Cet événement rocambolesque défraie la chronique depuis le début de février. Vous en entendrez encore parler en mars car il est loin d’avoir déroulé tous ses effets : épisode de guerre secrète ? Fait divers politique ? Terrorisme ou contre-terrorisme d’État ? Il tient de tout cela à la fois, a forcé les portes des grandes chancelleries, contraignant des ministres et même des chefs d’État à se contorsionner pour en parler sans trop casser de porcelaine.
Les faits remontent à plus d’un mois : Jeune Afrique vous les a relatés dans son dernier numéro, toute la presse en a traité, et les télévisions du monde entier ont montré les images enregistrées par les caméras de surveillance de l’hôtel Al-Bustan de Dubaï, théâtre d’un meurtre politique savamment préparé et perpétré de sang-froid.
Et chaque jour nous apporte son lot de révélations.

Un haut cadre de la branche armée du Hamas palestinien, Mahmoud al-Mabhouh, a commis l’imprudence de se rendre à Dubaï sans aucune protection ni le moindre accompagnateur. Il se croyait protégé par l’anonymat et le caractère secret de son voyage, ignorant que des Palestiniens (du Fatah ou peut-être même du Hamas) prévenaient le Mossad israélien de ses déplacements.
Dirigé depuis huit ans par Meir Dagan, champion proclamé de la guerre à mort contre le Hamas, le Hezbollah et l’Iran, ce service de renseignements avait une revanche à prendre : il se relevait de nombreux déboires, dont la tentative ratée d’assassiner, à Amman, en 1997, Khaled Mechaal, le chef du Hamas.
Ceux qui en connaissent les arcanes affirment que le Mossad a créé au sein de sa division opérationnelle, Caesarea, elle-même un mini-Mossad au sein du Mossad, une unité appelée Kidon, vouée à éliminer physiquement ceux – Arabes ou Iraniens – qu’on lui désignait comme cibles.
À son actif, entre autres, l’élimination, à Damas, en 2008, d’Imad Moughniyeh, « ministre de la Défense » du Hezbollah libanais.
En Israël, de tels assassinats ne sont décidés et exécutés qu’avec l’accord du Premier ministre. C’est la règle, et l’on sait que Benyamin Netanyahou, qui était déjà Premier ministre à l’époque, avait autorisé l’assassinat (raté) de Khaled Mechaal. Nul ne doute qu’il a, en janvier 2010, expressément avalisé le meurtre de Mahmoud al-Mabhouh, perpétré le 19 janvier dans une chambre de l’hôtel Al-Bustan de Dubaï.

Ce jour-là, un commando de onze personnes, dont une femme, porteuses de passeports de plusieurs pays européens (fabriqués par le Mossad aux noms de citoyens israéliens bien réels dotés de la double nationalité), arrivé la veille ou le jour même, se répartit les tâches : on suit la cible et repère sa chambre ; on l’attend et on l’exécute ; puis on se disperse dans toutes les directions en prenant des vols internationaux.
Du point de vue de ses auteurs, l’opération est une réussite. Mais ils laissent partout de nombreuses traces : photocopies de passeports, fiches d’hôtel, images des caméras de surveillance et, surtout, les preuves que la victime a bien été assassinée.
L’opération a impliqué plus de trente personnes, dont les informateurs palestiniens du Mossad, une cellule de « dormants » à Dubaï et un poste de commandement basé en Autriche. Elle aura coûté, pour sa seule exécution, selon les connaisseurs, une vingtaine de millions de dollars : le Mossad ne recule pas devant la dépense. Mais, surtout, Israël montre, une fois de plus, à ses citoyens et au monde :
– qu’il peut opérer à sa guise dans les capitales des pays arabes, qui ne s’émeuvent même pas d’être ainsi infiltrés !
– qu’il fait fi des « protestations » des pays européens (et autres), dont il utilise, sans hésitation ni vergogne, les passeports ainsi que les capitales, et auxquels il dit en somme : il n’y a pas de limite à ce que nous nous autorisons de faire contre nos ennemis… Tant pis si cela vous déplaît…

