La nuit du 30 mai...
vendredi 18 juin 2010 :: Conflit israélo-palestinien :: #746 :: rss :: lu 4054 fois
Ils ont, en tout cas, imposé un blocus illégal et inhumain à Gaza et le maintiennent depuis des années, empêchant ses habitants de reconstruire ce que l’armée israélienne a détruit et allant jusqu’à en interdire l’accès aux ministres de leurs propres alliés, sans provoquer chez ces derniers autre chose que quelques grognements.
Au début de cette année, ils n’ont pas hésité à usurper l’identité – et les passeports – de citoyens de pays alliés pour envoyer des agents du Mossad à Dubaï assassiner l’un de leurs adversaires. Et ils n’ont, une fois de plus, suscité de la part de ces alliés que quelques molles protestations…
L’épisode qui s’est déroulé dans la nuit du 30 au 31 mai, en pleine Méditerranée et dans les eaux internationales, est un dérapage de plus dans le prolongement de ceux qui l’ont précédé. En plus tragique cette fois, puisqu’il a fait plusieurs morts et de très nombreux blessés parmi quelque 700 civils, militants des droits de l’homme de 50 nationalités différentes : Européens, Turcs, et autres.
Ce raid maritime, l’arraisonnement en haute mer de plusieurs bateaux, l’arrestation de leurs occupants, plusieurs centaines, conduits de force en Israël, ont suscité une émotion mondiale et des protestations un peu plus vigoureuses.
Je ne pense pas que l’actuel Premier ministre israélien et son gouvernement en tireront comme conclusion qu’ils ont passé les bornes et qu’il leur faut modifier substantiellement leur ligne de conduite : ce qu’ils ont dit et fait depuis le 31 mai ne va pas du tout dans cette direction.
Je pense qu’ils commettent une faute vis-à-vis de leur pays et que leurs alliés américains et européens ont tort de ne pas agir plus énergiquement pour les obliger à « marcher dans les clous ».
Car, par cette dernière bavure, l’actuel gouvernement d’Israël a fini par transformer un ancien et très précieux allié – la Turquie – en adversaire, ou peut-être même en ennemi.
Les historiens retiendront, je pense, que c’est en pleine mer et dans la nuit du 30 au 31 mai que ces deux puissances méditerranéennes et moyen-orientales que sont Israël et la Turquie ont ouvert entre elles une longue et incertaine période d’hostilité.
Je pense également que ce déclenchement des hostilités n’était ni recherché ni même prévu pour cette nuit-là par les dirigeants des deux pays : il a surpris leurs Premiers ministres en voyage, l’un en Amérique du Nord, l’autre en Amérique du Sud.
Ils ont dû, l’un et l’autre, interrompre leur tournée pour rentrer de toute urgence chacun dans son pays.
S’il n’était pas prévu pour ce soir-là, le choc devait intervenir un jour ou l’autre : de nombreuses escarmouches l’ont précédé et annoncé comme des nuées avant l’orage.
Les deux pays étaient donc des alliés de longue date. Il y a encore deux ans, à la demande d’Israël, la Turquie organisait chez elle une négociation indirecte entre l’État hébreu et son voisin syrien, en vue de la conclusion d’un accord de paix.
La détérioration de leurs relations a commencé lorsque le prédécesseur de Benyamin Netanyahou, Ehoud Olmert, alors en fin de mandat, s’est lancé, en décembre 2008, à l’assaut de Gaza sans prévenir ni même informer son allié turc, alors en mission de paix pour le compte d’Israël.
La Turquie s’est sentie flouée, et l’arrivée au pouvoir à Jérusalem de Benyamin Netanyahou, flanqué d’un ministre des Affaires étrangères foncièrement antiturc, Avidgor Lieberman, a accéléré la dégradation des relations entre les deux pays : le nouveau gouvernement israélien et, en particulier, son ministère des Affaires étrangères ont tout fait pour humilier la Turquie et l’éloigner d’Israël.
L’Histoire retiendra aussi, je pense, que le tandem Netanyahou-Lieberman a réussi l’exploit de transformer en un an cet allié stratégique d’Israël qu’était la Turquie en adversaire déterminé de l’État hébreu.
