Il y a trois ans, Saddam...
samedi 2 janvier 2010 :: Moyen-Orient :: #723 :: rss :: lu 8286 fois
Evgueni Primakov. Ce nom vous dit quelque chose, mais vous ne savez plus très bien ce qu’il a été, et ignorez ce qu’il est devenu ou même s’il est encore en vie.
Vous êtes excusable, parce que cet homme de 80 ans a quitté la scène depuis plusieurs années : il a, comme on dit, « plus d’hiers que de demains »…
Je vous en parle parce qu’il a publié ses souvenirs et le récit de ses missions au Moyen-Orient, dont l’édition anglaise vient de paraître sous le titre Russia and the Arabs.
Lecture très instructive, comme vous allez le voir.
Evgueni Primakov a été à l’Union soviétique puis, après la disparition de cet empire en 1990, à la Russie ce que Mohamed Hassanein Heykal a été à l’Égypte : d’abord un brillant journaliste très proche du pouvoir, qui l’a chargé de missions secrètes et en a fait son éminence grise, avant d’être nommé ministre.
Mais le Russe a été beaucoup plus loin et plus haut que l’Égyptien puisqu’il a dirigé les services secrets, été ministre des Affaires étrangères et enfin Premier ministre.
C’est un spécialiste du Moyen-Orient, où il a passé de très nombreuses années jusqu’à devenir le meilleur expert russe de la région.
Il a bien connu en particulier Saddam Hussein ; raison pour laquelle, en février-mars 2003, peu de jours avant le déclenchement par George W. Bush de l’invasion de l’Irak, Primakov a été choisi par le président russe Vladimir Poutine pour se rendre à Bagdad et transmettre à Saddam – en tête à tête – « le message de la dernière chance ».
Les communications aériennes avec l’Irak étant alors coupées, Primakov a dû faire la dernière partie du voyage Moscou-Bagdad par la route, à travers l’Iran, et courir les plus grands risques.
Dans son livre, il raconte pour la première fois cette mission qui a fait de lui le dernier dignitaire étranger à avoir parlé longuement avec Saddam, quelques semaines seulement avant sa chute.
Il décrit la psychologie du dictateur irakien et analyse les raisons de son comportement suicidaire. Il le suit, ensuite, de loin, jusqu’à son arrestation par les Américains (dans la nuit du 13 au 14 décembre 2003) et sa fin tragique par pendaison, il y a près de trois ans : le 30 décembre 2006.
Ce qu’il révèle est toujours instructif, parfois passionnant. Je vous en donne à lire de larges extraits qui devraient vous intéresser.
Le Saddam qui s’est révélé à Primakov n’est pas l’homme brutal et primaire qu’il a donné l’impression d’être, mais plutôt, à l’inverse, un homme caméléon, voire un fourbe.
Il a eu, dans les années 1970, sa période anti-impérialiste et prosoviétique. « Avec grand courage, dit Primakov, il a nationalisé l’Iraq Petroleum Company, comme Nasser a nationalisé le canal de Suez. »
L’auteur de Russia and the Arabs précise :
« Il nous a appelés à l’aide, nous puissance communiste, en disant : “Nous n’avons pas besoin d’argent, car l’Irak est riche, mais de votre expertise politique. Aidez-nous à construire un État fort, vendez-nous des armes sophistiquées. Envoyez-nous vos meilleurs cadres, je leur ouvrirai toutes les portes.”
Il l’a fait et a, ainsi, gagné notre confiance ; nous avons envoyé des milliers de conseillers, considéré Saddam comme un vrai partenaire, un leader plein de promesses. Nous avons misé sur lui et fondé sur la coopération avec l’Irak beaucoup d’espoirs.
Mais son entrée en guerre contre l’Iran en 1980 a été pour nous une complète surprise : nous étions ses alliés, et non seulement il ne nous a pas prévenus ni informés, mais il nous avait assuré qu’il n’avait aucune intention de s’engager dans cette voie. »
Primakov poursuit : « Commença alors à notre nez et à notre barbe sa collaboration secrète avec les États-Unis du président Reagan, trop heureux de renforcer celui qui se dévouait pour casser les reins à l’Iran de Khomeiny, qui était alors le grand ennemi des Américains.
