Ils n'ont pas senti "la crise"
lundi 19 avril 2010 :: Humour, saillies et sagesse :: #738 :: rss :: lu 5397 fois
Ils ne savent généralement pas qu’il y a un continent où vit la moitié de la population mondiale et qui, lui, ne connaît pas la crise.
Ce continent, c’est bien sûr l’Asie. Lisez ou relisez ce qu’en écrivait, il y a peu, dans Le Monde, un bon observateur, Frédéric Lemaître : « En 2009, les trois quarts de la croissance mondiale ont été réalisés entre Bombay et Shanghai. En 1990, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud et l’Indonésie étaient à elles quatre moins riches que l’Italie. Aujourd’hui, la Chine a dépassé l’Allemagne, et les trois autres pèsent, ensemble, autant que la France.
Le gouvernement indien a bon espoir de retrouver dès cette année les 9 % de croissance auxquels le pays est habitué. Avec 7 % de croissance seulement, 2009 n’aura été qu’un mauvais souvenir ! Et dans l’industrie, les chiffres sont encore plus impressionnants. À Delhi ou à Canton (comme à Rio), des progressions de 20 % ne sont pas exceptionnelles.
Larry Summers, le conseiller de Barack Obama, l’a reconnu : « L’événement le plus important de ce quart de siècle ne sera ni la crise financière ni la chute du mur de Berlin, mais l’enrichissement extrêmement rapide d’une partie du monde ».
Il aura fallu moins de trente ans aux Chinois pour entrer de plain-pied dans la société de consommation. Un phénomène qui s’était étalé sur un siècle et demi en Europe et une soixantaine d’années aux États-Unis […]
Les Occidentaux ont beau, officiellement, se féliciter de ce dynamisme, l’optimisme des élites asiatiques n’a d’égal que la morosité des dirigeants américains et européens… »
Cette extraordinaire disparité, qui ne peut que s’accentuer d’année en année, est l’événement de ce début de siècle. C’est une nouvelle réalité que chacun de nous doit garder constamment à l’esprit s’il veut comprendre les comportements – nouveaux eux aussi – des peuples et de leurs dirigeants, car ils en découlent.
Le général Charles de Gaulle nous avait déjà prévenus, il y a cinquante ans : « Les réalités sont là et, suivant qu’on en tient compte ou non, la politique peut être un art assez fécond ou bien une vaine utopie. »
Lorsqu’il s’est rendu au Japon, à Singapour, en Chine et en Corée du Sud en novembre 2009, le président des États-Unis, Barack Obama, a fait montre à l’égard de ses hôtes de beaucoup de respect, voire de déférence. Nombre de ses compatriotes, habitués à un comportement plus raide ou même arrogant de la part de leurs présidents lorsqu’ils sont à l’étranger, lui ont reproché son attitude.
Il leur a échappé qu’Obama ne s’est pas astreint à cette attitude seulement parce que c’est un homme bien élevé et cultivé. Il a senti, lui, que ses hôtes étaient les dirigeants de pays en train de devenir de grandes puissances et tenait à afficher sa considération.
C’est lorsqu’il s’est trouvé à Shanghai et à Pékin qu’il a le plus tenu compte de la mentalité de ceux qui le recevaient : il a voulu montrer qu’il savait bien que la superpuissance d’aujourd’hui (ou d’hier ?) rendait visite à celle qui était en train de gravir les dernières marches la menant au statut de nouvelle superpuissance.
Et de leur côté, les dirigeants de la Chine ont fait comprendre que l’ère où l’on pouvait leur marcher sur les pieds était bien révolue.
C’est un fait : les Asiatiques en général et les Chinois en particulier se sont mis à signifier au reste du monde qu’ils en sont arrivés par leur travail, et par leur maîtrise des sciences et des techniques, à une situation qui leur permet de rejeter les « traités inégaux » et toute autre marque de supériorité de la part de ceux qui les ont maltraités et humiliés des siècles durant.
C’est ainsi qu’ils supportent de moins en moins que les États-Unis continuent de vendre des armes à Taiwan, qui devra, un jour ou l’autre, retrouver sa place de province chinoise. Le soutien euro-américain au particularisme tibétain les agace tout autant, et n’est pas loin le jour où ils feront sentir à un président français que le Tibet, après tout, n’est à la Chine rien de moins que ce que la Corse est à la France.