C’est le changement géostratégique le plus important intervenu depuis le début de ce XXIe siècle : pour la première fois depuis soixante ans, Israël a en face de lui, au Moyen-Orient, non pas des pays arabes mal gouvernés, soit par des dictateurs militaires (ou civils) incultes, soit par des monarchies rétrogrades, mais, poussés dans les bras l’un de l’autre, les deux grands pays non arabes de la région, l’Iran et la Turquie.
Ici, il faut s’arrêter un instant pour écouter ce que dit, en ce moment, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. Il est en première ligne et la fierté d’un grand pays blessé affleure dans chacun des mots qu’il prononce en ce début de juin : « Nous avons toujours agi pour que les Israéliens puissent vivre en paix et dans la prospérité au Moyen-Orient. »
« Mais Israël est en train de s’aliéner le reste du monde. À partir d’aujourd’hui, quiconque fermera les yeux sur les agissements de l’État hébreu doit savoir qu’il sera considéré comme son complice… »
« Personne ne devrait défier la Turquie ni tester sa patience. Son amitié est quelque chose d’important. Mais son hostilité peut être aussi vive que son amitié peut être profonde. »
La Turquie de 2010 est l’héritière d’un empire qui a marqué l’Histoire ; elle est surtout en plein renouveau : membre de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) depuis 1952, membre fondateur de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), elle est gouvernée par des ex-islamistes mais qui se révèlent être, depuis près de dix ans qu’ils sont au pouvoir, de très bons gestionnaires.
Par conviction ou par intérêt, ils se comportent comme s’ils étaient de vrais démocrates.
La Turquie s’est dotée d’une économie qui fonctionne : le revenu annuel par habitant avoisine 10 000 dollars. Sa diplomatie et son armée sont efficaces.
Elle est un candidat sérieux à l’adhésion à l’Union européenne.
Israël vient de perdre en elle un allié traditionnel et de se créer, par les excès et l’arrogance de ses dirigeants actuels, un adversaire redoutable.
Tout ce qui se passera désormais au Moyen-Orient découlera de cet extraordinaire retournement.
Mais comment vont se positionner les dirigeants des pays arabes de la région par rapport à cette nouvelle configuration géostratégique ?
Certains d’entre eux, pas les meilleurs, se rangeront du côté d’Israël, sans toutefois oser l’afficher. Les autres attendront de voir dans quel sens souffle le vent…
Israël, lui, sera encore plus dépendant qu’auparavant de son allié et protecteur américain…
Au début de cette année, ils n’ont pas hésité à usurper l’identité – et les passeports – de citoyens de pays alliés pour envoyer des agents du Mossad à Dubaï assassiner l’un de leurs adversaires. Et ils n’ont, une fois de plus, suscité de la part de ces alliés que quelques molles protestations…
L’épisode qui s’est déroulé dans la nuit du 30 au 31 mai, en pleine Méditerranée et dans les eaux internationales, est un dérapage de plus dans le prolongement de ceux qui l’ont précédé. En plus tragique cette fois, puisqu’il a fait plusieurs morts et de très nombreux blessés parmi quelque 700 civils, militants des droits de l’homme de 50 nationalités différentes : Européens, Turcs, et autres.
Ce raid maritime, l’arraisonnement en haute mer de plusieurs bateaux, l’arrestation de leurs occupants, plusieurs centaines, conduits de force en Israël, ont suscité une émotion mondiale et des protestations un peu plus vigoureuses.
Je ne pense pas que l’actuel Premier ministre israélien et son gouvernement en tireront comme conclusion qu’ils ont passé les bornes et qu’il leur faut modifier substantiellement leur ligne de conduite : ce qu’ils ont dit et fait depuis le 31 mai ne va pas du tout dans cette direction.
Je pense qu’ils commettent une faute vis-à-vis de leur pays et que leurs alliés américains et européens ont tort de ne pas agir plus énergiquement pour les obliger à « marcher dans les clous ».
Car, par cette dernière bavure, l’actuel gouvernement d’Israël a fini par transformer un ancien et très précieux allié – la Turquie – en adversaire, ou peut-être même en ennemi.
Les historiens retiendront, je pense, que c’est en pleine mer et dans la nuit du 30 au 31 mai que ces deux puissances méditerranéennes et moyen-orientales que sont Israël et la Turquie ont ouvert entre elles une longue et incertaine période d’hostilité.
