Le relais est pris
lundi 12 juillet 2010 :: Chinafrique :: #750 :: rss :: lu 5259 fois
Un mouvement de substitution d’une telle ampleur et d’une telle rapidité n’a pas d’équivalent dans l’histoire moderne : il y a vingt ans environ, les grands pays européens ont, l’un après l’autre, retiré leurs entreprises et leurs hommes du continent africain, qui leur paraissait sans espoir.
Pour la France, c’est le gouvernement de cohabitation d’Édouard Balladur qui a pris, en 1994, la responsabilité de cette décision stratégique ; elle a été entérinée, sans discussion, par ses successeurs.
L’Europe a donc renoncé, par désintérêt et lassitude, au rôle de partenaire principal de l’Afrique qu’elle a joué pendant des décennies, voire des siècles.
Sans états d’âme et sans même s’interroger sur les conséquences de ce retrait : la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), auxquels les anciens maîtres de l’Afrique confiaient, de facto, les clés du continent, étaient-ils qualifiés pour cette mission ? Parviendraient-ils à combler le vide ainsi créé ?
Ils n’y sont pas parvenus. Mais, fort heureusement pour lui, ce continent qu’on pensait sans avenir et que les Européens ont abandonné à son sort après l’avoir pressé comme un citron s’est trouvé de nouveaux partenaires.
Ils sont asiatiques, plus particulièrement chinois.
Vu à travers le prisme de la Vieille Europe, le continent africain avait fini par donner l’impression de n’être qu’une source d’ennuis et un nœud de problèmes. Mais pour le regard neuf d’Asiatiques en pleine renaissance, il a personnifié l’espoir : la richesse de son sous-sol et la jeunesse de sa population leur sont apparues comme la garantie d’un bel avenir.
Au XVIIe siècle, la Chine et l’Inde représentaient plus de la moitié de la production économique mondiale. Depuis le début du XXIe siècle, le pendule revient vers ces deux pays à une vitesse déconcertante.
En Asie, la peur a en effet disparu, remplacée par la confiance et un ardent désir de réussite. L’éducation, la culture du succès y ont le vent en poupe. Les patrons asiatiques sont des dynamos.
La Chine est fermement décidée à rattraper les États-Unis et, vers 2030, l’Inde sera la troisième économie mondiale, devant le Japon.
L’Asie est le théâtre d’une explosion d’énergie et de rêves nouveaux : on assiste à la fin de la domination occidentale.
Pour cette Asie en train de prendre le relais, pour la Chine qui en est la locomotive, l’Afrique est une occasion à saisir, une « nouvelle frontière » – et pas seulement pour les richesses de son sous-sol.
L’esclavage et la colonisation ont fait qu’entre 1500 et 1900 la population du continent n’a pas augmenté, alors que la population mondiale a été multipliée par 3,5 (celles de l’Europe et de la Chine par 5). Mais au XXe siècle, comme par compensation, le nombre d’Africains a été multiplié par 6 et, d’ici à 2050, il doublera, passant de 1 à 2 milliards et de 13 % à 20 % de la population mondiale.
C’est aujourd’hui, et ce sera demain, le continent le plus jeune.
Comment la Chine s’est-elle comportée depuis qu’elle a décidé de devenir le partenaire économique principal de tout le continent ?
De plus en plus visible depuis vingt ans, cette « présence chinoise » a déjà un bilan, et il fait débat : est-ce, comme le soutiennent ses détracteurs, « une nouvelle colonisation », un soutien cynique aux dictateurs du continent, une exploitation éhontée de ses richesses ? Ou bien est-ce, comme le disent ses thuriféraires, le moteur principal de sa renaissance ?

Je la juge, pour ma part, très positive, et je suis heureux de voir que mon sentiment est conforté par ce qu’écrivent cette semaine deux observateurs qualifiés : le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, et l’hebdomadaire américain Time, qui publie les résultats d’une grande enquête sur le sujet.
Leur témoignage a son poids parce qu’ils savent de quoi ils parlent, et il est irrécusable parce qu’il aurait pu être négatif s’ils avaient relevé des raisons de l’être.
• Robert Zoellick
Les Africains sont à la recherche de leur propre modèle de développement, mais les succès remportés par la Chine dans les secteurs de l’agriculture et des exportations sont, pour les responsables, une source d’inspiration, ainsi d’ailleurs que les réussites indiennes dans le secteur des services.
Les Chinois envisagent maintenant de transférer en Afrique certaines industries de base (chaussures, jouets) et d’y créer des zones industrielles : c’est très bien.
On les critique pour leur exploitation des ressources minières africaines. Mais les Européens et les Américains ont, dans le passé, mérité le même reproche. Si la Chine fait aujourd’hui la même chose, mais de manière constructive et en créant des emplois, c’est positif.
