comportent comme tous les occupants à travers l'Histoire : si un pays ne veut pas que ses enfants deviennent des tortionnaires et des assassins, il ne doit pas les charger d'occuper un autre pays.

Depuis près de trente ans, le département d'État américain publie chaque année, le 25 février, un volumineux document consacré à « l'évolution des droits de l'homme dans le monde ». Il y signale et dénonce, pays par pays, les violations des droits de l'homme : actes de torture, arrestations arbitraires, dénis de justice, atteintes à la vie privée, à la liberté d'expression, de culte, sont traqués dans le monde entier.
Sauf aux États-Unis et... au Vatican.
Le rapport pour l'année 2003 traite de l'Irak sur treize pages très serrées. Il rappelle que le régime de Saddam Hussein a été abattu le 9 avril 2003, mais ne dit pas un mot de ce qui s'est passé tout au long des dix mois de 2003 que l'Irak a vécus sous la férule de Paul Bremer et de l'armée américaine. Le rapport est consacré aux méfaits du régime renversé et commis entre... 1968 et 2002 :
« Dans les prisons et les bâtiments militaires, ou dans leur voisinage, les opposants au régime ou ceux qui le critiquaient étaient exécutés et jetés dans des fosses communes. [...]
Entre 1997 et 2001, environ 2 500 prisonniers ont été exécutés. En octobre 2001, 23 prisonniers politiques ont été exécutés à la prison d'Abou Ghraib. »

Tiens, le rapport nous parle de la prison d'Abou Ghraib, celle-là même où ont eu lieu les exactions perpétrées par les Américains contre des prisonniers irakiens. Voyons s'il dit quelque chose du fonctionnement de cette prison après avril 2003.
Pas un mot.
En revanche, il décrit longuement ce qui s'y passait... avant qu'elle devienne américaine :
« Selon d'anciens prisonniers, les techniques de torture étaient le marquage au fer rouge, les décharges électriques administrées aux parties génitales ou ailleurs, l'arrachage des ongles, l'amputation sans anesthésie, les brûlures au fer rouge ou au chalumeau, la suspension à des ventilateurs de plafond en marche, l'arrosage de la peau à l'acide, le viol, les membres fracturés, la privation de nourriture et d'eau, l'emprisonnement solitaire prolongé dans un local sans lumière et extrêmement réduit. [...]
Outre l'usage de la torture, le régime avait systématiquement recours à des traitements cruels, inhumains et dégradants à des fins politiques. »

Si le rapport du département d'État américain consacré aux violations des droits de l'homme en Irak pour l'année 2003 ne traite pas de celles commises par les troupes américaines, c'est que Paul Bremer et ses généraux n'ont pas été interrogés ou n'ont pas été autorisés par Donald Rumsfeld à répondre.
Que Colin Powell ne l'a pas exigé.
Et que le Congrès des États-Unis, qui finance l'occupation de l'Irak tout en étant le premier destinataire de ce rapport, ne s'est pas étonné de ne rien lire sur l'évolution en 2003 du pays que Bush a envahi et occupé « pour le conduire à la démocratie...