Un mal nécessaire
lundi 15 mars 2010 :: Pouvoir :: #733 :: rss :: lu 5011 fois
Au cours d’une de leurs conversations en tête à tête, à l’évocation par Balladur des relations (financières) France-Afrique, Mitterrand lâche :
- Ce sont les mamelles africaines…
Et Balladur de répondre, selon son propre témoignage :
- Il me semble que beaucoup s’y abreuvent…
Persuadés qu’ils se comprenaient à demi-mot, le président et le Premier ministre français faisaient allusion à cet aller-retour permanent entre l’Afrique et la France qui s’est instauré dès 1960, date des indépendances africaines, dont on célèbre cette année le cinquantenaire.
Protégés politiquement ou même, dans certains cas, désignés par Paris, les chefs d’État de l’Afrique (subsaharienne) se sont fait un devoir, pendant un demi-siècle, de « renvoyer l’ascenseur ». Les plus riches d’entre eux, Houphouët et Bongo en tête, ont été les trop généreux bailleurs de fonds des partis français – en tout cas le gaulliste et le socialiste, qui ont occupé tour à tour le pouvoir –, et, plus particulièrement, à chaque fin de septennat, de leurs campagnes présidentielles.
On ignore comment cela s’est amorcé et qui a pris la première initiative. Mais on sait que cette relation binaire Nord-Sud et Sud-Nord s’est peu à peu transformée en double dépendance.
Elle a pris pour nom la Françafrique et, plus d’une fois, on a annoncé sa fin sans jamais parvenir à s’en libérer.
Des deux côtés de la Méditerranée, les piliers traditionnels de la Françafrique ont quitté la scène l’un après l’autre, et le pouvoir est aujourd’hui entre de nouvelles mains.
Mais qui peut jurer que le cordon ombilical a été coupé pour de bon ?
Un demi-siècle après les indépendances africaines, il y a tout de même du changement :
L’ancien président du Nigeria, Olusegun Obasanjo, militaire de son état, en est à se flatter d’avoir rendu le pouvoir aux civils et d’avoir ainsi ouvert une voie que beaucoup d’autres, après lui, ont empruntée :
« Lorsque je me suis retiré des affaires publiques en 1979, j’étais quasiment le seul à avoir quitté une charge politique de son propre chef. Aujourd’hui, on dénombre presque une douzaine de cas en Afrique… »
En Afrique francophone, c’est l’exemple plus récent d’Amadou Toumani Touré (ATT), l’actuel président du Mali, qui fait référence. Jeune colonel, il a, en mars 1991, il y a donc dix-neuf ans, libéré son pays de l’interminable dictature de Moussa Traoré, instauré une transition qu’il a présidée et au terme de laquelle il a rendu le pouvoir aux politiques.
Dix ans plus tard, il était librement élu président du Mali.
Le souvenir de ce qu’il a alors accompli est resté vivace et vient d’inspirer, de leur propre aveu, les militaires nigériens, dont l’irruption sur le devant de la scène mérite qu’on la commente.
On a dit et écrit des officiers nigériens qu’ils ont réalisé un coup d’État. C’est là, à mon avis, un abus de langage !
Le coup d’État, s’il y en a un, avait été perpétré plusieurs mois auparavant par un ex-officier devenu président : Mamadou Tandja.
Pour rester plus longtemps au pouvoir, il a tordu le cou à la Constitution, qu’il avait pourtant juré de protéger, et mis à mal les autres institutions de son pays. Ni la classe politique nigérienne, trop divisée, ni l’Union africaine, ni son pendant régional, la Cedeao, ni la Francophonie, ni l’Europe, ni les États-Unis, ni l’ONU ne sont parvenus à empêcher cet homme buté et son entourage d’aller jusqu’au bout de leur funeste aventure.
Alors, et alors seulement, le 18 février dernier, s’est ébranlé ce groupe d’officiers moyens et supérieurs nigériens pour, affirment ses membres, « restaurer la démocratie ».
C’est un coup de force, pas un coup d’État.
Ce coup de force s’apparente aux interventions politiques de l’armée turque ou de l’armée algérienne, à la fin du siècle dernier. Plus récemment, au Honduras, on a vu l’armée chasser du pouvoir un autre président, qui s’était autorisé à violer la Constitution de son pays : il voulait, lui aussi, tout simplement, se maintenir au pouvoir pour un mandat de trop.
