Considérons d’abord le continent africain. Sa première puissance (économique, mais pas seulement), l’Afrique du Sud, est à l’honneur pour la manière efficace et élégante avec laquelle elle a su, jusqu’ici, organiser les matchs de la Coupe du monde de football.
Ce succès rejaillit déjà sur elle et sur le reste du continent. Qui, nous l’avons dit, donne l’impression de sentir monter en lui la sève de la renaissance.
Il se tenait jusqu’ici à l’écart de la mondialisation ; désormais, il va y participer. Avec l’aide de qui ? Des Asiatiques, pas des Européens !
Ces derniers l’avaient cru perdu et l’avaient donc « laissé tomber ». Beaucoup d’entre eux le regrettent aujourd’hui et s’interrogent : est-il encore temps de revenir ? Ou bien les places sont-elles déjà prises ?

Dans sa partie subsaharienne, plus précisément dans cette Afrique de l’Ouest qui, depuis près de vingt ans, fait du surplace, deux pays parmi les plus importants font mine de bouger.
Politiquement d’abord, condition nécessaire de tout changement, économiquement ensuite.
Privée depuis un demi-siècle d’élections dignes de ce nom, la Guinée s’est lancée au pas de course dans un scrutin présidentiel transparent qui lui donnera, dans un mois – si tout va bien –, le premier pouvoir d’allure démocratique de son histoire.
Il faut espérer que s’achèvera alors, pour ce malheureux pays, la malédiction qui le frappe depuis 1958.

La Côte d’Ivoire, elle, parle beaucoup et depuis des années de son élection présidentielle, mais ne l’organise pas. Ou, plutôt, elle y va aussi lentement que l’ont voulu ceux que le scrutin doit départager : à l’allure d’une tortue ou même d’un escargot.
Pour ma part, je prévois tout de même que la sortie du tunnel est pour la fin de cette année : le président, Laurent Gbagbo, qui aura mené jusqu’à son terme, en octobre prochain, un deuxième mandat de cinq ans, qu’il a imposé à ses adversaires, sautera enfin le pas.
S’il ne le faisait pas, ce serait la porte ouverte à l’aventure. Qui l’emportera, lui, ainsi que ceux qui, depuis dix-sept ans, se disputent la succession de Houphouët à la tête du pays.
Je sais qu’ils ne sont pas suicidaires : il y a donc lieu d’espérer que le premier tour de l’élection présidentielle se tiendra avant la fin de 2010.

Hors Afrique, c’est sur l’échiquier Moyen-Orient que des pièces ont bougé ; le jeu s’en trouve d’ailleurs clarifié.
Entre les États-Unis et l’actuel régime iranien s’est esquissée, au début de cette année, une négociation pour tenter de mettre un terme à la « guerre froide » entre les deux pays, déclenchée il y a trente et un ans, après la chute du Chah et dès l’instauration de la République islamique.
Cette voie du dialogue ne s’est pas révélée passante et, tout récemment, l’on est revenu à l’affrontement : les divisions au sein du pouvoir iranien et l’indécision qui en a résulté, les pressions israéliennes et françaises ont conduit le président Obama à remettre dans sa poche la main qu’il avait tendue à l’Iran et que ce dernier ne s’est pas résolu à prendre.
En mai dernier, les États-Unis et leurs alliés européens ont décidé de « serrer la vis » au régime de Téhéran dans l’espoir qu’il change de position ou soit changé. Ils savent que leur attente risque d’être longue et l’ont accepté.
Juste avant que n’intervienne ce raidissement américain, dans l’espoir de l’empêcher, la Turquie, voisine de l’Iran, et le Brésil, puissance montante, se sont faits les champions d’une politique inverse, que l’on peut résumer en deux phrases : « L’actuel pouvoir iranien est ce qu’il est. Mais c’est seulement en le respectant et en lui inspirant confiance qu’on a une chance de le faire changer d’attitude et de politique. »
Ils sont entrés en scène, ont signé avec lui « l’accord nucléaire du 17 mai » et se sont opposés, publiquement et à l’ONU, à la politique des sanctions.
En cette fin de juin 2010, nous en sommes là, et nous ignorons à qui des deux tandems, États-Unis-Europe ou Brésil-Turquie, le temps donnera raison.

Nous savons, en revanche, que le régime iranien, dont le président-porte-parole, Mahmoud Ahmadinejad­, a été mal réélu il y a un peu plus d’un an, se sent assiégé de l’intérieur comme de l’extérieur, en manque de légitimité.
Son principal héraut, le chef des gardiens de la Révolution, a déclaré que le mouvement de protestation, que le gouvernement ne parvient pas à faire taire, constitue une menace plus grande pour le pouvoir que les armées de Saddam Hussein dans les années 1980 !
Quant aux chefs de ce mouvement, ils se sentent eux-mêmes poussés chaque jour plus loin par leur base populaire : en Iran, le feu couve sous la cendre.

Les bons connaisseurs de la géopolitique moyen-orientale savent, d’autre part, que cette Turquie qui prône le dialogue avec Khamenei et Ahmadinejad, actuels détenteurs du pouvoir en Iran, ne le fait pas par amitié pour eux, ni même pour leur pays.

L’un de ces connaisseurs, Joschka Fischer, ancien ministre allemand des Affaires étrangères, l’a exprimé ainsi :
« À moyen terme, le principal concurrent de l’Iran dans la région ne sera pas Israël, ni ses voisins arabes, mais la Turquie.
Tandis que l’Iran supprime toute liberté à l’intérieur du pays, s’appuie sur une politique étrangère de dé­stabilisation régionale et se concentre sur le développement des armes nucléaires, ce qui va diminuer sa sécurité plutôt que l’augmenter, la Turquie a entamé avec brio un processus de modernisation radicale.
C’est donc la Turquie, et non l’Iran, qui est en passe de devenir la puissance clé du Moyen-Orient. »
Comme pour bien montrer que la Turquie se transforme à vue d’œil et à pas de géant, son président, Abdullah Gül, qui est l’un des plus proeuropéens des hommes politiques turcs, souligne :
« La Turquie qui aura complété le long processus de la négociation d’adhésion à l’Union européenne sera très différente de la Turquie d’aujourd’hui. De même que celle de 2010 n’a plus rien à voir avec celle d’il y a dix ans. »
Joschka Fischer et Abdullah Gül décrivent les deux faces d’une même médaille.
On ne peut mieux dire et, même si je pense que la situation s’est clarifiée, il reste que le Moyen-Orient est toujours aussi « compliqué » que l’a dit Charles de Gaulle il y a plus de cinquante ans.