Les États-Unis et leurs alliés européens et arabes donnèrent des armes, des informations et de l’argent à l’Irak de Saddam.
Dès ce moment-là, il se crut indispensable aux Américains.
Il se persuadera – et n’en démordra plus – que les États-Unis ne tenteraient jamais rien de grave contre lui, que les pays arabes ne pouvaient rien lui refuser.
Donald Rumsfeld, futur secrétaire d’État américain à la Défense, se rendit à Bagdad en décembre 1983 et déclara que l’Irak et les États-Unis avaient les mêmes ennemis : l’Iran et la Syrie.
L’Amérique renoua des relations diplomatiques avec le pays de Saddam. »
Celui-ci, qui avait, au début de son règne, affiché un certain laïcisme, se convertit progressivement à un islamisme de plus en plus affiché.
L’homme caméléon donna l’impression d’entreprendre une nouvelle évolution : il rattacha son arbre généalogique au Prophète, fit à La Mecque un pèlerinage très médiatisé, visita les lieux saints du chiisme irakien, changea le drapeau de l’Irak pour y faire inscrire « Allah Akbar » (« Dieu est le plus grand »).
On le vit jusqu’à sa mort avec un exemplaire du Coran à la main.
Il se peut qu’à l’approche de sa fin il devint réellement pieux : ce qui était posture s’était mué en réalité.
Mais comment expliquer son invasion du Koweït en août 1990 et son attitude suicidaire face à George W. Bush en 2002 et 2003 ?
Là, Primakov conjugue la description et l’analyse :
« À la fin de la guerre contre l’Iran, dont il s’est sorti miraculeusement, Saddam n’était plus le même homme. Il a cru en son étoile et a été comme saisi par une conviction inébranlable qui lui a fait commettre toutes les erreurs qu’il a accumulées à partir de 1990 jusqu’à sa chute en 2003 et même au-delà, jusqu’à sa mort.
Tant qu’il y aura à Téhéran un régime hostile aux États-Unis, ces derniers ne pourront affaiblir l’Irak ou abattre son régime pourvu que ce dernier ne menace pas leurs intérêts vitaux. Qu’ils l’aient fait intentionnellement ou non, de leur côté, les États-Unis ont ancré Saddam dans cette conviction.
Quand il a songé à envahir le Koweït, il ne nous a pas informés, nous ses alliés russes, mais il s’est enquis auprès de l’ambassadrice des États-Unis à Bagdad de ce que serait la réaction de son pays. Lorsqu’elle lui a répondu que Washington considérerait que c’était « une affaire intérieure entre Arabes », cette réponse l’a conforté dans son idée – fausse – que les États-Unis ne prendraient pas le risque de perdre l’Irak comme contrepoids à l’Iran : ils laisseraient faire Saddam. »
Après la description et l’analyse, Primakov passe au témoignage :
« J’ai rencontré Saddam trois fois pendant cette période cruciale de 1990, révèle-t-il. Chaque fois, il m’a dit que les choses allaient s’arranger et tourneraient en sa faveur : selon lui, les États-Unis gesticulaient, parlaient fort, iraient jusqu’à bombarder, mais en aucun cas ils ne s’engageraient dans une guerre terrestre contre l’Irak.
Lorsque Bush père envahit l’Irak mais refusa d’occuper Bagdad et de renverser le régime, Saddam y vit encore une confirmation de son idée principale.
Je souligne, dit encore Primakov, que Saddam, comme d’autres avant lui, croyait en son étoile… Il s’en sortirait toujours, pensait-il, Dieu le protégeait. »
Jusqu’à son arrestation, en décembre 2003, et sa mort, à la fin de 2006, face à Bush fils, Saddam persévérera dans le même aveuglement : le Dieu auquel il donnait l’impression de croire ne lui a pas ouvert les yeux.
Le récit par Primakov de son dernier entretien avec Saddam est saisissant : « J’ai rencontré Saddam pour la dernière fois à la fin de février 2003, trois semaines avant le déclenchement par les Américains d’une nouvelle guerre contre lui, cette fois pour le renverser.