Je pense également que ce déclenchement des hostilités n’était ni recherché ni même prévu pour cette nuit-là par les dirigeants des deux pays : il a surpris leurs Premiers ministres en voyage, l’un en Amérique du Nord, l’autre en Amérique du Sud.
Ils ont dû, l’un et l’autre, interrompre leur tournée pour rentrer de toute urgence chacun dans son pays.
S’il n’était pas prévu pour ce soir-là, le choc devait intervenir un jour ou l’autre : de nombreuses escarmouches l’ont précédé et annoncé comme des nuées avant l’orage.
Les deux pays étaient donc des alliés de longue date. Il y a encore deux ans, à la demande d’Israël, la Turquie organisait chez elle une négociation indirecte entre l’État hébreu et son voisin syrien, en vue de la conclusion d’un accord de paix.
La détérioration de leurs relations a commencé lorsque le prédécesseur de Benyamin Netanyahou, Ehoud Olmert, alors en fin de mandat, s’est lancé, en décembre 2008, à l’assaut de Gaza sans prévenir ni même informer son allié turc, alors en mission de paix pour le compte d’Israël.
La Turquie s’est sentie flouée, et l’arrivée au pouvoir à Jérusalem de Benyamin Netanyahou, flanqué d’un ministre des Affaires étrangères foncièrement antiturc, Avidgor Lieberman, a accéléré la dégradation des relations entre les deux pays : le nouveau gouvernement israélien et, en particulier, son ministère des Affaires étrangères ont tout fait pour humilier la Turquie et l’éloigner d’Israël.
L’Histoire retiendra aussi, je pense, que le tandem Netanyahou-Lieberman a réussi l’exploit de transformer en un an cet allié stratégique d’Israël qu’était la Turquie en adversaire déterminé de l’État hébreu.
C’est le changement géostratégique le plus important intervenu depuis le début de ce XXIe siècle : pour la première fois depuis soixante ans, Israël a en face de lui, au Moyen-Orient, non pas des pays arabes mal gouvernés, soit par des dictateurs militaires (ou civils) incultes, soit par des monarchies rétrogrades, mais, poussés dans les bras l’un de l’autre, les deux grands pays non arabes de la région, l’Iran et la Turquie.
Ici, il faut s’arrêter un instant pour écouter ce que dit, en ce moment, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. Il est en première ligne et la fierté d’un grand pays blessé affleure dans chacun des mots qu’il prononce en ce début de juin : « Nous avons toujours agi pour que les Israéliens puissent vivre en paix et dans la prospérité au Moyen-Orient. »
« Mais Israël est en train de s’aliéner le reste du monde. À partir d’aujourd’hui, quiconque fermera les yeux sur les agissements de l’État hébreu doit savoir qu’il sera considéré comme son complice… »
« Personne ne devrait défier la Turquie ni tester sa patience. Son amitié est quelque chose d’important. Mais son hostilité peut être aussi vive que son amitié peut être profonde. »
La Turquie de 2010 est l’héritière d’un empire qui a marqué l’Histoire ; elle est surtout en plein renouveau : membre de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) depuis 1952, membre fondateur de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), elle est gouvernée par des ex-islamistes mais qui se révèlent être, depuis près de dix ans qu’ils sont au pouvoir, de très bons gestionnaires.
Par conviction ou par intérêt, ils se comportent comme s’ils étaient de vrais démocrates.
La Turquie s’est dotée d’une économie qui fonctionne : le revenu annuel par habitant avoisine 10 000 dollars. Sa diplomatie et son armée sont efficaces.
Elle est un candidat sérieux à l’adhésion à l’Union européenne.
Israël vient de perdre en elle un allié traditionnel et de se créer, par les excès et l’arrogance de ses dirigeants actuels, un adversaire redoutable.
Tout ce qui se passera désormais au Moyen-Orient découlera de cet extraordinaire retournement.
Mais comment vont se positionner les dirigeants des pays arabes de la région par rapport à cette nouvelle configuration géostratégique ?
Certains d’entre eux, pas les meilleurs, se rangeront du côté d’Israël, sans toutefois oser l’afficher. Les autres attendront de voir dans quel sens souffle le vent…
Israël, lui, sera encore plus dépendant qu’auparavant de son allié et protecteur américain…
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