Que dire de ces initiatives militaires et de l’intrusion d’officiers moyens ou supérieurs dans la politique de leur pays ?
Le cas tout récent du Niger montre qu’elles peuvent être, dans certains cas, quand tout le reste a échoué, un mal nécessaire pour mettre un terme à un mal encore plus grand.
Au Niger, le ver était déjà dans le fruit, depuis plusieurs mois !
Le mal, c’était Tandja et les quelques hommes qu’il a entraînés (ou qui l’ont poussé) dans son aventure.
Et c’était la profonde division de la classe politique : elle a permis à Tandja de penser qu’il pouvait « y aller ».
Qu’auriez-vous fait si vous aviez été un officier nigérien avec le pouvoir de mettre le holà à cette dérive ? Pour ma part, j’aurais senti qu’il était de mon devoir d’agir, je n’aurais pas accepté de laisser Tandja et ses acolytes mettre le grappin sur mon pays et ses richesses, prendre les Nigériens en otages, faire du Niger un paria sur la scène africaine et internationale.
Et maintenant ?
Le Niger est un grand pays, mais encore pauvre et sous-développé en dépit des richesses de son sous-sol et des possibilités qu’il aurait pu tirer du fleuve qui lui a donné son nom.
Mais son cas va faire école et, à ce titre, devrait retenir notre attention à tous.
Son évolution dans les prochains mois dépendra en effet des réponses que les Nigériens et ceux qui sont en situation de les aider donneront aux deux questions suivantes :
1) Les militaires nigériens sauront-ils gérer convenablement la transition en 2010 et voudront-ils retourner dans leurs casernes en 2011, leur mission accomplie ?
Pour y parvenir, il leur faut de l’unité, du savoir-faire et de la vertu.
N’est-ce pas trop leur demander ?
2) Les deux organisations africaines, la régionale et la continentale, les institutions de la communauté internationale ont, elles, pour ardente obligation de réparer (et de faire oublier) leurs échecs de 2009 avec Tandja.
Seront-elles capables, en 2010 et 2011, d’aider efficacement les civils et les militaires nigériens à sortir leur pays de l’impasse ?
Les mois à venir montreront à ceux qui continueront à s’intéresser au Niger si on avance ou non dans la bonne direction.
* Le pouvoir ne se partage pas, conversations avec François Mitterrand, Fayard.
Persuadés qu’ils se comprenaient à demi-mot, le président et le Premier ministre français faisaient allusion à cet aller-retour permanent entre l’Afrique et la France qui s’est instauré dès 1960, date des indépendances africaines, dont on célèbre cette année le cinquantenaire.
Protégés politiquement ou même, dans certains cas, désignés par Paris, les chefs d’État de l’Afrique (subsaharienne) se sont fait un devoir, pendant un demi-siècle, de « renvoyer l’ascenseur ». Les plus riches d’entre eux, Houphouët et Bongo en tête, ont été les trop généreux bailleurs de fonds des partis français – en tout cas le gaulliste et le socialiste, qui ont occupé tour à tour le pouvoir –, et, plus particulièrement, à chaque fin de septennat, de leurs campagnes présidentielles.
On ignore comment cela s’est amorcé et qui a pris la première initiative. Mais on sait que cette relation binaire Nord-Sud et Sud-Nord s’est peu à peu transformée en double dépendance.
Elle a pris pour nom la Françafrique et, plus d’une fois, on a annoncé sa fin sans jamais parvenir à s’en libérer.
Des deux côtés de la Méditerranée, les piliers traditionnels de la Françafrique ont quitté la scène l’un après l’autre, et le pouvoir est aujourd’hui entre de nouvelles mains.
Mais qui peut jurer que le cordon ombilical a été coupé pour de bon ?
Un demi-siècle après les indépendances africaines, il y a tout de même du changement :
L’ancien président du Nigeria, Olusegun Obasanjo, militaire de son état, en est à se flatter d’avoir rendu le pouvoir aux civils et d’avoir ainsi ouvert une voie que beaucoup d’autres, après lui, ont empruntée :
« Lorsque je me suis retiré des affaires publiques en 1979, j’étais quasiment le seul à avoir quitté une charge politique de son propre chef. Aujourd’hui, on dénombre presque une douzaine de cas en Afrique… »
En Afrique francophone, c’est l’exemple plus récent d’Amadou Toumani Touré (ATT), l’actuel président du Mali, qui fait référence. Jeune colonel, il a, en mars 1991, il y a donc dix-neuf ans, libéré son pays de l’interminable dictature de Moussa Traoré, instauré une transition qu’il a présidée et au terme de laquelle il a rendu le pouvoir aux politiques.