Dans ses échanges avec la Chine, le monde entier ressent que sa monnaie est sous-évaluée, que cela donne à ce pays un avantage indu et le favorise dans ses échanges extérieurs. Les Chinois savent, bien sûr, que cela n’est pas faux, mais céder aux pressions étrangères pour une réévaluation du yuan leur paraît désormais difficile, voire inconcevable.
Et pourquoi, murmurent-ils entre leurs dents, les mêmes qui se plaignent du cours du yuan chinois acceptent-ils depuis des décennies, sans trouver à y redire, celui du dollar ?
Les maîtres de Pékin vont finir par réévaluer leur monnaie et, tout récemment, ils ont laissé entendre que cela ne saurait tarder. Mais ils le feront lorsqu’ils penseront que c’est l’intérêt de la Chine et, surtout, lorsqu’ils pourront réévaluer sans avoir à céder à une injonction de ceux-là mêmes qui n’ont pas encore compris que « China is back ».
L’on a vu, tout récemment, le Royaume-Uni, puis le Japon marquer leur déplaisir de voir l’un de leurs citoyens condamné à mort, pour crime, par la justice chinoise. Ils ont conjuré la Chine d’épargner la vie de ces condamnés, de faire preuve de clémence.
Las ! Ces derniers ont été exécutés, en grande partie, je pense, pour montrer que les temps ont changé.
Cette Asie, vers laquelle se déplace à grands pas le centre du monde, compte, outre la Chine, trois grands pays en pleine renaissance : le Japon (mais il donne l’apparence, lui, d’avoir déjà atteint son apogée et d’être sur la pente descendante), l’Inde et la Corée du Sud.
Ces « quatre grands » seront bientôt cinq, six, puis sept, lorsque le Vietnam, l’Indonésie et la Malaisie les auront rattrapés. Ils ont épousé la modernité, mais ils tirent le sentiment de supériorité qui les anime tous les quatre du fait qu’ils sont, les uns et les autres, les héritiers d’une civilisation multimillénaire.
Pour ne parler que d’elle, la Chine de ce début de XXIe siècle se targue d’une histoire qui compte plus de vingt dynasties, dont beaucoup ont connu une longévité plus grande que celle de la toute jeune République américaine…
Ce continent, c’est bien sûr l’Asie. Lisez ou relisez ce qu’en écrivait, il y a peu, dans Le Monde, un bon observateur, Frédéric Lemaître : « En 2009, les trois quarts de la croissance mondiale ont été réalisés entre Bombay et Shanghai. En 1990, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud et l’Indonésie étaient à elles quatre moins riches que l’Italie. Aujourd’hui, la Chine a dépassé l’Allemagne, et les trois autres pèsent, ensemble, autant que la France.
Le gouvernement indien a bon espoir de retrouver dès cette année les 9 % de croissance auxquels le pays est habitué. Avec 7 % de croissance seulement, 2009 n’aura été qu’un mauvais souvenir ! Et dans l’industrie, les chiffres sont encore plus impressionnants. À Delhi ou à Canton (comme à Rio), des progressions de 20 % ne sont pas exceptionnelles.
Larry Summers, le conseiller de Barack Obama, l’a reconnu : « L’événement le plus important de ce quart de siècle ne sera ni la crise financière ni la chute du mur de Berlin, mais l’enrichissement extrêmement rapide d’une partie du monde ».
Il aura fallu moins de trente ans aux Chinois pour entrer de plain-pied dans la société de consommation. Un phénomène qui s’était étalé sur un siècle et demi en Europe et une soixantaine d’années aux États-Unis […]
Les Occidentaux ont beau, officiellement, se féliciter de ce dynamisme, l’optimisme des élites asiatiques n’a d’égal que la morosité des dirigeants américains et européens… »
Cette extraordinaire disparité, qui ne peut que s’accentuer d’année en année, est l’événement de ce début de siècle. C’est une nouvelle réalité que chacun de nous doit garder constamment à l’esprit s’il veut comprendre les comportements – nouveaux eux aussi – des peuples et de leurs dirigeants, car ils en découlent.