En tout cas, les Chinois sont à l’écoute des critiques et, pour ma part, chaque fois que je le peux et là où je me trouve en Afrique, j’invite l’ambassadeur de Chine et je lui fais part de ce que j’observe.
En Afrique, les gens ont, en tout cas, le regard tourné vers la Chine et l’Inde, et ils pensent que leur continent peut devenir un pôle de croissance en coopérant avec ces deux pays et en s’inspirant de leur exemple.
• Time
Les échanges entre l’Afrique et la Chine étaient de l’ordre de 10 milliards de dollars il y a dix ans. Ils en sont à plus de 100 milliards et ont dépassé ceux entre les États-Unis et l’Afrique.
La Chine est en train de changer l’Afrique. Mais l’Afrique, elle aussi, fait évoluer la Chine.
La Chine ne se contente pas de faire des dons, elle fait du commerce et des affaires. Elle décide vite et ce qu’elle fait est visible : au bord des routes et sur les chantiers africains, vous voyez ses ingénieurs et ses contremaîtres au travail.
Les Chinois prennent des risques et n’hésitent pas à aller dans les pays peu sûrs : il ne se passe pas de mois sans qu’on annonce un investissement de plusieurs milliards de dollars.
Ils achètent les ressources du sous-sol africain et, avec l’argent produit, construisent les infrastructures dont le continent a besoin.
Quand les Européens disent qu’un pays africain a des problèmes, les Chinois rétorquent : oui, mais des problèmes à court terme et d’énormes potentialités à long terme.
Au Zimbabwe, alors qu’on les accuse de prolonger la dictature de Mugabe, c’est avec son rival et Premier ministre qu’ils négocient un prêt de 950 millions de dollars.
Mais le plus impressionnant, et qui n’a pas de prix, est que la Chine a transformé la façon dont l’Afrique et les Africains sont vus par le reste du monde : le regard que l’on porte sur eux a changé du tout au tout.
Grâce à la Chine, l’Afrique n’est plus, en effet, ce continent qui inspire la compassion et suscite la charité, mais celui où l’on investit, fait des affaires et gagne de l’argent.
Grâce à la présence chinoise, le continent reçoit, pour la première fois de son histoire, davantage d’investissements que d’aides.
Pour la France, c’est le gouvernement de cohabitation d’Édouard Balladur qui a pris, en 1994, la responsabilité de cette décision stratégique ; elle a été entérinée, sans discussion, par ses successeurs.
L’Europe a donc renoncé, par désintérêt et lassitude, au rôle de partenaire principal de l’Afrique qu’elle a joué pendant des décennies, voire des siècles.
Sans états d’âme et sans même s’interroger sur les conséquences de ce retrait : la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), auxquels les anciens maîtres de l’Afrique confiaient, de facto, les clés du continent, étaient-ils qualifiés pour cette mission ? Parviendraient-ils à combler le vide ainsi créé ?
Ils n’y sont pas parvenus. Mais, fort heureusement pour lui, ce continent qu’on pensait sans avenir et que les Européens ont abandonné à son sort après l’avoir pressé comme un citron s’est trouvé de nouveaux partenaires.
Ils sont asiatiques, plus particulièrement chinois.
Vu à travers le prisme de la Vieille Europe, le continent africain avait fini par donner l’impression de n’être qu’une source d’ennuis et un nœud de problèmes. Mais pour le regard neuf d’Asiatiques en pleine renaissance, il a personnifié l’espoir : la richesse de son sous-sol et la jeunesse de sa population leur sont apparues comme la garantie d’un bel avenir.
Au XVIIe siècle, la Chine et l’Inde représentaient plus de la moitié de la production économique mondiale. Depuis le début du XXIe siècle, le pendule revient vers ces deux pays à une vitesse déconcertante.
En Asie, la peur a en effet disparu, remplacée par la confiance et un ardent désir de réussite. L’éducation, la culture du succès y ont le vent en poupe. Les patrons asiatiques sont des dynamos.
La Chine est fermement décidée à rattraper les États-Unis et, vers 2030, l’Inde sera la troisième économie mondiale, devant le Japon.
L’Asie est le théâtre d’une explosion d’énergie et de rêves nouveaux : on assiste à la fin de la domination occidentale.
Pour cette Asie en train de prendre le relais, pour la Chine qui en est la locomotive, l’Afrique est une occasion à saisir, une « nouvelle frontière » – et pas seulement pour les richesses de son sous-sol.
L’esclavage et la colonisation ont fait qu’entre 1500 et 1900 la population du continent n’a pas augmenté, alors que la population mondiale a été multipliée par 3,5 (celles de l’Europe et de la Chine par 5). Mais au XXe siècle, comme par compensation, le nombre d’Africains a été multiplié par 6 et, d’ici à 2050, il doublera, passant de 1 à 2 milliards et de 13 % à 20 % de la population mondiale.