Le président Poutine m’a chargé de lui porter un dernier message, à lui délivrer personnellement, en tête à tête. S’il suivait sans délai la recommandation qui venait de Moscou, il pouvait encore éviter la guerre : le président Poutine lui conseillait dans le message qu’il m’avait confié de démissionner volontairement de la présidence et de laisser le Parlement appeler à des élections démocratiques pour le remplacer. Pour éviter de créer un vide complet, source d’instabilité, il pourrait conserver la responsabilité du parti Baas.
Je demandai et obtins de le rencontrer seul à seul, en présence seulement de l’interprète qui m’avait accompagné depuis Moscou.
Il m’écouta en prenant des notes puis me demanda si j’acceptais de répéter le message en présence de Tarek Aziz et du président du Parlement, qui étaient dans une pièce voisine. J’acceptai, il les fit entrer et je redis le message en leur présence.
Il se lança alors dans une attaque véhémente contre la Russie, que j’ai réfutée point par point. Il m’écouta, puis me donna une petite tape sur l’épaule, se leva et quitta la pièce.
Avant qu’il ne ferme la porte derrière lui, Tarek Aziz s’exclama, assez fort pour être entendu par Saddam : “Dans dix ans nous verrons qui a raison, notre bien-aimé président ou Primakov…” »
Cette scène surréaliste a eu lieu il y a six ans et Saddam a été pendu il y a déjà trois ans.
En guise de conclusion, Evgueni Primakov écrit : « Après sa chute et même après avoir été arrêté, détenu, jugé et condamné à mort, Saddam a continué à penser que les États-Unis avaient encore besoin de lui, qu’il était le seul leader capable d’organiser le nécessaire contrepoids à l’Iran et au fondamentalisme chiite. »
Jusqu’à son dernier souffle, il a pensé que « l’Iran était l’ennemi des Arabes, de l’islam et des États-Unis », qu’il était capable de faire face seul à cet ennemi et que les Américains devaient comprendre cette dure réalité.
Primakov conclut ce chapitre de son livre en laissant entendre que Saddam, même s’il est mort courageusement, ne s’attendait ni à être condamné à la peine capitale ni à être exécuté.
Il suggère même qu’on l’a jugé, condamné et exécuté à la hâte pour l’empêcher d’en dire plus… Mais Primakov n’est pas historien et ne prétend pas l’être. Il n’a fait que livrer, à nous lecteurs et aux futurs historiens, un témoignage subjectif, certes, mais de première main, et l’analyse d’un connaisseur… J’espère qu’ils vous ont intéressés.
Vous êtes excusable, parce que cet homme de 80 ans a quitté la scène depuis plusieurs années : il a, comme on dit, « plus d’hiers que de demains »…
Je vous en parle parce qu’il a publié ses souvenirs et le récit de ses missions au Moyen-Orient, dont l’édition anglaise vient de paraître sous le titre Russia and the Arabs.
Lecture très instructive, comme vous allez le voir.
Evgueni Primakov a été à l’Union soviétique puis, après la disparition de cet empire en 1990, à la Russie ce que Mohamed Hassanein Heykal a été à l’Égypte : d’abord un brillant journaliste très proche du pouvoir, qui l’a chargé de missions secrètes et en a fait son éminence grise, avant d’être nommé ministre.
Mais le Russe a été beaucoup plus loin et plus haut que l’Égyptien puisqu’il a dirigé les services secrets, été ministre des Affaires étrangères et enfin Premier ministre.
C’est un spécialiste du Moyen-Orient, où il a passé de très nombreuses années jusqu’à devenir le meilleur expert russe de la région.
Il a bien connu en particulier Saddam Hussein ; raison pour laquelle, en février-mars 2003, peu de jours avant le déclenchement par George W. Bush de l’invasion de l’Irak, Primakov a été choisi par le président russe Vladimir Poutine pour se rendre à Bagdad et transmettre à Saddam – en tête à tête – « le message de la dernière chance ».
Les communications aériennes avec l’Irak étant alors coupées, Primakov a dû faire la dernière partie du voyage Moscou-Bagdad par la route, à travers l’Iran, et courir les plus grands risques.
Dans son livre, il raconte pour la première fois cette mission qui a fait de lui le dernier dignitaire étranger à avoir parlé longuement avec Saddam, quelques semaines seulement avant sa chute.
Il décrit la psychologie du dictateur irakien et analyse les raisons de son comportement suicidaire. Il le suit, ensuite, de loin, jusqu’à son arrestation par les Américains (dans la nuit du 13 au 14 décembre 2003) et sa fin tragique par pendaison, il y a près de trois ans : le 30 décembre 2006.
