Un grand pays de la région, mais qui se tenait jusqu’ici sur la réserve, a fait irruption dans le jeu.
La Turquie, qu’à vrai dire on voyait venir depuis quelque temps, est entrée carrément en scène ; elle a même mis les pieds dans le plat, à la manière brutale qui lui est propre.
Elle a dit : Je suis désormais un acteur majeur, l’une des pièces principales de l’échiquier moyen-oriental, et vous devrez compter avec moi.
L’accord nucléaire qu’elle a signé le 17 mai avec l’Iran sous l’égide du Brésil et la flottille qu’elle a envoyée à Gaza à la fin du même mois pour fendiller le blocus israélien ne sont que les premières initiatives de ce nouvel acteur : attendons-nous à le voir intervenir régulièrement pour occuper, en permanence, l’espace qu’il a décidé de s’approprier.
Aux yeux d’Israël, des États-Unis et des pays arabes, ce nouveau venu sera un trouble-fête.

Même si des signes avant-coureurs la laissaient présager, l’intervention turque a surpris. Son ampleur a même décontenancé Israël et les États-Unis, qui étaient les maîtres incontestés du jeu. Ayant confiné les Arabes et les Européens au rôle de pions sur un échiquier où seul, en dehors d’eux, comptait l’Iran, ils ne se posaient qu’une question : que faire du « trublion » iranien ?
Avec Barack Obama à la Maison Blanche, les États-Unis avaient tenté, tout au long de l’année 2009, de circonvenir le régime iranien pour le faire renoncer à sa ligne d’hostilité à leur égard, le ramener dans leur giron et l’ajouter à la liste de leurs alliés-satellites.
Israël, à l’inverse, faisait tout pour diaboliser l’Iran afin de rester le seul véritable allié des États-Unis, son partenaire principal, voire unique dans la région.

Affaibli à l’intérieur par un mouvement contestataire de grande ampleur qui refusait d’entériner le maintien au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad décidé par le Guide suprême (et les gardiens) de la Révolution, méfiant à l’endroit de la nouvelle administration américaine, qu’il soupçonnait de duplicité, miné par ses divisions internes, le pouvoir iranien ne s’est pas senti en position de transiger avec Washington pour enterrer la hache de guerre.
Il a tout juste consenti à faire confiance au Brésil et à la Turquie en signant avec ce dernier pays l’accord nucléaire de Téhéran. Il espérait qu’il le sortirait de son isolement, le prémunirait des sanctions que les Euro-Américains menaçaient de faire voter par l’ONU.
Ce n’est pas ce qui s’est réalisé.

Même avec un Barack Obama à leur tête, les États-Unis ne pouvaient se ranger aux côtés des deux puissances musulmanes et s’éloigner de l’État hébreu. À l’issue de longs conciliabules internes et de négociations secrètes, l’Amérique a décidé, il y a un mois environ, faute de mieux, de jouer la carte Netanyahou, car en Israël, pour l’heure, il n’y en avait pas d’autre. Et de la jouer à fond : c’est le sens et l’explication des scènes étonnantes que nous avons vues à l’occasion du dernier voyage du Premier ministre israélien à Washington, le 6 juillet.
Au lieu de snober Benyamin Netanyahou comme il l’avait fait au cours de leurs précédentes rencontres, et de faire pression sur lui, Obama a opté pour l’attitude inverse, sans en paraître gêné : il lui a déroulé le tapis rouge et l’a traité mieux qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait jamais traité aucun Premier ministre israélien, ni d’ailleurs aucun dignitaire étranger.

Passant d’un extrême à l’autre, Obama a logé son hôte à Blair House, la grande demeure située en face de la Maison Blanche et réservée aux hôtes de marque. La femme de ce dernier, Sara, a été accueillie par Michelle Obama dans l’appartement privé du couple présidentiel, où elles ont déjeuné et, le soir, après un dîner à quatre, on a vu un Barack Obama tout sourire reconduire ses invités jusqu’à leur voiture.
Prix Nobel de la paix, apôtre d’un monde sans nucléaire militaire, Obama est même allé jusqu’à dire ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé dire : qu’il soutiendra la position israélienne « d’ambiguïté nucléaire » ! Traduisez qu’il défendra comme un fait acquis et accepté qu’Israël dispose d’un arsenal nucléaire militaire et reste en dehors du traité de non-prolifération !

