Il arrive à des acteurs de la vie publique, même très haut placés, de révéler en une phrase, prononcée publiquement ou en privé, la face cachée des choses.
Je note avec soin ces petites phrases lourdes de signification, et vais vous en livrer quelques-unes mises en relief par l’actualité, avec les commen­taires qu’elles m’inspirent.


1) L’ex-président américain Bill Clinton, que la grande majorité des Israéliens considèrent toujours, à juste titre, comme un grand ami de leur pays, a prononcé, en novembre – il y a donc quelques jours, à Tel-Aviv, en public –, une phrase que je vais vous soumettre.
Vous verrez qu’elle est très grave pour les dirigeants israéliens des quatorze dernières années et, comme moi, vous vous demanderez pourquoi elle n’a pas suscité un tollé.
Voici le verbatim de la déclaration de Bill ­Clinton : « Itzhak Rabin nous a quittés il y a maintenant quatorze ans. Depuis, il ne s’est pas passé une semaine sans que je réaffirme que, s’il n’avait pas été tué en cette terrible nuit du 4 novembre 1995, nous aurions eu, dans les trois ans, un accord de paix au Moyen-Orient. »
Bill Clinton pense très certainement ce qu’il a dit ; sa petite phrase n’en est que plus terrible, car elle signifie que, s’il n’y a pas eu d’accord de paix, ce n’est pas à cause d’Arafat ou d’Assad, mais bien des successeurs de Rabin à la tête de l’État d’Israël : ils n’ont pas voulu, eux, d’un tel accord ; certains d’entre eux ont même tout fait pour l’empêcher.
À leur adresse et à celle de leurs adversaires arabes, il a d’ailleurs lancé un avertissement sans frais : « Vous allez soit sombrer ensemble, soit vous entraider pour vous sauver. Le divorce n’est pas une option… »

2) Ma deuxième « petite phrase lourde de signification » concerne la même région et vient confirmer ce que je pense personnellement depuis de nombreuses années de l’actuel président iranien, Mahmoud Ahmadinejad.
Elle vous étonnera cependant car son auteur n’est autre qu’Ephraïm Halévy, chef du fameux Mossad israélien (de 1998 à 2002), puis chef du Conseil de sécurité nationale israélien (2002 et 2003).
Ce très proche collaborateur de la plupart des Premiers ministres israéliens des dix dernières ­années est l’auteur d’un livre célèbre : Mémoires d’un homme de l’ombre, que j’ai lu et dont je conseille la lecture.
Il a dit ceci, qui en fera sursauter plus d’un et dont je garantis l’authenticité : « Ahmadinejad ? C’est le plus beau cadeau qu’on pouvait faire à l’État ­d’Israël. Si le Mossad avait pu mettre quelqu’un ­comme lui au pouvoir en Iran, cela aurait été sa plus belle ­opération. »
C’est à mon avis très bien vu : chaque discours d’Ahmadinejad – « Il faut effacer Israël de la carte » ; « l’Holocauste ? Il faut voir » –, la plupart de ses actes, ses fanfaronnades et sa démagogie flattent le vulgum pecus mais donnent de son pays la plus détestable des images.
Ils servent en tout cas la droite et l’extrême ­droite israéliennes, sont accueillis par Netanyahou et ­Lieberman comme autant de vrais cadeaux.

3) Je vous propose maintenant de quitter ce malheureux Moyen-Orient pour nous rendre en ­Afrique à travers une nouvelle « petite phrase lourde de signification ».
Celle-ci n’a pas été prononcée, comme les deux précédentes, par une seule personnalité. Elle n’a donc pas de signature, mais elle m’a frappé parce qu’elle a été formulée devant moi, dans mon bureau, des dizaines de fois, par de nombreux amis subsahariens.
Hommes politiques, chefs d’entreprise, banquiers, écrivains et autres intellectuels ou hommes de presse, ils nous rendent visite lorsqu’ils sont de passage à Paris.
Bien entendu, nous parlons principalement de la situation dans leur pays et sur le continent.
Ce sont en général des tête-à-tête, et arrive, ­presque toujours, un moment où mon interlocuteur subsaharien me dit, sachant que je suis tunisien : Vous savez, nous sommes benalistes, nous ! Et d’ajouter, pour se faire mieux comprendre : les critiques que la presse française, quelques dirigeants français ainsi que certains Tunisiens adressent au président Ben Ali nous paraissent injustes ou excessifs, « à côté de la plaque ». Nous savons, bien sûr, que votre président est un homme d’ordre, que ses opposants souffrent, mais chaque fois que nous visitons la Tunisie, nous sommes émerveillés par le développement économique, les ­infrastructures de qualité, le bon fonctionnement de l’État et du pays.
Ah ! si nous avions un Ben Ali à la tête de notre pays, même autocrate…
En général, mon interlocuteur conclut en disant : Au sud du Sahara, il n’y a que le Rwanda qui, en Paul Kagamé, a son Ben Ali ; il s’en porte très bien !

J’ai remarqué que ce leitmotiv de la plupart de mes visiteurs subsahariens revient de plus belle d’année en année. Cela signifie que dans cette partie du monde, en 2009, on a davantage besoin d’ordre et de développement que de démocratie.
Ou plus exactement, que l’Afrique subsaharienne pâtit plus de l’absence de développement que de l’absence de liberté.
Pour l’heure, dans leur majorité, les Subsahariens, hommes et femmes, veulent être logés, nourris, soignés et éduqués. Au point de sous-entendre : tant pis, les libertés attendront…
Au XXe siècle, pendant de longues décennies, leurs homologues de Singapour, de Corée du Sud et de Taiwan ont accepté les limitations à leurs libertés, le népotisme et la corruption de leurs dirigeants parce que ceux-ci leur donnaient le développement économique.
Et, en ce début du XXIe siècle, le milliard et demi de Chinois semble s’accommoder de l’autocratie d’un parti unique, qui se dit encore communiste, parce qu’il leur garantit le plus rapide des développements…

Ne vous trompez surtout pas, chers lecteurs. J’ai tenu à vous relater et à vous rapporter ce que j’ai entendu parce qu’il s’agit là d’un phénomène réel, dont il faut tenir compte : l’ignorer ne le fera pas disparaître.
Notre idéal, le vôtre et le mien, demeure de conjuguer développement et démocratie, de parvenir à donner à nos peuples l’un et l’autre, en même temps.
En Afrique même, le million de Mauriciens et les 48 millions de Sud-Africains, pour ne citer qu’eux, y réussissent très bien.
Ils sont l’exemple à suivre. Et doivent le rester.