Leurs pays regorgent d’hydrocarbures (pétrole, gaz). L’argent y coule donc à flots et ils peuvent s’offrir les meilleurs services sociaux, mais aussi les armes les plus sophistiquées.
Ceux qui ont la chance d’habiter dans ces pays particuliers ne paient pratiquement pas d’impôts.
Tout se passe comme si les millions de barils de pétrole et les milliards de mètres cubes de gaz que ces pays exportent chaque jour se transformaient instantanément en milliard de dollars, en montagnes de billets verts…

De même, nous pensons que le Ghana et l’Ouganda, pour ne citer qu’eux, sont – enfin – bénis des dieux : ne sont-ils pas en train de faire leur entrée dans ce mirifique club des pays exportateurs de pétrole ? Ne vont-ls pas, de ce fait, connaître enfin l’aisance financière et s’engager pour de bon dans la voie du développement ­économique ?
Je ne suis ni le premier ni le seul à tenter de dissiper cette illusion, à mettre en garde contre les méfaits réels, inévitables, de l’argent facile, celui qui submerge tout à coup un pays qui n’y était ni habitué ni préparé.
Laissons donc de côté le clinquant et considérons les faits.

Les observateurs sérieux savent qu’une « malédiction du pétrole1 » frappe presque tous les pays qui en exportent plus de 2 tonnes par an et par habitant : en deçà de ce ratio, le pétrole (ou tout autre produit du sous-sol) est un simple complément de richesse pour le pays concerné, un « lubrificateur » de son économie. Au-delà – les pays peu peuplés et grands producteurs sont dans ce cas –, le pétrole constitue l’essentiel de la production nationale et des exportations.
C’est alors que sa nocivité se déclare et gangrène tout le corps.

Il a été démontré que les pays gros exportateurs d’une ou deux ressources dominantes ont, sur le long terme, un taux de croissance plus faible que les « pays normaux ».
L’expérience montre en outre que les bénéfices sociaux attendus de cet enrichissement ne sont presque jamais au rendez-vous. Il suffit pour s’en convaincre de comparer l’état dans lequel se trouve la Libye, gros exportateur de pétrole depuis un demi-siècle, à celui de sa voisine, la Tunisie, qui n’en produit qu’une demi-tonne par habitant et par an : ce sont les Libyens qui vont se soigner en ­Tunisie, pas l’inverse.
Les pays exportateurs de pétrole ne produisent en général rien d’autre ; ils importent tout, y compris leur nourriture.
Ces pays enrichis par l’exportation de pétrole, de gaz ou d’une autre ressource minière dominante se sentent plus vulnérables que les autres. Très vite en tout cas, ils deviennent les cibles privilégiées des grands exportateurs d’armes, qui corrompent leurs dirigeants et les inondent, au prix le plus fort, d’une « quincaillerie militaire » dont ils n’ont aucun usage et ne savent pas se servir.
Résultat : leurs dépenses militaires annuelles sont dix fois supérieures à celles des pays comparables, mais non « enrichis » par le pétrole.
À quoi ont servi les 110 avions Mirage2 que Marcel Dassault et le président Georges Pompidou ont fourgués, au début des années 1970, au jeune colonel Kaddafi, qui les a payés rubis sur ongle avec de l’argent facilement gagné ?

N’ayant pas de contribuables, les pays dont les ressources financières proviennent pour l’essentiel du pétrole sont très souvent affligés de dirigeants qui estiment n’avoir aucun compte à rendre : qui contrôle la manière dont le colonel Kaddafi et les siens ont dépensé, au cours des quarante dernières années, les 1 000 milliards de pétrodollars entrés dans les caisses libyennes ?
C’est dans les pays atteints par la « malédiction du pétrole » qu’éclatent le plus facilement les guerres (civiles, de voisinage ou autres) : Nigeria-Biafra, Angola, Koweït, Irak-Iran, etc.
Et c’est dans ces pays que la démocratie a le plus de mal à s’implanter ou à se maintenir.
N’observons-nous pas, en ce moment même, dans le Venezuela de Hugo Chávez, la naissance d’un kaddafisme tropical avec achat effréné d’armes et amenuisement progressif des acquis démocratiques ?
Comme pour confirmer la règle, trois pays – et trois seulement, dont un africain – font exception.
Un seul d’entre eux est pétrolier : la Norvège. Les deux autres dépendent eux aussi d’une source minière dominante mais ont su, comme la Norvège, en atténuer les méfaits.
Le Chili produit – et exporte – principalement du cuivre (8 % du PIB, plus de 40 % de ses ventes à l’étranger). Son économie est lourdement dépendante de ce métal dont le cours n’est pas stable.
Le Botswana est un petit pays d’Afrique australe enclavé. Sa seule ressource, à l’indépendance, était le diamant extrait et exporté par une tentaculaire et monopolistique entreprise sud-africaine. Il a su négocier avec elle, concluant des accords équilibrés et surtout stables. Aujourd’hui, le diamant représente encore le tiers du PIB du Botswana et les deux tiers de ses ­exportations.
La demande mondiale de diamant s’étant effondrée l’an dernier à cause de la crise économique internationale, le Botswana s’est trouvé du jour au lendemain privé de son principal poste d’exportation. Sans drame et grâce à une aide exceptionnelle de la Banque africaine de développement (BAD) qu’il est sûr d’être en mesure de rembourser, il n’a presque pas senti les effets de la crise.
Le cas de ces trois pays – la Norvège va jusqu’à s’interdire de dépenser l’argent du pétrole3 – mérite qu’on en tire un enseignement.

Si ces trois pays constituent des exceptions, c’est que la performance qu’ils ont réalisée est difficile. Mais pas impossible.
Une nation dotée d’un sous-sol regorgeant d’un ou deux produits dont l’extraction et la commercialisation sont sources d’argent abondant et facile peut se prémunir contre ce qu’on a appelé, pour simplifier, « la malédiction du pétrole ».

1- Il lui faut être une vraie démocratie – ou le devenir et le rester : le Chili, même s’il a été une dictature, la Norvège et le Botswana sont tous les trois, aujourd’hui, de belles démocraties et l’ont été même lorsque leur environnement était dictatorial.
Qui dit démocratie dit en effet que la corruption y est dénoncée et combattue.
Qui dit démocratie dit, en outre, quasi-impossibilité de sombrer facilement dans la guerre ou dans des affrontements violents.

2- Mais cette condition nécessaire n’est pas ­suffisante. Il faut aussi que les dirigeants de ces démocraties ­prennent des décisions stratégiques justes, s’y tiennent, les ­appliquent avec courage et rigueur.
Le Botswana, le Chili et la Norvège ont eu la chance d’avoir de tels dirigeants.
Quant aux deux pays de l’Afrique anglophone, le Ghana et l’Ouganda, qui font leur entrée dans le club des pays enrichis par leur sous-sol, il y a une petite chance que l’un d’eux, au moins, compte parmi les exceptions…

1. Juan Pablo Pérez Alfonzo, ministre vénézuélien des Mines et des Hydrocarbures dans les années 1960 et l’un des fondateurs de l’Opep, a même appelé le pétrole « l’excrément du diable ».
2. En encaissant le très gros chèque d’avance remis par Kaddafi, l’industriel Marcel Dassault a dit, non sans humour : « J’ai été bien inspiré d’appeler cet avion « Mirage ». »
3. La Constitution oblige le gouvernement à placer cet argent en totalité dans un fonds souverain placé hors du pays et réservé « aux générations futures ». Seuls les intérêts produits par ce fonds sont incorporés au budget.