Grâce aux progrès de l’hygiène, de l’alimentation et de la médecine, la seconde moitié du XXe siècle a apporté à l’humanité un spectaculaire accroissement de l’espérance de vie. Comme on le sait, les femmes vivent en moyenne quelque cinq années de plus que les hommes.
Chez les peuples les plus développés, au premier rang desquels figurent les Japonais (grâce à leur système de santé mais tout autant à leur alimentation), l’espérance de vie est de l’ordre de 80 ans pour les hommes et de 85 ans pour les femmes.
Dans les nations moins avancées, mais qui se sont dotées d’un système de santé digne de ce nom, l’espérance de vie est légèrement inférieure : près de 75 ans pour les hommes (voir tableau ci-dessous).



Il résulte de cette évolution éminemment positive une réalité sociale et une réalité politique nouvelles, et sans précédent dans l’histoire de l’humanité :
• De plus en plus d’enfants ont la possibilité non seulement de grandir avec leurs parents et leurs grands-parents, mais aussi de connaître leurs arrière-grands-parents.
Cette coexistence de quatre générations est un phénomène si nouveau qu’on en mesure mal les conséquences psychologiques et sociales. Il se banalisera peu à peu pour devenir l’une des grandes réalités du XXIe siècle.
On en étudiera alors les conséquences pour découvrir, probablement, qu’elles sont considérables.
• Mais c’est sur le plan politique que ces conséquences sont d’ores et déjà visibles… et amusantes.
Après s’être signalées dans les pays développés et démocratiquement avancés – où elles ont acquis droit de cité –, elles font leur apparition dans un nombre grandissant de pays de l’ex-Tiers Monde.

Il y a encore cinquante ou même quarante ans, les hommes politiques n’accédaient au pouvoir, le plus souvent, qu’à un âge avancé : autour de 70 ans. Ils le quittaient à 80 ans ou plus, peu avant de mourir : Churchill, de Gaulle, Adenauer, Reagan, Mitterrand et quelques autres, notamment en Asie, ont été dans ce cas.
Il en découlait qu’on ne voyait pratiquement jamais – en tout cas jamais longtemps – un ancien chef d’État coexister dans le pays qu’il a dirigé avec son ou ses successeurs.
Cette situation a radicalement changé depuis une vingtaine d’années, et l’évolution est en train de se généraliser : désormais, elle affecte des dizaines de pays de tous les continents.
Aux États-Unis, il est frappant de voir le président Barack Obama coexister avec quatre de ses prédécesseurs, bien vivants et très actifs : Jimmy Carter, qui a quitté le pouvoir… en 1981, il y a donc vingt-neuf ans ! ­George H. Bush (père), Bill Clinton et George W. Bush (fils).
En France, Nicolas Sarkozy peut voir et recevoir Valéry Giscard d’Estaing, qui lui aussi a perdu le pouvoir il y a vingt-neuf ans, et Jacques Chirac, qui a dû le quitter il y a deux ans et demi.
Il en va de même en Allemagne et en Grande-Bretagne, en Espagne et en Italie.
Quant à la Russie, elle pousse l’expérience encore plus loin, puisque l’ancien président a adoubé son successeur ; à moins de 60 ans, il est le Premier ministre d’aujourd’hui et, selon toute vraisemblance, le président de demain. Sous le regard de Mikhaïl Gorbatchev, ancien président de l’ex-URSS, dissoute il y a vingt ans…

Le phénomène devient encore plus significatif et intéressant lorsqu’il s’étend à des pays où l’espérance de vie est moins longue et la démocratie moins assurée.
Dans le tableau ci-dessous, à ma demande, le service documentation de Jeune Afrique a rassemblé la bonne vingtaine de pays africains où, en ce début de 2010, règne, entre d’anciens présidents toujours en vie, Dieu merci, et des présidents en exercice, une coexistence harmonieuse et, disons-le, démocratique…

La situation décrite dans notre tableau vous aura, je pense, étonné et ravi.
Au XXe siècle, les progrès de la médecine ont rendu possible le phénomène que notre tableau révèle. Mais sa généralisation, en ce début de XXIe siècle, est le signe que les mœurs politiques se mettent progressivement au diapason de l’évolution scientifique. S’éloigne, lentement, l’ère où un ex-président n’a pas de place et ne peut vivre en simple citoyen – mais respecté de tous – dans le pays qu’il a dirigé ou même incarné.
Un bon point sur lequel j’ai eu plaisir à attirer votre attention.