Le général Charles de Gaulle nous avait déjà prévenus, il y a cinquante ans : « Les réalités sont là et, suivant qu’on en tient compte ou non, la politique peut être un art assez fécond ou bien une vaine utopie. »
Lorsqu’il s’est rendu au Japon, à Singapour, en Chine et en Corée du Sud en novembre 2009, le président des États-Unis, Barack Obama, a fait montre à l’égard de ses hôtes de beaucoup de respect, voire de déférence. Nombre de ses compatriotes, habitués à un comportement plus raide ou même arrogant de la part de leurs présidents lorsqu’ils sont à l’étranger, lui ont reproché son attitude.
Il leur a échappé qu’Obama ne s’est pas astreint à cette attitude seulement parce que c’est un homme bien élevé et cultivé. Il a senti, lui, que ses hôtes étaient les dirigeants de pays en train de devenir de grandes puissances et tenait à afficher sa considération.
C’est lorsqu’il s’est trouvé à Shanghai et à Pékin qu’il a le plus tenu compte de la mentalité de ceux qui le recevaient : il a voulu montrer qu’il savait bien que la superpuissance d’aujourd’hui (ou d’hier ?) rendait visite à celle qui était en train de gravir les dernières marches la menant au statut de nouvelle superpuissance.
Et de leur côté, les dirigeants de la Chine ont fait comprendre que l’ère où l’on pouvait leur marcher sur les pieds était bien révolue.
C’est un fait : les Asiatiques en général et les Chinois en particulier se sont mis à signifier au reste du monde qu’ils en sont arrivés par leur travail, et par leur maîtrise des sciences et des techniques, à une situation qui leur permet de rejeter les « traités inégaux » et toute autre marque de supériorité de la part de ceux qui les ont maltraités et humiliés des siècles durant.
C’est ainsi qu’ils supportent de moins en moins que les États-Unis continuent de vendre des armes à Taiwan, qui devra, un jour ou l’autre, retrouver sa place de province chinoise. Le soutien euro-américain au particularisme tibétain les agace tout autant, et n’est pas loin le jour où ils feront sentir à un président français que le Tibet, après tout, n’est à la Chine rien de moins que ce que la Corse est à la France.
Dans ses échanges avec la Chine, le monde entier ressent que sa monnaie est sous-évaluée, que cela donne à ce pays un avantage indu et le favorise dans ses échanges extérieurs. Les Chinois savent, bien sûr, que cela n’est pas faux, mais céder aux pressions étrangères pour une réévaluation du yuan leur paraît désormais difficile, voire inconcevable.
Et pourquoi, murmurent-ils entre leurs dents, les mêmes qui se plaignent du cours du yuan chinois acceptent-ils depuis des décennies, sans trouver à y redire, celui du dollar ?
Les maîtres de Pékin vont finir par réévaluer leur monnaie et, tout récemment, ils ont laissé entendre que cela ne saurait tarder. Mais ils le feront lorsqu’ils penseront que c’est l’intérêt de la Chine et, surtout, lorsqu’ils pourront réévaluer sans avoir à céder à une injonction de ceux-là mêmes qui n’ont pas encore compris que « China is back ».
L’on a vu, tout récemment, le Royaume-Uni, puis le Japon marquer leur déplaisir de voir l’un de leurs citoyens condamné à mort, pour crime, par la justice chinoise. Ils ont conjuré la Chine d’épargner la vie de ces condamnés, de faire preuve de clémence.
Las ! Ces derniers ont été exécutés, en grande partie, je pense, pour montrer que les temps ont changé.
Cette Asie, vers laquelle se déplace à grands pas le centre du monde, compte, outre la Chine, trois grands pays en pleine renaissance : le Japon (mais il donne l’apparence, lui, d’avoir déjà atteint son apogée et d’être sur la pente descendante), l’Inde et la Corée du Sud.
Ces « quatre grands » seront bientôt cinq, six, puis sept, lorsque le Vietnam, l’Indonésie et la Malaisie les auront rattrapés. Ils ont épousé la modernité, mais ils tirent le sentiment de supériorité qui les anime tous les quatre du fait qu’ils sont, les uns et les autres, les héritiers d’une civilisation multimillénaire.
Pour ne parler que d’elle, la Chine de ce début de XXIe siècle se targue d’une histoire qui compte plus de vingt dynasties, dont beaucoup ont connu une longévité plus grande que celle de la toute jeune République américaine…
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