Ce qu’il révèle est toujours instructif, parfois passionnant. Je vous en donne à lire de larges extraits qui devraient vous intéresser.
Le Saddam qui s’est révélé à Primakov n’est pas l’homme brutal et primaire qu’il a donné l’impression d’être, mais plutôt, à l’inverse, un homme caméléon, voire un fourbe.
Il a eu, dans les années 1970, sa période anti-impérialiste et prosoviétique. « Avec grand courage, dit Primakov, il a nationalisé l’Iraq Petroleum Company, comme Nasser a nationalisé le canal de Suez. »
L’auteur de Russia and the Arabs précise :
« Il nous a appelés à l’aide, nous puissance communiste, en disant : “Nous n’avons pas besoin d’argent, car l’Irak est riche, mais de votre expertise politique. Aidez-nous à construire un État fort, vendez-nous des armes sophistiquées. Envoyez-nous vos meilleurs cadres, je leur ouvrirai toutes les portes.”
Il l’a fait et a, ainsi, gagné notre confiance ; nous avons envoyé des milliers de conseillers, considéré Saddam comme un vrai partenaire, un leader plein de promesses. Nous avons misé sur lui et fondé sur la coopération avec l’Irak beaucoup d’espoirs.
Mais son entrée en guerre contre l’Iran en 1980 a été pour nous une complète surprise : nous étions ses alliés, et non seulement il ne nous a pas prévenus ni informés, mais il nous avait assuré qu’il n’avait aucune intention de s’engager dans cette voie. »
Primakov poursuit : « Commença alors à notre nez et à notre barbe sa collaboration secrète avec les États-Unis du président Reagan, trop heureux de renforcer celui qui se dévouait pour casser les reins à l’Iran de Khomeiny, qui était alors le grand ennemi des Américains.
Les États-Unis et leurs alliés européens et arabes donnèrent des armes, des informations et de l’argent à l’Irak de Saddam.
Dès ce moment-là, il se crut indispensable aux Américains.
Il se persuadera – et n’en démordra plus – que les États-Unis ne tenteraient jamais rien de grave contre lui, que les pays arabes ne pouvaient rien lui refuser.
Donald Rumsfeld, futur secrétaire d’État américain à la Défense, se rendit à Bagdad en décembre 1983 et déclara que l’Irak et les États-Unis avaient les mêmes ennemis : l’Iran et la Syrie.
L’Amérique renoua des relations diplomatiques avec le pays de Saddam. »
Celui-ci, qui avait, au début de son règne, affiché un certain laïcisme, se convertit progressivement à un islamisme de plus en plus affiché.
L’homme caméléon donna l’impression d’entreprendre une nouvelle évolution : il rattacha son arbre généalogique au Prophète, fit à La Mecque un pèlerinage très médiatisé, visita les lieux saints du chiisme irakien, changea le drapeau de l’Irak pour y faire inscrire « Allah Akbar » (« Dieu est le plus grand »).
On le vit jusqu’à sa mort avec un exemplaire du Coran à la main.
Il se peut qu’à l’approche de sa fin il devint réellement pieux : ce qui était posture s’était mué en réalité.
Mais comment expliquer son invasion du Koweït en août 1990 et son attitude suicidaire face à George W. Bush en 2002 et 2003 ?
Là, Primakov conjugue la description et l’analyse :
« À la fin de la guerre contre l’Iran, dont il s’est sorti miraculeusement, Saddam n’était plus le même homme. Il a cru en son étoile et a été comme saisi par une conviction inébranlable qui lui a fait commettre toutes les erreurs qu’il a accumulées à partir de 1990 jusqu’à sa chute en 2003 et même au-delà, jusqu’à sa mort.
Tant qu’il y aura à Téhéran un régime hostile aux États-Unis, ces derniers ne pourront affaiblir l’Irak ou abattre son régime pourvu que ce dernier ne menace pas leurs intérêts vitaux. Qu’ils l’aient fait intentionnellement ou non, de leur côté, les États-Unis ont ancré Saddam dans cette conviction.
