C’est dans les milieux internationaux, considérés à juste titre comme compétents et informés, que la bonne nouvelle circule :
Certains chiffres donnent à penser que l’Afrique est en train de sortir de sa trop longue stagnation. On dirait qu’elle se réveille pour s’engager, à l’instar de l’Asie et de l’Amérique latine, dans un cycle de croissance économique. Est-ce enfin cette fameuse « renaissance africaine » annoncée, à tort, au début du siècle ? Cette fois est-elle la bonne ?
Le fait que le pays phare du continent, l’Afrique du Sud, ait été choisi pour organiser la Coupe du monde de football, que celle-ci se déroule pour la première fois de son histoire en Afrique et que, jusqu’ici, cela se passe le mieux du monde, est-il le signal tant attendu du bon départ ?
Je vais m’efforcer de répondre à ces questions sans céder à un optimisme inconsidéré ni à ce « pessimisme installé » que reflètent encore certains sondages d’opinion.

Les arguments selon lesquels le frémissement que l’on observe est le signe du réveil africain sont nombreux et impressionnants. Passons-les en revue :
Depuis le début de la décennie, le continent affiche une croissance économique moyenne des plus honorables, entre 4,5 % et 6 % ; le climat des affaires y est bon malgré la crise, dont les effets négatifs ont été faibles, et, surtout, de très courte durée : selon le Fonds monétaire international (FMI), le PIB de l’Afrique subsaharienne progressera de 5 % en 2010 et de 6 % en 2011.
Le continent est riche en ressources, on le sait : pétrole (plus de 10 % des réserves planétaires), cobalt (30 % de la production mondiale), or (40 %, pour la seule Afrique du Sud).
La forte demande asiatique de matières premières a tiré les prix vers le haut, conduisant les Européens et les Américains à réviser à la hausse ce qu’ils pensent du continent.
Les terres agricoles sont riches… d’avenir puisqu’elles sont à peine exploitées.
Les infrastructures accusent un net retard, mais on s’est enfin résolu à faire le nécessaire pour le combler.
Le secteur public, qui dominait les économies sans créer de la croissance, a commencé à céder du terrain au secteur privé, et l’on a vu naître, dans les pays les plus évolués, des entreprises performantes et compétitives sur le plan international.

L’intégration régionale n’est pas réalisée et, au Maghreb, elle est même en panne. Mais des progrès significatifs sont enregistrés dans (presque) toutes les autres régions africaines.
Avec l’élévation du pouvoir d’achat s’est développé un marché intérieur et s’est constituée une classe moyenne…
L’Afrique australe et l’Afrique du Nord étaient déjà, depuis le siècle dernier, sur le chemin du développement ; le reste de l’Afrique s’est mis en mouvement pour les rejoindre : là est la nouveauté.
La gouvernance s’améliore, mais trop lentement. L’indice de la Fondation Mo Ibrahim, qui s’est donné pour mission de la mesurer, donne à dix pays, pas plus, une note supérieure à 60 sur 100. C’est peu, mais l’on peut espérer que la moitié des pays africains franchiront la barre de 50 (sur 100) dans la prochaine décennie.

Le continent a assaini ses comptes : la dette moyenne des pays africains s’élève à 40 % de leur PIB, ce qui est raisonnable et supportable, alors qu’en Europe et aux États-Unis ce chiffre est supérieur à 80 %.
Last but not least, la démographie : les Africains sont aujourd’hui plus de 1 milliard, et leur âge moyen est très inférieur à celui des Européens, des Américains, des Asiatiques*. Ils seront 2 milliards en 2050, mais la croissance démographique est maîtrisée ou en voie de l’être. En tout cas, elle est désormais trois fois plus faible que la croissance économique, et c’est là le plus important.
J’ai résumé ci-dessus les arguments qui laissent à penser que la bouteille est à moitié pleine.
Le continent est devenu l’un des moteurs de la croissance mondiale. Pour autant, est-il cette fois bien parti ?

Je pense, pour ma part, qu’il est trop tôt pour se congratuler et, a fortiori, pour relâcher l’effort. L’Afrique ne sera bien partie que lorsque nous observerons, dans toutes ses régions, les signes clairs d’un vrai développement économique et culturel.
Les conditions d’un développement économique sain et d’une croissance économique durable varient d’un continent à l’autre. Mais l’expérience des siècles écoulés et l’analyse des performances des pays qui se sont développés indiquent que ceux qui ont réussi l’examen de passage ont tous rempli les mêmes conditions :
1) Ils ont connu une longue période de paix pendant laquelle ils ont bénéficié d’une bonne gouvernance.
2) Leurs bons gouvernants ont donné la priorité à l’éducation des garçons et des filles, à la santé de tous leurs citoyens.
3) Ils ont été dotés des infrastructures nécessaires au bon fonctionnement de l’économie et ont veillé à leur maintenance.
4) Ils ont mis l’accent sur une ou plusieurs industries adaptées à leurs atouts et au génie de leur peuple ; simultanément, ils ont créé les instruments financiers sans lesquels il ne peut y avoir ni commerce ni industrie.
5) Ils se sont appliqués ensuite à protéger la propriété des biens, à mettre en place l’arsenal juridique exigé par les investisseurs.
Ces conditions ne sont remplies aujourd’hui que dans la petite minorité de pays africains bien notés par l’indice Ibrahim de bonne gouvernance.
J’en conclus pour ma part que la majorité des pays africains n’est pas encore sur le bon chemin.

Les signes de ce retard à l’allumage ne sont, hélas, que trop nombreux, et l’image détestable qu’une grande partie de la presse internationale donne du continent africain est due à ces mauvais signes.
La fuite des capitaux – évaluée à près de 1 000 milliards de dollars en quarante ans – en est un. La fuite des cerveaux, qui vide le continent de ses médecins, de ses ingénieurs et de ses meilleurs techniciens, en est un autre.
Il en va de même pour l’émigration de la main-d’œuvre, principalement vers l’Europe : en Afrique, il y a trop de bras et pas assez de travail.
On parle d’États-Unis d’Afrique, mais ce sont les irrédentismes qui se renforcent : la scission du Soudan est annoncée pour l’année prochaine.
Qui lutte contre les ravages du paludisme ? Pas les gouvernements des pays où il sévit, mais Bill Gates.
Dans quel autre continent voit-on un si grand nombre de chefs d’État « élus » s’accrocher au pouvoir trente ans, quarante ans, voire plus ?

Je m’arrête là pour ne pas verser dans l’afro-pessimisme­ et, pour finir, je vous indique le signe auquel nous reconnaîtrons, sans risque d’erreur, que l’Afrique a pris le bon départ.
Je pense que nous le verrons apparaître au cours de la prochaine décennie, celle qui commence dans un an : d’ici à 2020, nous apprendrons un jour que les Africains de la diaspora, par dizaines puis par centaines, ont pris le chemin du retour.
Et que, parallèlement, regrettant d’être parties, des entreprises des ex-pays colonisateurs reviennent elles aussi en Afrique.
Parce qu’elles auront appris que la sécurité y est assurée et qu’on y gagne de l’argent…
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* Afrique : 19,4 ans, contre 27 pour l'Amérique latine, 28,1 pour l'Asie, 36 pour l'Amérique du Nord, 46,1 pour l'Europe.