Dix ans plus tard, il était librement élu président du Mali.
Le souvenir de ce qu’il a alors accompli est resté vivace et vient d’inspirer, de leur propre aveu, les militaires nigériens, dont l’irruption sur le devant de la scène mérite qu’on la commente.
On a dit et écrit des officiers nigériens qu’ils ont réalisé un coup d’État. C’est là, à mon avis, un abus de langage !
Le coup d’État, s’il y en a un, avait été perpétré plusieurs mois auparavant par un ex-officier devenu président : Mamadou Tandja.
Pour rester plus longtemps au pouvoir, il a tordu le cou à la Constitution, qu’il avait pourtant juré de protéger, et mis à mal les autres institutions de son pays. Ni la classe politique nigérienne, trop divisée, ni l’Union africaine, ni son pendant régional, la Cedeao, ni la Francophonie, ni l’Europe, ni les États-Unis, ni l’ONU ne sont parvenus à empêcher cet homme buté et son entourage d’aller jusqu’au bout de leur funeste aventure.
Alors, et alors seulement, le 18 février dernier, s’est ébranlé ce groupe d’officiers moyens et supérieurs nigériens pour, affirment ses membres, « restaurer la démocratie ».
C’est un coup de force, pas un coup d’État.
Ce coup de force s’apparente aux interventions politiques de l’armée turque ou de l’armée algérienne, à la fin du siècle dernier. Plus récemment, au Honduras, on a vu l’armée chasser du pouvoir un autre président, qui s’était autorisé à violer la Constitution de son pays : il voulait, lui aussi, tout simplement, se maintenir au pouvoir pour un mandat de trop.
Que dire de ces initiatives militaires et de l’intrusion d’officiers moyens ou supérieurs dans la politique de leur pays ?
Le cas tout récent du Niger montre qu’elles peuvent être, dans certains cas, quand tout le reste a échoué, un mal nécessaire pour mettre un terme à un mal encore plus grand.
Au Niger, le ver était déjà dans le fruit, depuis plusieurs mois !
Le mal, c’était Tandja et les quelques hommes qu’il a entraînés (ou qui l’ont poussé) dans son aventure.
Et c’était la profonde division de la classe politique : elle a permis à Tandja de penser qu’il pouvait « y aller ».
Qu’auriez-vous fait si vous aviez été un officier nigérien avec le pouvoir de mettre le holà à cette dérive ? Pour ma part, j’aurais senti qu’il était de mon devoir d’agir, je n’aurais pas accepté de laisser Tandja et ses acolytes mettre le grappin sur mon pays et ses richesses, prendre les Nigériens en otages, faire du Niger un paria sur la scène africaine et internationale.
Et maintenant ?
Le Niger est un grand pays, mais encore pauvre et sous-développé en dépit des richesses de son sous-sol et des possibilités qu’il aurait pu tirer du fleuve qui lui a donné son nom.
Mais son cas va faire école et, à ce titre, devrait retenir notre attention à tous.
Son évolution dans les prochains mois dépendra en effet des réponses que les Nigériens et ceux qui sont en situation de les aider donneront aux deux questions suivantes :
1) Les militaires nigériens sauront-ils gérer convenablement la transition en 2010 et voudront-ils retourner dans leurs casernes en 2011, leur mission accomplie ?
Pour y parvenir, il leur faut de l’unité, du savoir-faire et de la vertu.
N’est-ce pas trop leur demander ?
2) Les deux organisations africaines, la régionale et la continentale, les institutions de la communauté internationale ont, elles, pour ardente obligation de réparer (et de faire oublier) leurs échecs de 2009 avec Tandja.
Seront-elles capables, en 2010 et 2011, d’aider efficacement les civils et les militaires nigériens à sortir leur pays de l’impasse ?
Les mois à venir montreront à ceux qui continueront à s’intéresser au Niger si on avance ou non dans la bonne direction.
* Le pouvoir ne se partage pas, conversations avec François Mitterrand, Fayard.
Commentaires
1. Le dimanche 4 avril 2010 à 18:28, par Haki Abouhanifa
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