Le "mouvement du 9 juin"
lundi 28 juin 2010 :: Pouvoir :: #748 :: rss :: lu 3618 fois
Cette « guerre froide » a divisé le monde en deux camps : l’un, capitaliste et libéral, dirigé par les États-Unis, l’autre, socialiste et marxiste, conduit par l’URSS.
Si elle n’a pas dégénéré en un violent conflit planétaire, c’est peut-être, en partie, grâce à ce « mouvement des pays non-alignés ».
Les pays qui l’ont créé étaient petits ou moyens, quelques-uns très peuplés, mais en général pauvres et sous-développés. Ils voulaient s’émanciper de la lourde tutelle des « deux grands » de l’époque, qui s’étaient arrogé le rôle de chef et avaient une forte propension à l’hégémonie.
Les États-Unis avaient leurs « clients », et l’URSS ses « satellites » ; chacun exigeait de ses « alliés » qu’ils se rallient à son panache, blanc ou rouge, s’alignent systématiquement sur ses positions, votant avec lui et comme lui.
Notamment à l’ONU, et plus particulièrement encore au Conseil de sécurité de cette organisation mondiale.
Et c’est donc par révolte contre cet hégémonisme que des pays de l’ex-Tiers Monde, dont le nombre est allé croissant, se sont proclamés « non alignés ». Et libres de leurs votes.
Mais leur mouvement a perdu sa raison d’être lorsque l’URSS a cessé d’exister, en 1991 ; de son côté, la Chine avait embrassé le capitalisme en le rebaptisant « socialisme de… marché ».
Cette raison d’être, il vient de la retrouver de façon inattendue, et ce sont deux grands pays de l’ex-Tiers Monde, le Brésil et la Turquie, qui la lui ont redonnée, peut-être sans le savoir. Une raison d’être et même un rôle mondial.
Voici comment.
Il y a un mois, ici même, je vous ai indiqué que « l’accord nucléaire » signé à Téhéran le 17 mai entre le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, et le président de l’Iran, Mahmoud Ahmadinejad, à l’initiative et sous les auspices du président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva, était, à mon avis, d’une grande importance.
Mon pronostic selon lequel il sera, un jour, considéré comme historique a trouvé un écho favorable dans la presse internationale et auprès de nombreuses chancelleries.
Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (États-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Chine) ont cependant cru bon de ne pas prendre en considération l’accord nucléaire de Téhéran. Ils l’ont même jugé inopportun et ont fait en sorte qu’il soit nul et non avenu.
Ils ont eu tort, mais ils étaient logiques avec eux-mêmes.
Lorsque ces « cinq grands » sont allés le 9 juin devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour demander à cette instance de ne pas tenir compte de cet accord et de voter de nouvelles sanctions contre l’Iran, ils se sont heurtés, pour la première fois, à une opposition organisée : la Turquie, alliée traditionnelle des États-Unis et voisine de la Russie, le Brésil, autre ami des États-Unis, ont voté contre, courageusement et sans hésiter, en expliquant longuement leur vote ; le Liban s’est abstenu*.
Ce faisant, ils ont fait renaître le non-alignement. Mieux encore : ils ont donné le départ à un nouveau mouvement appelé, j’en suis persuadé, à un bel avenir : le 9 juin 2010, à New York, est née une force nouvelle.
Des pays qui, sur injonction des États-Unis ou de la Russie ou de la Chine, ou même de la France et du Royaume-Uni, ont presque toujours dit automatiquement « oui », se sont aventurés, pour la première fois, à dire et à voter « non ».
Ils ont ainsi retrouvé leur indépendance de jugement.
Non seulement le ciel ne leur est pas tombé sur la tête, mais ils s’en portent mieux et le disent.
Désormais, ils existent par eux-mêmes, ne sont plus une dépendance d’un « grand ». Du coup, même le regard des autres sur eux a changé.
Les « non-alignés » des années 1960 avaient à leur tête l’Inde du socialiste Nehru, l’Égypte du nationaliste arabe Nasser et deux pays communistes dissidents, la Yougoslavie de Tito et la Chine de Mao Zedong et Zhou Enlai : autant de leaders flamboyants à la tête de pays qui suscitaient alors considération et respect.