S’exprimant pour la première fois, longuement, sur une chaîne de télévision israélienne à l’issue de ses entretiens avec son hôte, il a déclaré (entre autres) : « Oui, je crois qu’un accord de paix entre Israéliens et Palestiniens se conclura avant la fin de mon [premier] mandat. J’ai eu une excellente rencontre avec votre Premier ministre, Benyamin Netanyahou. Il comprend bien que nous avons pour très peu de temps une belle occasion, une fenêtre pour la paix avec les Palestiniens, avec Abou Mazen et Salam Fayyad plus précisément. Il n’y en aura probablement pas de meilleure.
Benyamin Netanyahou est un politique intelligent, fin et bon juge. Le fait qu’il ne soit pas perçu comme une colombe est un facteur favorable, qui l’aidera à faire la paix car elle doit être acceptée par les faucons. N’est-ce pas l’anticommuniste Nixon qui est allé voir Mao ?

Je crois que Benyamin Netanyahou veut être un homme d’État, rester dans l’Histoire, avoir mis son pays sur la voie qui lui donnera plus de sécurité. Il voudra donc prendre des risques pour la paix.
La relation entre Israël et les États-Unis est très forte, si forte qu’aucun des deux ne voudra surprendre l’autre. Nous préférons coordonner nos actions pour tout ce qui concerne les deux pays. »
L’actuel président des États-Unis a-t-il raison de s’engager à ce point ? A-t-il oublié que le même Benyamin Netanyahou a déjà été Premier ministre (de 1996 à 1999) et qu’en 1997 il a fait à Bill Clinton, alors président (démocrate) des États-Unis, des promesses qu’il n’a jamais tenues ? Obama ne peut ignorer que Netanyahou est coutumier du fait, habile à dire aux uns et aux autres ce qu’ils veulent entendre. Et qui ne sait que l’actuel Premier ministre d’Israël pense, comme bien d’autres, que « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » ?
Barack Obama sait mieux que personne, j’en suis persuadé, qu’il n’y a qu’une toute petite chance pour que Benyamin Netanyahou se révèle fidèle à l’image qu’il vient de donner de lui dans l’interview citée ci-avant. Et qu’il fasse ce que son nouvel ami, Barack Obama, dit attendre de lui.
Pourquoi alors cette volte-face qu’il n’a pas expliquée ?

Je vous livre ci-dessous mon interprétation, celle d’un homme qui tient toujours Barack Obama en grande estime : pour moi, cet Africain-Américain, dont l’arrivée à la Maison Blanche au début de 2009 a suscité tant d’espoirs, est, en juillet 2010, un homme déçu et même, jusqu’à un certain point, désespéré et défait.
Il est à la veille de terminer la première moitié de son premier mandat, et le nombre de ses admirateurs dans le monde n’a pas diminué. Mais il a beaucoup perdu de sa popularité auprès de ses concitoyens et ne recueille aujourd’hui aux États-Unis que 43 % d’opinions favorables, contre 69 % il y a encore dix-huit mois : une chute de 26 points !
Après avoir insinué qu’il était peut-être musulman, ses adversaires républicains n’hésitent pas à l’accuser d’être… socialiste, ce qui, aux États-Unis, est une insulte et une tare lourde à porter.
Cet homme dont le leadership est mis en doute par ses compatriotes en est arrivé à la conclusion qu’il n’y aura pas d’accord entre son pays et l’Iran tant que ce dernier pays sera gouverné par le tandem Khamenei-Ahmadinejad. Et il constate que la guerre américaine en Afghanistan s’enlise dans les sables, ne conduit nulle part et menace d’être sans fin.

Pour ce qui concerne le Moyen-Orient, il a désespéré d’un accord de paix israélo-palestinien sans Netanyahou. Alors, que restait-il à ce président qui n’a plus guère de cartes dans son jeu que de tenter de pousser le chef de la droite israélienne plus loin, de l’entraîner là où il ne veut pas aller ?
J’imagine, en outre, qu’à la veille d’élections législatives où son parti risque de perdre la majorité qu’il détient dans les deux chambres, le réduisant, lui, à l’impuissance, ses conseillers ont dû lui susurrer ceci : quoi de mieux pour contrecarrer l’épithète infamante de socialiste qu’on vous accole que de vous rapprocher de la façon la plus voyante, du chef, libéral en économie, de la droite israélienne ?

J’espère me tromper, mais je crains que nous en soyons là.
Si c’est bien le cas, la Palestine et le reste du Moyen-Orient arabe, qui attendaient trop d’Obama – qu’il soit leur sauveur –, ont devant eux un sort peu enviable : celui de pays vaincus et mal gouvernés. Ils continueront donc à être, pour un temps indéterminé, des protectorats israélo-américains.