Son entrée à la Maison Blanche et l’installation, au début de l’année 2009, d’une famille africaine-américaine dans ce haut lieu du pouvoir américain et mondial ont fait l’événement. Elles ont suscité l’étonnement – peu de gens avaient pensé que c’était possible –, l’admiration pour un peuple qui, en élisant Obama, semblait avoir vaincu ses démons. Et, sur les cinq continents, un immense espoir.
Le nouveau président était jeune et beau ; il paraissait pétri de qualités.
Il avait d’ailleurs créé la surprise en prenant le meilleur sur des adversaires redoutables dans son propre parti et il avait, ensuite, vaincu avec aisance le candidat républicain.
Il accédait au pouvoir avec un programme rassembleur et séduisant : on l’a donc accueilli comme un sauveur.
C’était il y a un an.

Aujourd’hui, aux États-Unis et, à des degrés divers, dans le reste du monde, il est de bon ton de se dire déçu sinon par l’homme lui-même, du moins par le bilan de sa première année. Dans certains milieux, on va jusqu’à faire montre de commisération à l’endroit de ce président sympathique mais peu efficace.
Et d’égrener les revers des douze mois écoulés : Obama a tout juste réussi à contenir la crise économique, à empêcher que les États-Unis et le monde ne sombrent dans la dépression.
Mais, aux États-Unis, en ce début de 2010, le chômage touche 10 % des actifs, l’immobilier est à l’encan et la Bourse toujours en berne.
Et la réforme du système de santé, dont on a pu penser qu’elle serait le grand succès du premier mandat d’Obama, est aujourd’hui menacée : le cuisant revers électoral de son parti dans le Massachusetts risque de le priver au Sénat de la majorité nécessaire à l’adoption de la réforme par le Congrès.

Sur le plan extérieur, c’est pire, car le nouveau président a subi, dans ce domaine, déconvenue sur déconvenue : l’Iran n’a pas saisi la main qu’il lui a tendue et persiste à se dérober devant toute ­espèce de dialogue ; tandis qu’Israël refuse avec fermeté de prendre la voie que Barack Obama lui a ­recommandée.
En Afghanistan, c’est l’enlisement, aggravé par l’incertitude sur l’évolution du voisin pakistanais et par le nouveau foyer de troubles qui s’est allumé au Yémen.
Aucun déblocage n’a été enregistré dans la négociation avec la Corée du Nord.
Les Européens se sentent négligés et le disent, tout comme les Latino-Américains ; de son côté, le partenaire chinois se met à regimber.
Face à ce palmarès décevant, beaucoup en sont à murmurer : ce Barack Obama dont on attendait tant – et sans doute trop – n’a décidément aucune baguette magique. Et à poser la grande question : est-il déjà dans une logique d’échec, destiné à être l’homme d’un seul mandat qu’il terminerait dans l’amertume ?
Les murs qu’il voulait abattre ne se révèlent-ils pas trop épais ? Les problèmes auxquels il s’est attaqué ne sont-ils pas trop nombreux, trop complexes pour que lui et son pays leur trouvent ne fut-ce qu’un début de solution dans les trois années qui viennent ?

Je ne le crois pas, et je juge le pessimisme de ces repentis de l’Obamania sans fondement sérieux, en tout cas largement prématuré.
Il est vrai que le 44e président des États-Unis a choisi d’ouvrir d’emblée plusieurs fronts, de s’attaquer en même temps à tous les problèmes hérités de son prédécesseur, et qui étaient de taille.
Mais il s’est bien entouré et a, à chaque fois, pris son temps pour chercher la bonne solution.
Les médications préconisées par le thérapeute Barack Obama sont à mon avis les bonnes, et je suis persuadé qu’elles finiront par faire sentir leurs effets salutaires.
Je dis donc : patience, Obama et son équipe n’ont fait jusqu’ici que semer. Le bon grain finira par lever.

À l’appui de ce jugement optimiste, je vous livre le diagnostic d’un orfèvre en matière de politique internationale : Zbigniew Brzezinski*.
Dans le dernier numéro de Foreign Affairs, il décrit avec éloquence ce que Barack Obama a déjà accompli en politique étrangère.
Je le cite longuement, car il le mérite, et lui laisse le dernier mot :

« Obama a redéfini la vision que l’Amérique avait du monde, en la reconnectant avec le contexte ­historique émergent du XXIe siècle. C’est en soi une réussite ­remarquable.
En moins d’un an, Obama a complètement reconceptualisé la politique étrangère américaine autour des axiomes géopolitiques suivants :
• l’islam n’est pas l’ennemi. La « guerre contre la terreur » ne définit plus le rôle des États-Unis dans le monde ;
• les États-Unis seront un médiateur impartial et écouté dans le conflit israélo-palestinien, afin d’atteindre une paix durable, acceptable par les deux parties ;
• les États-Unis doivent entamer des négociations constructives avec l’Iran sur son programme nucléaire, ainsi que sur les autres points de désaccord ;
• la campagne contre-insurrectionnelle, actuellement menée dans les parties du territoire afghan ­occupées par les talibans, doit faire partie d’un ­processus plus large de règlement politique, et pas seulement militaire ;
• les États-Unis doivent respecter les spécificités culturelles et historiques de l’Amérique latine et approfondir leurs contacts avec Cuba ;
• les États-Unis doivent renforcer leurs engagements portant sur une réduction significative de leur arsenal nucléaire et tendre vers l’objectif ultime d’un monde complètement dénucléarisé ;
• pour la résolution des problèmes du monde, la Chine doit être traitée non seulement comme un partenaire économique, mais également comme un partenaire géopolitique ;
• l’amélioration des relations russo-américaines est dans l’intérêt des deux parties, si elle est menée dans le respect des réalités géopolitiques de l’après-guerre froide, et sans chercher à les défaire ;
• un partenariat transatlantique véritablement collégial doit être recherché, dont l’un des buts spécifiques sera de réparer les dégâts occasionnés par les violentes controverses de ces dernières années.

Pour tout cela, Obama mérite le prix Nobel. Il a d’ores et déjà démontré un grand sens stratégique, une compréhension fine de ce qu’est le monde aujourd’hui et de la mission qui incombe en conséquence aux États-Unis. Les convictions d’Obama, qu’elles soient le produit de son histoire personnelle, de ses études ou de son sens de l’Histoire, constituent une vision historiquement et stratégiquement cohérente.
Il s’est de surcroît emparé des grands défis environnementaux et sociaux auxquels fait face l’humanité et que les États-Unis ont trop longtemps ignorés. »


* Il a été le conseiller pour la sécurité nationale du président Jimmy Carter.