Mais les économies de ces non-alignés du XXe siècle étaient très sous-développées et leurs populations très pauvres.
Leurs dirigeants s’exprimaient librement et avec force, mais les pays riches et développés ne leur prêtaient qu’une oreille distraite et ne tenaient guère compte de leurs objections parce qu’ils les savaient économiquement en retard et dépendants.
Les « non-alignés » d’aujourd’hui, ou plutôt de demain, sont on ne peut plus différents de leurs prédécesseurs du XXe siècle. Né ce 9 juin 2010, leur mouvement est en train de se constituer et, à mon sens, il comptera et fera parler de lui.
Il a cependant perdu la Chine, dès le départ : devenu deuxième puissance de la planète, l’ex-empire du Milieu se comportera de plus en plus, quoi qu’il dise, comme chef d’un camp. La Chine va vouloir désormais… qu’on s’aligne sur elle.
Les membres fondateurs de ce « mouvement du 9 juin » – le Brésil et la Turquie – ne sont plus ces « grandes gueules et ventres creux » du siècle dernier : ils se rangent parmi les mieux gérés et les plus performants des pays émergents et ont conquis de ce fait le pouvoir de dire « oui » ou « non ».
Ils peuvent se permettre de parler haut et fort, de voter selon leur conscience – et leurs intérêts – parce qu’ils remplissent les deux conditions (nécessaires et suffisantes) de l’indépendance et de la respectabilité :
• un système démocratique d’assez bon aloi,
• une économie compétitive, source de croissance, de progrès et, à terme, de prospérité.
Si, après la Coupe du monde de football, qui la mobilise jusqu’à la mi-juillet, l’Afrique du Sud – le pays africain qui remplit les deux conditions énoncées ci-dessus – les rejoint, et si cette nouvelle « trilatérale » recrute des pays de même qualité, ce nouveau mouvement des « non-alignés », version XXIe siècle, aura de beaux jours devant lui.
__
* Se sont alignés sur les Etats-Unis tous les autres membres non permanents du Conseil de sécurité : Autriche, Bosnie, Gabon, Japon, Mexique, Nigeria et Ouganda.
Si elle n’a pas dégénéré en un violent conflit planétaire, c’est peut-être, en partie, grâce à ce « mouvement des pays non-alignés ».
Les pays qui l’ont créé étaient petits ou moyens, quelques-uns très peuplés, mais en général pauvres et sous-développés. Ils voulaient s’émanciper de la lourde tutelle des « deux grands » de l’époque, qui s’étaient arrogé le rôle de chef et avaient une forte propension à l’hégémonie.
Les États-Unis avaient leurs « clients », et l’URSS ses « satellites » ; chacun exigeait de ses « alliés » qu’ils se rallient à son panache, blanc ou rouge, s’alignent systématiquement sur ses positions, votant avec lui et comme lui.
Notamment à l’ONU, et plus particulièrement encore au Conseil de sécurité de cette organisation mondiale.
Et c’est donc par révolte contre cet hégémonisme que des pays de l’ex-Tiers Monde, dont le nombre est allé croissant, se sont proclamés « non alignés ». Et libres de leurs votes.
Mais leur mouvement a perdu sa raison d’être lorsque l’URSS a cessé d’exister, en 1991 ; de son côté, la Chine avait embrassé le capitalisme en le rebaptisant « socialisme de… marché ».
Cette raison d’être, il vient de la retrouver de façon inattendue, et ce sont deux grands pays de l’ex-Tiers Monde, le Brésil et la Turquie, qui la lui ont redonnée, peut-être sans le savoir. Une raison d’être et même un rôle mondial.
Voici comment.
Il y a un mois, ici même, je vous ai indiqué que « l’accord nucléaire » signé à Téhéran le 17 mai entre le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, et le président de l’Iran, Mahmoud Ahmadinejad, à l’initiative et sous les auspices du président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva, était, à mon avis, d’une grande importance.
Mon pronostic selon lequel il sera, un jour, considéré comme historique a trouvé un écho favorable dans la presse internationale et auprès de nombreuses chancelleries.
Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (États-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Chine) ont cependant cru bon de ne pas prendre en considération l’accord nucléaire de Téhéran. Ils l’ont même jugé inopportun et ont fait en sorte qu’il soit nul et non avenu.
Ils ont eu tort, mais ils étaient logiques avec eux-mêmes.
Lorsque ces « cinq grands » sont allés le 9 juin devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour demander à cette instance de ne pas tenir compte de cet accord et de voter de nouvelles sanctions contre l’Iran, ils se sont heurtés, pour la première fois, à une opposition organisée : la Turquie, alliée traditionnelle des États-Unis et voisine de la Russie, le Brésil, autre ami des États-Unis, ont voté contre, courageusement et sans hésiter, en expliquant longuement leur vote ; le Liban s’est abstenu*.
Ce faisant, ils ont fait renaître le non-alignement. Mieux encore : ils ont donné le départ à un nouveau mouvement appelé, j’en suis persuadé, à un bel avenir : le 9 juin 2010, à New York, est née une force nouvelle.
Des pays qui, sur injonction des États-Unis ou de la Russie ou de la Chine, ou même de la France et du Royaume-Uni, ont presque toujours dit automatiquement « oui », se sont aventurés, pour la première fois, à dire et à voter « non ».
Ils ont ainsi retrouvé leur indépendance de jugement.
Non seulement le ciel ne leur est pas tombé sur la tête, mais ils s’en portent mieux et le disent.
Désormais, ils existent par eux-mêmes, ne sont plus une dépendance d’un « grand ». Du coup, même le regard des autres sur eux a changé.
Les « non-alignés » des années 1960 avaient à leur tête l’Inde du socialiste Nehru, l’Égypte du nationaliste arabe Nasser et deux pays communistes dissidents, la Yougoslavie de Tito et la Chine de Mao Zedong et Zhou Enlai : autant de leaders flamboyants à la tête de pays qui suscitaient alors considération et respect.
Mais les économies de ces non-alignés du XXe siècle étaient très sous-développées et leurs populations très pauvres.
Leurs dirigeants s’exprimaient librement et avec force, mais les pays riches et développés ne leur prêtaient qu’une oreille distraite et ne tenaient guère compte de leurs objections parce qu’ils les savaient économiquement en retard et dépendants.
Les « non-alignés » d’aujourd’hui, ou plutôt de demain, sont on ne peut plus différents de leurs prédécesseurs du XXe siècle. Né ce 9 juin 2010, leur mouvement est en train de se constituer et, à mon sens, il comptera et fera parler de lui.
Il a cependant perdu la Chine, dès le départ : devenu deuxième puissance de la planète, l’ex-empire du Milieu se comportera de plus en plus, quoi qu’il dise, comme chef d’un camp. La Chine va vouloir désormais… qu’on s’aligne sur elle.
Les membres fondateurs de ce « mouvement du 9 juin » – le Brésil et la Turquie – ne sont plus ces « grandes gueules et ventres creux » du siècle dernier : ils se rangent parmi les mieux gérés et les plus performants des pays émergents et ont conquis de ce fait le pouvoir de dire « oui » ou « non ».
Ils peuvent se permettre de parler haut et fort, de voter selon leur conscience – et leurs intérêts – parce qu’ils remplissent les deux conditions (nécessaires et suffisantes) de l’indépendance et de la respectabilité :
• un système démocratique d’assez bon aloi,
• une économie compétitive, source de croissance, de progrès et, à terme, de prospérité.
Si, après la Coupe du monde de football, qui la mobilise jusqu’à la mi-juillet, l’Afrique du Sud – le pays africain qui remplit les deux conditions énoncées ci-dessus – les rejoint, et si cette nouvelle « trilatérale » recrute des pays de même qualité, ce nouveau mouvement des « non-alignés », version XXIe siècle, aura de beaux jours devant lui.
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* Se sont alignés sur les Etats-Unis tous les autres membres non permanents du Conseil de sécurité : Autriche, Bosnie, Gabon, Japon, Mexique, Nigeria et Ouganda.
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