C’est aujourd’hui, et ce sera demain, le continent le plus jeune.
Comment la Chine s’est-elle comportée depuis qu’elle a décidé de devenir le partenaire économique principal de tout le continent ?
De plus en plus visible depuis vingt ans, cette « présence chinoise » a déjà un bilan, et il fait débat : est-ce, comme le soutiennent ses détracteurs, « une nouvelle colonisation », un soutien cynique aux dictateurs du continent, une exploitation éhontée de ses richesses ? Ou bien est-ce, comme le disent ses thuriféraires, le moteur principal de sa renaissance ?

Je la juge, pour ma part, très positive, et je suis heureux de voir que mon sentiment est conforté par ce qu’écrivent cette semaine deux observateurs qualifiés : le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, et l’hebdomadaire américain Time, qui publie les résultats d’une grande enquête sur le sujet.
Leur témoignage a son poids parce qu’ils savent de quoi ils parlent, et il est irrécusable parce qu’il aurait pu être négatif s’ils avaient relevé des raisons de l’être.
• Robert Zoellick
Les Africains sont à la recherche de leur propre modèle de développement, mais les succès remportés par la Chine dans les secteurs de l’agriculture et des exportations sont, pour les responsables, une source d’inspiration, ainsi d’ailleurs que les réussites indiennes dans le secteur des services.
Les Chinois envisagent maintenant de transférer en Afrique certaines industries de base (chaussures, jouets) et d’y créer des zones industrielles : c’est très bien.
On les critique pour leur exploitation des ressources minières africaines. Mais les Européens et les Américains ont, dans le passé, mérité le même reproche. Si la Chine fait aujourd’hui la même chose, mais de manière constructive et en créant des emplois, c’est positif.
En tout cas, les Chinois sont à l’écoute des critiques et, pour ma part, chaque fois que je le peux et là où je me trouve en Afrique, j’invite l’ambassadeur de Chine et je lui fais part de ce que j’observe.
En Afrique, les gens ont, en tout cas, le regard tourné vers la Chine et l’Inde, et ils pensent que leur continent peut devenir un pôle de croissance en coopérant avec ces deux pays et en s’inspirant de leur exemple.
• Time
Les échanges entre l’Afrique et la Chine étaient de l’ordre de 10 milliards de dollars il y a dix ans. Ils en sont à plus de 100 milliards et ont dépassé ceux entre les États-Unis et l’Afrique.
La Chine est en train de changer l’Afrique. Mais l’Afrique, elle aussi, fait évoluer la Chine.
La Chine ne se contente pas de faire des dons, elle fait du commerce et des affaires. Elle décide vite et ce qu’elle fait est visible : au bord des routes et sur les chantiers africains, vous voyez ses ingénieurs et ses contremaîtres au travail.
Les Chinois prennent des risques et n’hésitent pas à aller dans les pays peu sûrs : il ne se passe pas de mois sans qu’on annonce un investissement de plusieurs milliards de dollars.
Ils achètent les ressources du sous-sol africain et, avec l’argent produit, construisent les infrastructures dont le continent a besoin.
Quand les Européens disent qu’un pays africain a des problèmes, les Chinois rétorquent : oui, mais des problèmes à court terme et d’énormes potentialités à long terme.
Au Zimbabwe, alors qu’on les accuse de prolonger la dictature de Mugabe, c’est avec son rival et Premier ministre qu’ils négocient un prêt de 950 millions de dollars.
Mais le plus impressionnant, et qui n’a pas de prix, est que la Chine a transformé la façon dont l’Afrique et les Africains sont vus par le reste du monde : le regard que l’on porte sur eux a changé du tout au tout.
Grâce à la Chine, l’Afrique n’est plus, en effet, ce continent qui inspire la compassion et suscite la charité, mais celui où l’on investit, fait des affaires et gagne de l’argent.
Grâce à la présence chinoise, le continent reçoit, pour la première fois de son histoire, davantage d’investissements que d’aides.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Quelques recommandations d’usage à l’attention des internautes
Vous voulez donner votre avis sur l’un des posts ? Rien de plus simple, tous les commentaires sont les bienvenus. Cependant, gardez à l'esprit que ces blogs font l'objet d’une modération régulière. Ce qui signifie que Jeuneafrique.com se réserve le droit de choisir les commentaires qui seront mis en ligne.
Bien évidemment, nul besoin de préciser que les posts hors-sujet ou injurieux ne seront pas publiés. A bon entendeur…
Suggestions
Si vous souhaitez nous faire part de vos suggestions concernant les blogs, n’hésitez pas à nous écrire à l’adresse suivante : blogs@jeuneafrique.com