Quand il a songé à envahir le Koweït, il ne nous a pas informés, nous ses alliés russes, mais il s’est enquis auprès de l’ambassadrice des États-Unis à Bagdad de ce que serait la réaction de son pays. Lorsqu’elle lui a répondu que Washington considérerait que c’était « une affaire intérieure entre Arabes », cette réponse l’a conforté dans son idée – fausse – que les États-Unis ne prendraient pas le risque de perdre l’Irak comme contrepoids à l’Iran : ils laisseraient faire Saddam. »
Après la description et l’analyse, Primakov passe au témoignage :
« J’ai rencontré Saddam trois fois pendant cette période cruciale de 1990, révèle-t-il. Chaque fois, il m’a dit que les choses allaient s’arranger et tourneraient en sa faveur : selon lui, les États-Unis gesticulaient, parlaient fort, iraient jusqu’à bombarder, mais en aucun cas ils ne s’engageraient dans une guerre terrestre contre l’Irak.
Lorsque Bush père envahit l’Irak mais refusa d’occuper Bagdad et de renverser le régime, Saddam y vit encore une confirmation de son idée principale.
Je souligne, dit encore Primakov, que Saddam, comme d’autres avant lui, croyait en son étoile… Il s’en sortirait toujours, pensait-il, Dieu le protégeait. »
Jusqu’à son arrestation, en décembre 2003, et sa mort, à la fin de 2006, face à Bush fils, Saddam persévérera dans le même aveuglement : le Dieu auquel il donnait l’impression de croire ne lui a pas ouvert les yeux.
Le récit par Primakov de son dernier entretien avec Saddam est saisissant : « J’ai rencontré Saddam pour la dernière fois à la fin de février 2003, trois semaines avant le déclenchement par les Américains d’une nouvelle guerre contre lui, cette fois pour le renverser.
Le président Poutine m’a chargé de lui porter un dernier message, à lui délivrer personnellement, en tête à tête. S’il suivait sans délai la recommandation qui venait de Moscou, il pouvait encore éviter la guerre : le président Poutine lui conseillait dans le message qu’il m’avait confié de démissionner volontairement de la présidence et de laisser le Parlement appeler à des élections démocratiques pour le remplacer. Pour éviter de créer un vide complet, source d’instabilité, il pourrait conserver la responsabilité du parti Baas.
Je demandai et obtins de le rencontrer seul à seul, en présence seulement de l’interprète qui m’avait accompagné depuis Moscou.
Il m’écouta en prenant des notes puis me demanda si j’acceptais de répéter le message en présence de Tarek Aziz et du président du Parlement, qui étaient dans une pièce voisine. J’acceptai, il les fit entrer et je redis le message en leur présence.
Il se lança alors dans une attaque véhémente contre la Russie, que j’ai réfutée point par point. Il m’écouta, puis me donna une petite tape sur l’épaule, se leva et quitta la pièce.
Avant qu’il ne ferme la porte derrière lui, Tarek Aziz s’exclama, assez fort pour être entendu par Saddam : “Dans dix ans nous verrons qui a raison, notre bien-aimé président ou Primakov…” »
Cette scène surréaliste a eu lieu il y a six ans et Saddam a été pendu il y a déjà trois ans.
En guise de conclusion, Evgueni Primakov écrit : « Après sa chute et même après avoir été arrêté, détenu, jugé et condamné à mort, Saddam a continué à penser que les États-Unis avaient encore besoin de lui, qu’il était le seul leader capable d’organiser le nécessaire contrepoids à l’Iran et au fondamentalisme chiite. »
Jusqu’à son dernier souffle, il a pensé que « l’Iran était l’ennemi des Arabes, de l’islam et des États-Unis », qu’il était capable de faire face seul à cet ennemi et que les Américains devaient comprendre cette dure réalité.
Primakov conclut ce chapitre de son livre en laissant entendre que Saddam, même s’il est mort courageusement, ne s’attendait ni à être condamné à la peine capitale ni à être exécuté.
Il suggère même qu’on l’a jugé, condamné et exécuté à la hâte pour l’empêcher d’en dire plus… Mais Primakov n’est pas historien et ne prétend pas l’être. Il n’a fait que livrer, à nous lecteurs et aux futurs historiens, un témoignage subjectif, certes, mais de première main, et l’analyse d’un connaisseur… J’espère qu’ils vous ont intéressés.
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