Fort de son amitié déclarée pour Israël et pour son Premier ministre, le président de la République française, Nicolas Sarkozy, aura été, à son honneur, le seul dirigeant occidental à avoir condamné l’acte lui-même : « Il est négatif, a-t-il dit, la France condamne ces “exécutions”, qui ne conduisent à rien de positif. »
Comme s’il ne les intéressait pas, les autres dirigeants européens n’ont formulé aucune opinion sur le meurtre. En ordre dispersé et mollement, ils n’ont protesté que contre l’utilisation de leurs passeports.
Mais il y a pire : sans un soupir ni un murmure, ils ont accepté d’entendre ceci de la bouche du chef de la diplomatie israélienne, Avigdor Lieberman, qui se pavanait le sourire aux lèvres dans leurs capitales et dînait avec Catherine Ashton, le nouveau « ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne » : – Vous le savez bien : dans ce domaine, nous, Israéliens, cultivons l’ambiguïté… Je ne vous dis pas que ce n’est pas nous… Il n’y a pas de preuve…

Et l’Amérique ? De ce côté-là, le silence est assourdissant. Pas un mot, à ce jour, ni d’un dirigeant, fût-il Prix Nobel de la paix, ni d’un intellectuel. À la place de Benyamin Netanyahou et d’Avigdor Lieberman, qui ont l’ouïe fine, comment auriez-vous interprété ce silence « obamanien » ?
Si vous voulez savoir dans quel état d’esprit était le Premier ministre israélien un mois après le meurtre de Dubaï, écoutez ce qu’il a déclaré ce 22 février : « Ma vision d’Israël est celle-ci : une superpuissance technologique allant vers la paix en position de force… »

Mais dans ce pays, il y a des journalistes et des intellectuels – de plus en plus rares, il est vrai – qui sont inquiets. Lisez ce que vient d’écrire Gideon Levy dans Haaretz : « Tenons-nous réellement à vivre dans un pays qui envoie des escadrons de la mort étouffer avec des oreillers des suspects dans leurs chambres d’hôtel ? Un pays qui compte à la tête de ses services secrets un homme amateur de ce genre d’équipées et à sa tête un Premier ministre qui les approuve peut-il être le nôtre ?
Que doivent dire ces meurtriers à leurs enfants une fois rentrés chez eux ? Qu’ils ont aujourd’hui tué quelqu’un avec un oreiller, habillés en joueurs de tennis comme dans les films ? Que se disent-ils lorsqu’ils se regardent dans une glace ? Qu’ils n’ont fait que leur devoir – assurer la sécurité de l’État –, cette fin justifiant évidemment tous les moyens ?
Bien que ces assassinats ciblés ne soient ni efficaces, ni légaux, ni même parfois moralement justifiables – quand la cible est un leader politique ou quelqu’un qui aurait pu être emprisonné –, nous, Israéliens, conférons à leurs auteurs un brevet de judéité et une aura de héros… Nous sommes, c’est une évidence, une nation fière de ses services secrets, du Mossad notamment.
[…]
N’accusons pas Dagan. C’est son droit que de préférer des opérations aussi imprudentes, qui assurément lui valent ainsi qu’à son organisation compliments et ressources financières accrues. Non, la responsabilité de ces assassinats est à chercher auprès de celui qui les a approuvés, en l’occurrence le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, qui manifestement n’a rien retenu du fiasco Khaled Mechaal en 1997, puisqu’il s’est décidé à frapper de nouveau.
On peut aussi continuer d’ignorer, comme à notre habitude, que le moteur du terrorisme est l’occupation israélienne elle-même. Après l’assassinat de Mabhouh, nous devons maintenant savoir que nous vivons dans un pays qui non seulement envoie en mission des assassins, mais préfère ensuite ne même plus se poser de questions. »